Shanghai est un trésor bouddhique

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Dans le ventre high-tech de la Tour Shanghai
ils se pressent par centaines pour découvrir une merveille d’expo dédiée aux grottes de Mogao et de Yulin
situées à Dunhuang dans la province du Gansu au nord-est de la Chine
reproduites en grandeur nature
elles sont réputées sous le nom de cavernes aux mille bouddhas sises sur l’ancienne route de la soie

grâce à la prouesse du numérique et de l’impression haute définition
tu remontes in vivo jusqu’à l’ère lointaine comprise entre les cinquième et sixième siècles
pour te recueillir devant le nirvana d’un Bouddha allongé de dix huit mètres de long

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puis contemples bouche bée dix manuscrits originaux sur rouleau de tissu ou de papier de jute
où figurent la transcription en chinois de sutras

parmi eux le Grand Sutra Prajna
traduit par un maître nommé Xuan Zang
sous la dynastie Tang
océan de sens et de mystère harmonie et paix
extrème précision des traits équilibre des caractères
n’en reconnais que quelques uns les plus simples à écrire et à mémoriser
un humain être cœur centre grand ciel et qui indique la négation
nécessaires et suffisants pour tenter d’ébaucher le portrait de l’humanité

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à Dunhuang subsistent plus de sept cents cavernes riches en fresques peintures sculptures et autres reliques
patrimoine mondial de l’UNESCO elles font partie depuis près de trente ans d’un projet d’archivage numérique
histoire de faire face aux dégâts causés par les humains comme aux menaces de dégradation naturelle

si passez par Shanghai l’exposition se visite jusqu’en février prochain
n’aurez pas de mal à repérer la Tour Shanghai le plus haut édifice de Chine
c’est de l’autre côté du Fleuve Jaune et celle de droite sur la photo.

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Shanghai est une moniale

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Son crâne rasé couvert d’un petit bonnet elle médite à pas lents dans les jardins du Temple de Chen Xian où l’on vénère la seule divinité bouddhique chinoise Guanyin la déesse de la miséricorde
il te semble que cette femme est moniale depuis des années vêtue de beige foncé la couleur de la « mer de poussière » du monde des mortels
tu lui demanderais bien de te parler de Bouddha de sa foi de cette vie de don et d’abandon du rythme de ses journées de ses rêves mais tu n’oses interrompre son voyage alors tu t’éloignes de ses pas
silencieux ce temple bâti en 1600 dans la vieille ville démoli pendant la Révolution culturelle puis reconstruit dans les années 90
tu t’imprègnes du charme de ses arbustes de ses plantes
te fonds dans le rythme hors du temps qui règne dans les salles de prières ou d’écriture
accompagnes le recueillement des quelques fidèles qui s’agenouillent devant les statues aux offrandes de fruits et de fleurs

et puis tu croises à nouveau la moniale et lui dis que ce temple est une belle maison 家 jiā elle te sourit et te confie de sa voix grave qu’ici elles sont quarante femmes comme elles à dédier leur vie à Guanyin et à Bouddha.

Après nous le déluge

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Premier novembre ici aussi
se souvenir
le déluge d’automne
eux ne le redoutent pas
pas plus que le Bouddha
dans sa statue d’argent
il en a tant et tant vu
tant enduré de déluges
de catastrophes
de tragédies
siècle après siècle
passés où les fidèles ?
cachés derrière un pilier
ou envolés là-haut
au-dessus des toits vernis
partis rejoindre
les êtres chers
toi, où que tu voyages
chaque disparu du monde
t’accompagne
et après nous le déluge.

 

 

