Shanghai est traits et points

commerçantconcentré

Comme en apesanteur dans sa petite boutique
à mille lieues du vacarme qui résonne dans le marché couvert de la Fang Bang Gong Lu 方浜公路
il annote au crayon une page de son cahier ouvert sur deux reproductions de ce qui ressemble à une œuvre calligraphiée
le livre épais qui l’inspire et maintient à plat le cahier semble dédié lui aussi à ce qui continue de captiver tant de Chinois
ce qui te fascine par sa beauté et son mystère

calligraphier shū t’apparaît comme ce qui reste peut-être le seul lien le seul trait d’union profond entre les humains de ce géant de pays

hériter de cinq mille ans d’histoire
et aujourd’hui consacrer des heures à tracer un seul caractère
au stylo au crayon noir ou au pinceau chargé d’encre
des heures à respecter l’ordre des traits et des points
à chercher équilibre et harmonie entre ceux-ci sinon recommencer de zéro

cette exigence de discipline est transmise aux enfants chinois dès qu’advient l’âge d’aller à l’école et d’apprendre à écrire
la norme est la loi et le constat saisissant
pas de place pour la fantaisie il faut entrer dans le moule
du coup ils écrivent tous de la même manière tiennent leur stylo de la même façon
pas de place pour d’autre voie

une fois acquis ces fondamentaux ces principes de base
bien plus tard
une fois devenus adultes
certains osent se distinguer et se lancent dans leur propre façon de créer leurs caractères
jusqu’à ce que la paix et la joie qui sait leur emplissent l’âme
et les invitent à en écrire un autre puis un autre
ad libitum.

 

Shanghai est insomnie

nuitshanghai

Tu tournes et vires au creux des draps
bordé de la nuit noire profonde muette
deux trois heures t’es assoupi pas plus
la pluie dehors le toc toc toc des gouttes sur la terrasse
pendant quelques secondes tu t’es demandé sur quel point du globe tu tournais
froide pluie arbres transis lueurs or à travers les ramures
as tenté de convoquer le noir au creux des paupières
en vain
alors puisqu’enfin t’es souvenu qu’ici la vie s’écrit autrement t’est apparu hésitant vivant démuni et délicat
le caractère 雨 avec son ciel au-dessus d’un nuage ouvert et ses quatre gouttes
la pluie yü
l’as écrit et réécrit sur ton cahier vert
doucement comme à l’école puis es retourné t’envelopper de noir et rêver aux miracles de la nuit.

Shanghai est un cahier d’écriture

 

cahierécritureLe cahier vert t’attendait patient bien au chaud dans ton sac à dos de voyageur curieux
il savait les mots déjà écrits et laissés en repos
il les avait oubliés un peu comme pour offrir plus tard lorsque le désir rejaillirait la joie de la redécouverte

cadeau silencieux et précieux

les pages quadrillées attendaient tes mains et tes yeux émerveillés
tu te souviens tu nommes à nouveau tu hésites aussi et parfois ta mémoire te fait défaut
tu acceptes ton immense petitesse face à la masse des mots
puis tu te remets à faire danser le crayon sur le papier et oses sans tarder orner le silence de ces sons et de ces tons

en confiance

à présent certains mots te sourient comme jadis ils réapparaissent paisibles depuis les cachettes où ta mémoire les avait déposés
tu en découvres de nouveaux et tu mesures l’immense chance de nommer le monde autrement.

Dans le Tanger de Candice Nguyen

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Il faudrait pouvoir dérouler la longue contemplation
du détroit de Gibraltar et de Tarifa :
cette Europe qui semble si proche, si proche…
combien de personnes noyées entre ses bras ?
déstabilisant le vertige ressenti ici
depuis le petit muret sur lequel nous sommes assis.

Ils résonnent fort en moi ces mots de Candice Nguyen publiés dans son Carnet tangérois me souviens que début mars à Tarifa de ce côté-ci de la mer avais marché avec mon amoureuse jusqu’au bout de la digue qui mène à l’Île des Colombes le point le plus au sud de l’Europe l’endroit où se mélangent l’Atlantique à droite en regardant la mer et la Méditerranée à gauche avec le Maroc en face juste là on touchait presque Tanger nous étions émerveillés devant ce ballet des flots avions senti aussi monter en nous de la honte devant cette Méditerranée qui pleure tant de migrants disparus noyés à quelques brassées à peine de notre continent tellement égoïste ensuite je me souviens avions hésité un moment à prendre un ferry et partir découvrir Tanger et puis non trop court pas assez de temps devant nous une journée bien trop court Tanger ne se déguste pas au pas de course alors en remontant vers Cadix et Séville nous sommes promis d’y aller sans tarder en prenant vraiment le temps cette ville magique Candice l’a arpentée l’a respirée l’a lue l’a photographiée y a écrit combien de temps est-elle restée je ne sais mais de là-bas elle a ramené un Carnet tangérois tellement beau tellement touchant que je ne résiste pas au plaisir d’en lire à voix haute un extrait Le Café à l’anglaise ça s’appelle

