Oh Marseille ! Enfin libérée, ne perds pas la mémoire !

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Marseille libérée, oui, après avoir été si longtemps martyrisée. Michèle Rubirola est devenue hier la première femme maire de notre ville d’amour. Alleluia ! La chute du monstre, tweetait Philippe Pujol dimanche dernier pour saluer la victoire de la gauche unie, incarnée par le Printemps Marseillais. À terre, les héritiers du vieux système gaudiniste.
Oui, conformément au choix de ses électeurs, la deuxième ville de France va enfin pouvoir commencer à changer d’ère, à s’offrir de l’air, étouffée, enkystée, emboucanée qu’elle fut depuis au moins vingt cinq ans par le clientélisme et la soumission du pouvoir municipal aux magnats du BTP et de l’immobilier.
Pour donner concrètement à Marseille le nouveau visage et le nouveau souffle auxquels aspire le peuple marseillais, il ne faudra à la nouvelle équipe ni négliger les plus délaissés de ses habitants, ceux des quartiers populaires, ni perdre la mémoire. Surtout ne pas oublier la tragédie de la Rue d’Aubagne et les huit personnes mortes dans l’effondrement de deux immeubles où ils vivaient, dans le quartier de Noailles : elles et ils se prénommaient Niassé, Julien, Simona, Ouloume, Marie-Emmanuelle, Chérif, Fabien et Taher. Le succès de Michèle Rubirola ne les ramènera hélas pas à la vie mais pourvu qu’il permette de leur rendre justice. Sans tarder. Ce n’est qu’à ce prix que la victoire historique du Printemps Marseillais sera aussi leur victoire et permettra d’enterrer définitivement le monstre.

Ma Ville Réveille-toi – Massilia Sound System

 

Farandola dei Bàris – Lo Cor de la Plana

Marseillais, Stop ou encore ?

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En ce dimanche d’élections municipales, j’écoute le Printemps de Vivaldi en pensant à Marseille, ma ville d’amour, et je me demande : Stop ou encore ? Les immeubles qui s’écroulent et qui tuent, Stop ou encore ? Les milliers de logements indignes, Stop ou encore ? Les élus marchands de sommeil, Stop ou encore ? Les écoles délabrées, Stop ou encore ? Les piscines en ruine, Stop ou encore ? La misère endémique, Stop ou encore ? Les quartiers populaires abandonnés, Stop ou encore ? Les rues privatisées, Stop ou encore ? Les transports en commun négligés, Stop ou encore ? Les pistes cyclables galvaudées, Stop ou encore ? La saleté et la pollution à gogo, Stop ou encore ? Les bibliothèques fermées, Stop ou encore ? La ségrégation sociale entretenue, Stop ou encore ? La bétonisation à outrance, Stop ou encore ? L’arrogance et le déni, Stop ou encore ? Marseille maltraitée, Stop ou encore ? Je réponds Stop ! Mille fois Stop ! Et je conjure les Marseillais d’aller en masse jusqu’aux urnes pour dire Stop ! Basta ! Pour qu’ils choisissent de tourner une bonne fois pour toutes la page sur un quart de siècle de désastre entretenu à petit feu. Pour qu’ils décident de faire prendre à leur ville, notre ville, le virage vers une vie plus douce, un quotidien plus apaisé, un futur plus serein, à échelle humaine, dans une cité plus durable et plus égalitaire. Le choix me semble limpide. C’est le choix de la dignité. Il est urgent de dire Stop à tous les chapacans, Stop au naufrage en cours et de pousser bien fort dans les urnes le son du Printemps de Vivaldi, pour accompagner jusqu’au Vieux-Port le Printemps Marseillais.

