Shanghai est un petit matin d’adieu

cielbleu

Un dernier réveil ici avant l’automne prochain Papet le jour pointe vers cinq heures trente les oiseaux te sortent du lit files sur la terrasse écouter ce coin de ville qui s’agite après le calme de la nuit as dormi la fenêtre entrouverte pour ne rien louper des premiers frémissements du jour nouveau le flot de circulation déjà perceptible les premiers avions décollent le tien c’est pour ce soir tard repartir oui quelques tourterelles se répondent sur les arbres repartir vers ton amoureuse Papet Shanghai est un adieu Shanghai est un au-revoir pas si loin finalement pas si loin non repartir revenir ainsi coule ta vie c’est le sel qui te nourrit depuis toujours tu n’en changerais pas tu veux qu’elle dure encore longtemps cette vie avec des matins peuplés d’oiseaux où que tu te réveilles et de l’amour à partager où que tu respires.

Respirer #4 Baignade imminente

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Peu importe que l’eau soit glacée
dans une minute
pas plus
je me lance

tout nu
c’est encore meilleur

Suggiton, c’est pour ce plaisir-là
que je descends m’asseoir sur tes rochers

redécouvrir ton dénuement
te désirer
chaque fois
lovée dans l’extrême beauté de ton attente

et surtout oublier un instant
qu’il me faudra
comme chaque fois
me revêtir
finir par te tourner le dos
puis remonter sur le sentier
et repartir là-haut vers la ville
avant que la nuit pose en silence ses bras
sur tes attraits

Les murs parlent de toi, Aslı

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Il y a des combats violents
pour libérer la parole
les murs parlent de toi, Asli

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tant de visages ont disparu
tapis dans les murmures
des palissades froides où tu survis, Aslı

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parfois un cœur s’accroche
en solidarité vivace
des amoureux de la liberté comme toi, Aslı

Le procès d’ Aslı Erdoğan s’ouvre aujourd’hui à Istanbul. L’écrivaine turque est emprisonnée depuis le 17 août, poursuivie pour « atteinte à l’intégrité de l’Etat » et « propagande en faveur d’une organisation terroriste » pour avoir collaboré avec le journal Ozgür Gündem, qui soutenait des revendications pro-kurdes. Comme huit des prévenus jugés avec elle, Aslı Erdoğan risque la prison à perpétuité.

 

Rosa et Angelo

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J’ai bien connu Angelo
grandi au village lui aussi
dans la dernière maison avant la falaise
posée au bout d’un chemin avec vue sur la mer
murs épais comme des chênes millénaires
toit fragile de tuiles maigres
le regard bleu pâle il avait
perçait jusqu’au creux de mon âme et de mon ventre
le jour de rares oiseaux se hasardaient sur les étendoirs
Angelo leur parlait en les peignant
les guettait et imitait leur chant
la nuit entendions le canon
la grande guerre nous laissait transis
mais lui non
encore trop jeune pour partir
la peur rodait
lui ne tremblait pas
il souriait et continuait de peindre
des aquarelles d’abord
les personnages naissaient dans un drapé d’eau et de pigment
les toiles devenaient de plus en plus hautes au fil des mois
se juchait sur un tabouret
jamais le vertige
je l’accompagnais en silence dans son atelier
Rosa tu es si belle il me disait
mes yeux s’embuaient à chaque fois
le dimanche je posais nue pour lui
je grelottais
il me caressait des yeux
ne me touchait pas
il n’osait pas je crois
me donnait un baiser sur les cils en fin de séance
se serrait contre moi à la messe
je nous entendais respirer plus fort
l’hostie avalée il se signait
ne me quittait pas des yeux
repartait à reculons vers les maisons de riches où l’attendaient ses chantiers
ne me les montrait jamais
me disait le bonheur de donner vie à des anges
me racontait les arbres et les oiseaux
me nommait les couleurs
un jour il a fini par partir à la guerre
je ne l’ai plus jamais revu
la paix revenue mon père m’a marié à un vieux marquis
m’a cloitrée dans une immense villa en bord de falaise
aux murs décorés de larges fresques
au sommet du ciel j’ai deviné un A caché derrière un nuage bistre
il y a quelques secondes j’ai entendu la voix d’Angelo remonter de la mer
je me suis approchée de la fenêtre sans volets
happée par la lumière blanche je me suis envolée le rejoindre parmi les anges du ciel .

Cette photo, L’ultimo imperatore est signée Romain Veillon.

Six lettres chair

MaoLou

Sur l’écorce du vieil hêtre
six lettres chair dessinées
gravées par quelque fiancé
penché à la fenêtre
d’un amour envolé

Lointaine Chine rouge
douce France en guerre
pleurs répandus sur la terre
désormais rien ne bouge
hormis le parfum des prières

Grand Timonier, Apollinaire
osez vos vers ressusciter
pour rappeler ce jour d’été
où les fiancés s’embrassèrent
au pied du vieil hêtre blessé

Lui

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Cette blessure à vif
cette trace foncée à fleur d’écorce
raconte un manque d’ailes ou un amour
les deux peut-être

l’arrêt brutal de la lame
signe le remords ou la mort
sans tracer le t final
qui aurait sorti de l’obscurité
la main accrochée au canif

lui
aurait pu aussi se nicher
à côté d’elle
dans pluie
la main n’aurait pas tremblé
légère
pour dessiner les lettres absentes
p
e
juste à côté de la tache noire
gravée telle une larme oblongue

et cette croix griffonnée à la hâte
comme on se signe paupières closes
lorsque le tattoo saigne
lorsque le couperet claque
sur la peau et les os
lorsque le silence n’a plus de lettres
pour dire le définitif

je sais qu’à travers les rameaux s’envole
le cri sourd des arbres blessés
mêlé aux voix des trépassés
offertes pour consoler