à Tanger irons bientôt j’espère Inch’Allah boire le thé et parler avec ces femmes magnifiques qui le tiennent en écoutant Sabâ Peşrev – Tanburi Büyük Osman Bey découvert grâce à Candice.

 

Photo de ci-haut @CandiceNguyen

 

La lune, la carrière et les caractères

24734FE7-BB41-4585-8013-D2E2562C1517Presque pleine lune brille tant que nuit fut peu paisible pensé aux nouvelles d’ici accueillies en désordre comme un flot continu d’autant plus violent qu’en fus coupé là-bas du coup ai sorti la machine à trier à élaguer à contenir le plus possible le flux de colère en moi histoire de conserver lucidité sens critique mais sans brider ma capacité à m’indigner ne vais pas dresser la liste de tout ce qui me fait bondir depuis qu’ai retrouvé notre vieux monde serait longue à dresser mais fais le choix de retenir le plus exaspérant le site antique de la Corderie à Marseille menacé par Vinci avec la bénédiction de la Ville ça résiste oui ça résiste beaucoup un combat quotidien des Marseillais pour sauvegarder le site entier il faut le gagner ce combat contre la fabrique du fric contre ce monstre aux dents d’acier c’est un combat pour notre mémoire vive notre dignité de Marseillais d’où que nos ancêtres et nous mêmes soyons arrivés sur le sol de la cité quelle que soit la date du début de l’histoire qui nous lie en profondeur avec la plus ancienne ville de France ne pas lâcher continuer à crier à dénoncer à s’opposer me souviens bien des sorties au cinéma de notre jeunesse descendions par le boulevard de la Corderie pour remonter vers le Breteuil ignorions la carrière mais elle nous entendait passer c’est sûr les vestiges encore enfouis captaient nos pas et nos paroles de fils et filles de Marseille souvenir vivace si on nous avait dit à l’époque nous serions venus nous agenouiller de fierté devant ces trésors les protéger aujourd’hui combat de haute importance et de haute lutte oui mal dormi donc  agité tourné et retourné dans le lit à cause aussi des caractères chinois que j’ai commencé à apprendre la trentaine de verbes que je sais dire que je comprends qui me servent pour échanger un peu et que je désire savoir écrire et lire maintenant la tâche est belle et difficile les mots ont défilé devant mes yeux tandis que de mes doigts dans le clair obscur de la nuit je tentais de répéter l’ordre des traits de chacun en me trompant forcément en mélangeant un peu il me faudra reprendre dans la quiétude du matin sur mon cahier quadrillé répéter répéter encore comme le font toutes celles et tous ceux qui chaque jour font entendre à Marseille que la carrière antique de la Corderie elles, ils y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux.