 

Le Printemps, Antonio Vivaldi – version pour trois violoncelles, signée Mau Castillo

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Illustration : Marseille, par @Félix Vallotton

Les mots de Gilou, mon ami d’enfance sourd-muet

Gilbert

Il me manque Gilou, mon ami d’enfance sourd-muet. Nous nous connaissons depuis tout minots. La vie nous a longtemps tenus éloignés mais chaque année ou presque, nous nous sommes retrouvés l’été et nous avons partagé tant de moments plaisants. Inoubliables. Je me souviens des après-midis de canicule en juillet et en août au bord du Verdon. Plus tard des baignades au bord du lac de Sainte-Croix. Je me rappelle le miel dégusté à même les hausses sur la murette de sa maison, près du monument aux morts de 14-18. Je me souviens des parties de boules, le soir à la fraîche sur la place de Bauduen, son village qui est aussi l’endroit du monde où est née ma Mémé Zoé. J’y montais pour les grandes vacances. Lui aussi se souvient de ces moments précieux, j’en suis sûr. Pendant le confinement, nous avons pris de nos nouvelles. Lui l’a passé à Bauduen, auprès de ses parents, là où il a vécu les trois premières années de sa vie.
Avec Gilou, nous avons toujours communiqué facilement. J’ai appris à lui parler lentement et en accentuant l’articulation des mots. Lui, il a toujours su déchiffrer mes paroles sur mes lèvres et toujours su me répondre à sa façon, avec ses sons à lui. Son langage, je l’ai toujours compris. Du coup, nous avons toujours beaucoup échangé. Il y a six ans, c’est à Bauduen que je lui avais proposé d’enregistrer ses paroles. J’en avais très envie. Je m’étais dit qu’il n’y avait pas de raison pour que je le fasse pas. Je savais que j’apprendrais beaucoup à l’écouter se raconter. Il avait accepté de se confier. Avec tant de gentillesse. Il m’avait parlé de son enfance, de ses années d’apprentissage, de sa condition de sourd-muet, de son parcours professionnel, de son village d’amour. Ses mots, je les réécoute aujourd’hui et je les partage. En espérant fort que nous pourrons nous retrouver bientôt pour échanger encore et toujours.

Les mots pour le dire.

« Je suis sourd de naissance. Depuis tout petit je n’entends rien. Déjà dans le ventre de ma maman, je n’entendais rien. Je ressens les vibrations des sons lorsque je suis en boîte de nuit, ou quand il y a le feu d’artifice. Je les ressens dans le corps. Sinon je n’entends rien. Ce silence c’est une habitude. Je vois plus. Je suis plus attentif. La nuit c’est difficile dans le noir. L’équilibre est difficile la nuit. Je n’arrive pas à imaginer le chant des oiseaux. Les oiseaux, je les vois voler et puis c’est tout. Avec les gens, la communication est difficile. J’écris des sms sur mon portable mais c’est difficile. J’ai des amis qui sont eux aussi sourds et muets, à Marseille, à Nice. À La Ciotat, j’ai des amis qui entendent et j’arrive à parler avec eux. J’aime le foot. Je jouais bien, mais maintenant c’est fini, j’ai soixante ans. Je regarde le foot et je vais au stade. Je supporte l’OM. Je viens souvent à Bauduen voir ma famille, voir maman. Je l’aide à entretenir la maison. J’aime beaucoup être à Bauduen. C’est calme, tranquille. Je rêve de beaucoup de choses. Si je suis heureux ? Normal. Ça dépend des jours. Il y a des hauts et des bas. C’est difficile d’être sourd, de ne pas entendre. Je lis des livres un peu. Je vais sur Internet. J’y ai des amis. Nous communiquons par vidéo. Nous échangeons avec le langage des signes. Je suis content de venir dans mon village et de retrouver les gens. Ici, je vais me baigner dans le lac. »
« J’ai été à l’école à Nice, de 3 ans à 8 ans, puis après à Marseille, à l’Institut des sourds et muets, à côté de Notre Dame de la Garde, en dessous. J’y ai appris à parler, à écrire. J’ai appris le langage des signes. Ensuite, j’ai passé le Certificat d’études et j’ai été apprenti menuisier pendant trois ans. J’ai réussi le CAP à 17 ans et j’ai travaillé aux Chantiers navals de La Ciotat comme menuisier ébéniste à l’intérieur des bateaux. J’avais de bons camarades. Nous étions un bon collectif. Après, les Chantiers ont fermé, j’ai été licencié économique et j’ai trouvé du travail à l’Institut des sourds et muets à Marseille, comme homme d’entretien. J’y suis resté jusqu’à la retraite. »

