Livres de ma vie / Marsiho #1

J’inaugure aujourd’hui une série dédiée aux livres de ma vie, inspiré que je suis par la série histoire de mes livres de François Bon. Aucun parti pris chronologique ici non plus. Aucun projet critique. Juste le désir de partager des extraits et de raviver la fugace mémoire de l’instant premier, l’instant où le texte m’enveloppe soudain de sa grâce et ne me quitte plus. Parmi ces livres, Marsiho se détache en lettres de soleil. Je l’ai découvert et lu d’un seul trait l’an passé. C’était dans l’avion qui me menait retrouver ma fille aînée Noémie à Shanghai. André Suarès a écrit cet hymne à notre ville natale. D’un autre siècle, le Monsieur – né en 1868 – mais d’une plume si poétique et si puissante que depuis, Marsiho m’accompagne partout où je lance mes pas. En commençant par le commencement, le Vieux Port, loin des clichés qui m’exaspèrent.

AndréSuares

« … Ô foule innocente et abjecte, foule de tous les visages, foule vraie comme nulle part ailleurs ; foule non pas venue ici au seul rendez-vous du plaisir et des noces, mais poussée par le fatal exil et la rencontre fatale des ancres qui mouillent, des voyages qui commencent, toujours si jeunes, et des voyages qui finissent, toujours plus sombres et si vieillis ; des navires qui larguent les amarres, des paquebots qui accostent ; de la mer qui vomit les passagers et tous ses hôtes éphémères, tous les parasites d’un jour, sur le plancher solide de la terre.

Foule qui roule entre Joliette et le Vieux Port, confluent des départs. Notre-Dame de la Garde n’est qu’une balise. La Bonne Mère est toujours la bouée des bouées pour les marins toujours en partance. Départ, l’un des plus beaux mots qui soient, des plus riches en douleurs, en désirs, en délires.

J’ai vu bien des ports : les uns proclament la richesse et le commerce, comme Londres l’empire de la marchandise, de l’échange et de la banque ; d’autres affirment le travail ; d’autres l’entrepôt et la nourriture : d’autres encore le refuge. Ou le rejet de la misère humaine : il n’est point de port qui sonne le départ à l’égal de Marseille. Il pénètre au coeur de la cité ; il vient chercher l’homme au pied du lit, au saut du train. Tout y parle de départ, tout s’y précipite. Et d’autant plus que les rayons concentriques de la ville pullulent d’un peuple sédentaire : il semble ancré pour jamais dans la joie d’être où il est et le plaisir d’y vivre.

Au milieu de ce corps voluptueux, la bouillante matrice de tous les départs grouille d’êtres humains qui ne sont plus que des voyageurs et qui paraissent tous courir des gares aux grands navires, de la terre lourde et compacte à la vapeur légère et à la mouvante ondulation des ports… »

Copyright @ Editions Jeanne Laffitte

 

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