Shanghai est un vendredi treize porte-bonheur

pudong

Inédit et béni ce vendredi treize vrai porte bonheur invité à rencontrer collégiennes et collégiens du Lycée français de Shanghai Campus de Pudong pour parler écriture blog histoire poésie autour de mes livres et d’abord de Marseille inconnue de la plupart de ces minots Marseille rouge sangs en mains le s final de sangs les intrigue pourquoi Monsieur pourquoi ce pluriel tu expliques la multitude des sangs qui coulent dans tes veines comme tant et tant de Marseillais la cité la plus vieille de France accueille des gens de partout du monde entier depuis plus de deux mille six cents ans c’est notre fierté première tu parles aussi respect des différences richesse des métissages l’ouverture sur la mer la chance que c’est l’Afrique non-loin parler de l’OM aussi bien sûr de la magie des calanques le scandale des piscines municipales fermées l’été par la municipalité la vie très dure dans les quartiers délaissés abandonnés la violence qui en découle le chômage de masse et puis se souvenir des canons tournés par Louis quatorze sur la ville rebelle et le rouge du titre le rouge de la lutte et du courage rouge sangs oui forcément le Japon ensuite En attendant la pluie le petit conte ton deuxième livre intrigués par le côté pile en français et face en japonais leur parles de Momomi qui l’a si joliment traduit du tsunami sur la côte est le onze mars deux mille onze de la ville de Kamaishi meurtrie et de ces gamins en photo au milieu du livre auxquels il est dédié ils ont dessiné la pluie leurs dessins côtoient des haïkus de grands maîtres japonais Alphonse Richard enfin le dernier né de la famille le premier Dignois tué à la Grande Guerre et là les visages se ferment encore quand tu évoques la tragédie qui ouvrit le siècle passé le destin brisé de tant de jeunes hommes la vie foutue de parents d’amoureuses aux promis tombés si loin des villages natals Alphonse qui tombe le quatorze août quatorze et le souvenir de ta grand-mère à jamais endeuillée son chéri ne revint jamais à Bauduen la souffrance du peuple allemand aussi comment la passer sous silence les yeux des collégiens ne lâchent pas les tiens et tu ressens à quel point ils te comprennent la guerre est une monstruosité dans chaque camp et enfin un moment de pur enchantement auprès d’élèves de cinquième en cours de français avec Antoine leur prof passionné aux yeux malicieux son désir de les voir écrire eux aussi les écrivains ne sont pas les seuls à pouvoir écrire tu leur as dit en préambule oser il faut aller vers ce plaisir écrire lorsque ça palpite en soi lorsque le désir de faire sonner les mots tape à la porte enchantement oui lorsque tu leur proposes d’écrire un haïku trois thèmes au choix la lune l’été la nature et bien sûr la consigne des dix-sept syllabes à respecter si possible avant qu’ils prennent le stylo tu leur en lis quelques uns Issa Basho Sōseki l’évanescence des choses comment la dire comment l’écrire oui c’est possible poésie fugace et la ruche se met à palpiter en douceur puis des Monsieur Monsieur jaillissent des doigts se lèvent tu te rapproches de chacune et de chacun quelques syllabes en trop quelques mots à ôter parfois aussi tu suggères tu mets sur la voie tu transmets transmettre enchantement te souviens de ton premier cours d’allemand les premiers mots transmis par Monsieur Maurer à la fine moustache noire Bär ours Himmel ciel Vögel oiseau ces mots écrits vivants sur le cahier les prononcer à voix basse transmettre oui enchantement car la récolte est belle le miel savoureux les enfants ont laissé parler leur cœur et tu bénis ce vendredi treize en rentrant dans la nuit de Shanghai écouter avec Noémie les petits bijoux que voici

La nature m’émerveille
le monde m’enchante
comme la brise du vent

Hugo

Quand le sang coule
dans les rues de la lune
il est temps d’agir

Victor

Sous la lumière
blanche et humide
les animaux festoient

Stan’

Les animaux sont
émerveillés devant moi
et tombent en amour

Théo

Le soir je regarde la lune
brillante et vaste
comme l’amour

Oscar

J’adore la nature, la verdure
elle abrite la vie
que je chéris

Clément

Le portail s’ouvre
le grand portail de l’été
grande fête dans les rues

Marie

Malheur et terreur règnent
dans les abysses profonds
avec les démons

Flavie

Les astres célestes
brillent dans les yeux
de l’enfant émerveillé

Marie

Belle mère nature
pousse en silence
dans toute sa prestance

Prune

La lune astre du ciel
éclaire la terre
de sa brillance

Baptiste

Ce monde m’effraie
ce monde m’émerveille
c’est mon univers

Lili

L’obscurité règne
elle me tend la main
et je pars avec elle

Chloé

et grand merci à l’équipe pédagogique pour l’accueil chaleureux et l’extrême gentillesse Anne-Laure Fournier Sylvie Fondeville Antoine Decossas les professeurs Élise Doux Guillaume Tournier les documentalistes Stephan Anfrie le proviseur adjoint.

Écrire. Tenter de.

écrire

Nouvelle année de vie depuis hier
alors, plume en main
reprendre le chemin d’écriture
désirer le suivre au quotidien
oui, chaque jour

et verrai bien où il mènera.

Onze femmes de Shanghai 十一个上海的女人

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Raconter en trois phrases un personnage en le décrivant « non pas en général, mais dans un moment précis d’une histoire…. non pas depuis lui-même, mais depuis son contexte et ce qui le meut ».
En raconter onze en tout.
J’avoue que j’ai tourné viré pendant de longues semaines avant de me lancer sur les traces des 68 contributeurs qui se sont avant moi laissé tenter par l’invitation-proposition de François Bon sur son Tiers Livre.