Missak, mémoire rouge

MISSAK

J’ai découvert hier que c’était la Journée nationale de la Résistance. Me suis souvenu que c’est mon instituteur de père qui m’a appris à le lire ce mot. Juste avant que j’entre à la grande école, je crois bien. Écrit avec un R majuscule. Toujours. Ces dix lettres, je les avais découvertes dans l’Humanité laissée sur le rebord de la table. Imprimées peut-être à la Une. En dessous de la faucille et du marteau. Tout minot, je cherchais tout le temps des mots à déchiffrer, à reconnaître et à mémoriser. Puis à prononcer à voix haute. Pour le plaisir de les dire. Il fallait m’arrêter tellement j’étais bavard. Je fouinais dans les livres, je cherchais des mots nouveaux dans les revues et donc dans l’Huma. Résistance. Papa m’avait ensuite appris à l’écrire. Plus tard, il m’avait raconté. Il était enfant sous l’Occupation, à Marseille. Pas encore communiste. Fils d’ouvrier arrivé de Zurich dans les années 20 et pas du tout politisé. Papa avait revisité ses souvenirs. Je le réentends me dire qu’une image l’avait frappé à l’époque. Une affiche rouge collée plusieurs fois sur les murs de son quartier de Saint-Just. L’Armée du crime. Missak Manouchian. Il m’avait parlé des Résistants. Des Francs Tireurs Partisans – Main d’œuvre immigrée. Des Espagnols, des Arméniens, des Italiens, des Hongrois, des Polonais, aux côtés de Français. Il m’avait dit qu’ils étaient vingt-trois à s’être fait arrêter par les nazis, qu’ils étaient morts en héros, et qu’ils avaient refusé d’être fusillés les yeux bandés. Lui le fils d’immigré, il m’avait demandé de ne jamais oublier ce que les étrangers avaient fait pour libérer la France. Je lui avais promis que je garderais toujours en mémoire Missak et ses camarades. 

 

L’affiche rouge – Louis Aragon – Léo Ferré

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Le cœur des Marseillais, mais pas que…

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Chaque année, le 26 mai est une date à part. Une date anniversaire. 27 ans que ça dure. 26 mai 1993. Je me souviens de Marseille, ma ville, en liesse comme je ne l’avais jamais vue ni entendue. À Munich, l’OM devient champion d’Europe de football. À jamais le premier club français à soulever la Coupe aux grandes oreilles. Grâce à Basile Boli. Ce coup de tête magistral qui loge le ballon dans les cages du grand Milan. 27 ans. Une éternité. Mais un bonheur et une fierté qui restent. En profondeur. L’OM c’est le club de ma ville. C’est aussi le club dont ma mère porta les couleurs. Mais oui…

 

L’OM c’est le club d’une ville ouverte sur le monde depuis plus de vingt-six siècles. Une ville de migrations, d’allées et venues. D’arrivées, d’installations, de départs, de retours. Pour une heure ou pour toujours. Parfois le temps d’un match. À Marseille comme en son Vélodrome, on est accueilli d’où que l’on vienne. Même de Paris…

 

Trois petits tours et puis revient (10) Pape Diouf…

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Pas les mots ce matin. Rien que les siens.