Shanghai est un mantra sous le déluge

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Tu retrouves le temple Jing An Si sous une pluie battante presque chaude il trône entre les buildings ultra modernes les dorures des toits les carpes-dragons effrayantes les éléphants joyeux au-dessus des différents bâtiments qui le forment tranchent sur le gris des gratte-ciel tout autour le brouillard encercle même le sommet de l’un de ces immeubles géants on n’entend presque que la pluie tomber de partout tu te souviens il faisait beau les années passées les dames tenaient leurs parapluies pour se protéger du soleil les Chinoises n’aiment pas sentir le soleil leur mordre la peau elles se protègent aussi avec de larges chapeaux à volants tu te souviens des moines réunis au pied de l’une des statues de Bouddha pour un office avec leurs petites clochettes tu ne sais pas aujourd’hui où ils sont passés peut-être méditent-ils sur la pluie ses bienfaits pour les âmes des vivants et des disparus tu en aperçois un avec à la main un sac en papier rigide qui ressemble à ceux qu’on donne dans les parfumeries avec des échantillons dedans tu ne savais pas que les moines avaient le droit de sortir faire des achats tu ne connais rien à la vie des ces moines bouddhistes en haut de l’escalier géant qui fait face à l’entrée principale Bouddha tout en argent massif se repose devant les quelques fidèles venus s’agenouiller à ses pieds ils se recueillent un court instant en joignant leurs mains contre leur front et se penchent puis se relèvent une fois deux fois trois fois avant de s’éclipser certains déposent une pomme en offrande Bouddha ne bronche pas il a l’air d’apprécier mais ne le montre pas il y a des jeunes parmi les fidèles tu croyais que la religion n’intéressait que les vieux comme chez nous Jésus qui semble ne plus parler à grand monde sur tout à la jeunesse c’est peut-être dommage tiens l’orage approche tu t’assieds dehors sur une marche sertie de cuivre au pied de piliers gigantesques couleur caramel deux vieilles dames s’échappent en vitesse sous leurs petits parapluies fluo elles se trempent quand même elles ont fini de se recueillir tiens un moine passe en vitesse sur une coursive un peu plus bas avec un téléphone portable à l’oreille tu n’entends pas sa voix masquée par la pluie qui tape fort des touristes font des selfies une dame approche et te prend en photo elle te montre son écran tout sourire nous échangeons quelques phrases mi-chinois mi-anglais tu n’aimes pas du tout parler anglais en Chine mais là c’est amusant puis elle repart photographier Bouddha c’est si simple d’entrer en relation avec les gens ici sans chichi sans agressivité le brouillard a délaissé les immeubles la ville est livrée à l’orage qui ne cesse de s’installer tout là-haut et la pluie redouble de puissance sur le toit du bâtiment de droite les éléphants dorés sont tout sourire et les dragons-poissons voudraient avaler les quatre caractères gravés sur toute la largeur de la charpente qui les sépare dorés eux aussi étincelants à présent le ciel s’obscurcit et les gratte-ciel d’en face commencent à disparaître sous d’épais rideaux de pluie elle ferait du bien chez nous en Provence cette eau là où il n’est pas tombé une goutte depuis avril tu comprends pourquoi et comment les Chinois font pousser tant de beaux et bons légumes ici tu serais entièrement végétarien tu redescends maintenant en passant par les allées sur les côtés tu te hasardes vers le fond du temple où une ribambelle de cartons sont rangés à la six quatre deux devant de salles désertées les vestiges d’une grande fête tu imagines il y a des statuettes abandonnées des tentures pliées des livres de prière et des balais entreposés à côté tu avances vers la sortie à présent et tu entends percer à travers le vacarme de la cascade qui chute du toit en épais rubans blancs tu entends comme un murmure chanté qui peu à peu se transforme en prière en mantra tu marches lentement longes trois petites pièces aux larges fenêtres ouvertes et aperçois des moines vêtus de marron et de noir en plein office avec leurs clochettes et leurs minuscules tambours la cérémonie elles l’ont demandée à la mémoire de leurs défunts tu crois ces personnes aux regards tristes assises en face des moines aux têtes rasées et aux yeux d’où ne s’échappe presque aucune espèce d’émotion.

Une lampe à musique pour Bouddha

Au Temple Fan Zan Si,
en majesté dans l’une des salles fraîches où viennent s’agenouiller ses fidèles
Bouddha se repose en musique
immobile sur son autel décoré de vraies et fausses fleurs

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à ses pieds, une lampe à la gloire de son nom

prononcer
et qui passe du bleu au rose et du blanc au vert
au rythme du chant émis par ses pétales

Impassible
Bouddha savoure sans doute cet hommage synthétique et coloré
avec peut-être un zeste de nostalgie de ce temps doré
où seules s’élevaient vers lui les voix humaines.

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Bouddha appréciera

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Patiemment
elles lavent, briquent et astiquent
statues stucs et dorures
surveillées de près par les gardiens géants et sévères
du temple Fa Zang Si

pas un regard, pas un sourire reçu des rares fidèles
indifférents
détachés
perchés autre part
comme insensibles à la présence de ces deux femmes

elles, travaillent et murmurent à peine, entre elles, pudiques, ailleurs elles aussi
j’entends des paroles que je ne comprends pas
seul le raclement de l’échelle sur le sol lisse déchire ce petit ruisseau de mots

flotte dans l’air une odeur de lessive, d’encens et de fleurs fraîches
en silence, Bouddha appréciera .