Peu ou pas inspiré suis depuis de très longs mois. Deux romans en jachère. N’arrive pas à faire émerger les mots qui pourraient leur donner un semblant de suite.
Seuls quelques poèmes parviennent à s’échapper de temps en temps de mon stylo.
Au quotidien, se résoudre à répéter et conjuguer le mot résilience au fond du brouillard de soi-même, et pas que dans l’écriture.

Et puis, une petite embellie avant-hier à la lecture de la très belle contribution d’Arnaud Maisetti à l’atelier de François. Ses onze personnages esquissés à partir d’expériences de voyages m’ont renvoyé illico à Shanghai, si chère à mon cœur.
L’an passé, mon voyage là-bas m’avait inspiré plus de cinquante Shanghaikus.
Je les ai revisités et me suis lancé en choisissant onze femmes approchées lors de mes séjours annuels à Shanghai.

Pour le plaisir et le mystère de la calligraphie, j’ai demandé à ma fille de traduire le titre de ce billet, en attendant de pouvoir moi-même un jour écrire correctement en chinois.

十一个上海的女人

1. Jia Jia dessine sur la peau des hommes les tatouages qu’ils ont choisis.
Au revers de sa main qui danse au rythme de l’aiguille gorgée d’encre, elle s’est fait tatouer le Mont Fuji d’Hokusai. Il l’accompagnera cet hiver au Pays du Soleil Levant, dans son premier voyage hors de Chine.

2. En attendant que le feu passe au rouge, Feng fredonne la ritournelle triste diffusée par son autoradio. Elle voudrait bien rentrer chez elle après ses dix heures de volant, mais tant que des bras se lèveront au-devant de son taxi, elle continuera de braver les embouteillages. À bientôt 70 ans, Feng travaille sans compter pour payer les études de son fils, futur avocat d’affaires.

3. Rue Fuzhou Lu, Zhen agite un éventail pour chasser la vapeur qui s’échappe de trois petits paniers ronds en bambou. Debout dans un réduit brun de crasse coincé entre une boutique dédiée à la calligraphie et un salon de coiffure, Zhen vend ses raviolis à la pièce. Un très vieil homme est allongé devant une télé miniature au fond du réduit. Sans doute son père.

4. Mei brandit en souriant la grosse pomme de terre arrachée du sol noirâtre de sa parcelle. Avec son mari Wang, ils se sont installés là un beau jour sans rien demander à personne. Depuis, sans rien échanger d’autre que des éclats de rire, ils cultivent leurs légumes. Mei et Wang n’ont jamais eu d’enfant.

5. Hua a oublié le son de la première pièce jetée par un passant sur le trottoir où elle joue du ErHu près de la station de métro Xindianti. Hua ne connaît ni le visage ni le prénom du jeune homme qui chaque jour la ramène chez elle sur son vélo. Hua est aveugle et fêtera ses vingt ans le mois prochain.

6. Ting Ting est en colère mais seule Niu, sa fille de cinq ans, le sait. Tout à l’heure, à la sortie de l’école, elle a tendu la main au maître mais il l’a ignorée. Au début de l’année, pourtant, elle était allée le saluer. Il lui avait même souri. Aujourd’hui, il n’a parlé qu’avec les mamans qui lui tendaient une petite enveloppe.

7. Agenouillée face à une croix aux lumières fluorescentes rouges, Xia-He murmure sa prière à Jésus les yeux fermés. Elle a rencontré le pasteur et la foi au moment où son fils Deng s’enfonçait dans l’alcoolisme. Aujourd’hui Deng est mort et Xia-He se rend au temple chaque jour.

8. Yun ne dit jamais un mot aux joueurs dont elle porte le sac sur le parcours du Sheehan Golf Club. Elle se contente de leur sourire, de tenir le drapeau sur le green et de leur nettoyer les clubs, comme on le lui a appris. Parfois on lui tend la pièce après la partie. Yun la refuse toujours et tente d’oublier qu’ici, le droit de jeu dépasse ce qu’elle gagne en un mois.

9. Li Na avait trouvé une place de vendeuse chez un boulanger installé près du Bund. C’est la première fois qu’elle travaillait depuis la fin de ses études de psychologie. Li Na s’y plaisait bien, mais demain, il lui faudra quitter la boutique car son patron l’a surprise ce matin en train de manger un croissant en cachette.

10. Lo Shen n’en peut plus de cette chaleur dans la salle d’attente. La climatisation est en panne, ils lui ont dit à l’accueil de l’hôpital. Près de six heures qu’elle patiente parmi des dizaines d’autres mamans et elle n’est pas sûre de passer avant la nuit. Lo Shen n’a plus d’eau à donner à Zhou, son fils de six mois, exténué de fièvre.

11. Dans l’avion qui la ramène au pays, Xiu ne relève pas les sourires moqueurs et les plaisanteries grivoises de quelques passagers avinés. Elle continue de leur servir du champagne, le visage impénétrable. Demain-matin, elle ira réclamer à sa compagnie de ne plus l’affecter sur la ligne Shanghai-Paris.

Parmi les disparus

Deux ans que n’avions plus VaseCommuniqué avec Marie-Noëlle Bertrand
et là, presque par surprise,
un désir commun d’échanger à partir de trois mots  :

parmi nos disparus

trois mots qui pèsent si lourd
dans le quotidien du monde

Bienvenue à son texte puissant.

Le mien est accueilli sur Éclectique et Dilettante
son blog de textes, de sons et de photos

mémoire sans lieu

disparu
mort
perdu
désavoué dans sa qualité d’être humain

disparus en mer
l’esclave enchaîné dans les cales, le marin d’ici ou d’ailleurs, le boat-people d’hier, le migrant d’aujourd’hui

disparus, avalés par Héphaïstos
l’ouvrière du textile au Bengladesh, l’enfant vietnamien ou syrien qui court sous les bombes, l’habitant d’Hiroshima ou de Tchernobyl

disparus, dévorés par Mammon
l’ouvrier licencié par Renault ou Arcelormital, le SDF sur le trottoir de Manhattan, la jeune femme abandonnée au cancer dans les usines Samsung

disparues, proies du dieu phallus
la prostituée de Ciudad Juarez, la femme de réconfort coréenne, l’épouse tuée par les coups de son conjoint

disparus, broyés par les mâchoires de Seth
le poilu dans la tranchée, le déporté à Auschwitz, le condamné au goulag sibérien, le prisonnier à Guantánamo

disparus
inconnus ou icônes
leur voix et leur cri
leur visage
dans nos vies
dans nos nuits
lieux de mémoire
mémoire sans lieu

                                      Marie-Noëlle Bertrand

Un double grand merci à elle, qui chaque mois, coordonne, accueille et met en relation les VasesCo et leurs auteurs. Échanges à suivre sur Facebook et sur Twitter.

Gratitude également à François Bon – et à son Tiers Livre – ainsi qu’ à Jérôme Denis – et son Scriptopolis – , tous deux à l’origine du projet des Vases Communicants : le premier vendredi de chaque mois, chacun écrit et publie sur le blog d’un autre de son choix, à inviter selon son envie. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Marcel Dégun – Parfois & Pas assez

 

Marcel Dégun est mon double
quelques jours d’existence à peine et il me poursuit
du réveil au coucher il s’agite et parle en moi
même la nuit
devant les tremblements et les mélodies du monde
face au pas beau qui sourd en moi
je reste souvent coi
mais lui il a choisi de parler
à travers moi
là où souvent je n’oppose que silence lui il s’exprime
avec ses mots à lui
à travers moi
Marcel Dégun a des états d’âme à partager des choses à dire des mots à lâcher des constats à dresser des pensées à soumettre des rêves à émettre des regrets à regretter des riens à souligner des prières à murmurer des rires à lâcher

Marcel Dégun est le camarade de parole de Jean Barbin ; François Bon lui a donné vie début mars sur la page YouTube de son TiersLivre ; je le regarde et l’écoute jour après jour comme dans un feuilleton ; Jean Barbin me touche m’attriste me fait mourir de rire parfois ; il me bouleverse aussi dans son intense solitude ; et c’est dans ce mouvement de fond en moi face à la solitude de Jean que Marcel est apparu ; qu’il a commencé à parler ; à Jean et peut-être à vous autres aussi.

Marcel Dégun va tenter de prendre la parole chaque jour
jusqu’à ce que je lui coupe le sifflet.

Tout comme le propose François Bon pour Jean, si vous souhaitez vidéo d’un texte écrit non encore enregistré, signalez je transmettrai à Marcel.

PARFOIS J’ÉTOUFFE



PARFOIS JE SOURIS

PARFOIS JE PERDS MA VOIX