« On naît, on vit, on part, on est tous de passage. On se succède les uns aux autres. C’est la loi de la nature. Je n’ai pas peur qu’on m’oublie. L’essentiel est que mes enfants et ma famille ne m’oublient pas. »

Pape Diouf, 1951-2020

 

 

pape

Birima  – Youssou N’Dour

 

(À demain 8h30…)

 

 

 

Trois petits tours et puis revient (7) Il n’y a pas la mer…

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Parfois, le matin, en ouvrant la fenêtre de ma chambre, je me dis que je vais voir la mer en vrai, comme quand j’étais minot depuis notre maison d’Endoume, à Marseille. Et bien non, il n’y a pas la mer. C’est joli dehors mais il n’y a pas la mer. Ça m’attriste un peu. Et puis je me dis que lorsque tu ouvres ta fenêtre toi aussi, tu ne vois ni la mer ni le ciel. Tu n’aperçois même pas un arbre. Ça me fend le cœur de réaliser ça. Je sais aussi qu’il y en a qui ouvrent leur fenêtre le matin, qui voient la mer et qui sont tout aussi tristes.

 

 

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(À demain 8h30…)

 

Par la fenêtre – Moussu T e lei Jovents

 

Quelque part, là je jouis !

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Dès que je me suis installée devant le grillage qui sépare le boulodrome Saint-Victor de l’antique carrière de la Corderie les flics sont arrivés une poignée pas plus arnachés comme pour affronter des ennemis surarmés casques gilets pare-balles boucliers protège-genoux le regard vissé sur la foule des habitants qui viennent chaque jour parler de leur amour pour ce patrimoine marseillais qu’on veut leur arracher moi je me suis assise sur mon petit tabouret de camping pliable j’ai sorti mon violoncelle de sa housse et j’ai commencé à jouer tranquille les yeux baissés vers l’ocre de la terre puis levés vers le ciel d’hiver plus un bruit de pas en face de moi Bach seulement par la grâce de mon archet sur les quatre cordes ensuite tout est allé très vite chacun s’est pris par la main une chaîne humaine s’est formée sur des dizaines de rangées les policiers n’ont pas bronché lorsque la foule a renversé le grillage j’ai continué à jouer et une vieille dame est venue me glisser à l’oreille « quelque part, là je jouis ! »

 

Izzo… hissez haut !

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Vingt ans qu’il nous a quittés, Jean-Claude Izzo.

Ses livres nous ont tant accompagnés de son vivant.
Ils continuent de compter depuis qu’il est parti.
Je n’oublie pas l’auteur des Marins perdus et du Soleil des mourants, ses deux livres que je préfère.
Je me souviens de notre fugace rencontre à la fin des années 90, avant une émission de Télé Monte Carlo dont il était l’invité.
Nous avions échangé sur Marseille, sur le journal La Marseillaise où il avait travaillé, sur l’idéal communiste que nous partagions et sur la « saloperie du monde », comme il disait. Je me souviens de la douceur de sa voix.
Présents en moi aussi ses encouragements à continuer à écrire, à m’accrocher, alors que j’empilais les refus de mes manuscrits de nombre d’éditeurs.
Il y a quelques années, j’étais allé lire Izzo à voix haute au Rond point de Callelongue, dans ce coin de Marseille si cher à son cœur.

J’ai découvert hier sur Twitter que Jean-Claude Izzo avait désormais une place à son nom dans le quartier du Panier. Consterné mais guère surpris que la Ville ait mis dix-neuf ans pour l’inaugurer. En présence de son fils Sébastien.

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@LeoPurguette

J’ai apprécié que samedi-soir, les supporters de l’OM, dans le virage sud, rendent hommage « au grand Jean-Claude Izzo, amoureux de sa ville, disparu le 26 janvier 2000.

On pourrait inventer un nouveau chant au Vélodrome :  « Izzo…  Hissez haut ! »

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@VieilleGardeCU84

Vous êtes une merveille !

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À Marseille tu écoutes toujours les gens dans la rue
surtout les femmes oui
peut-être parce que tu perçois mieux leurs vibrations
le flot de leurs mots roule vers tes oreilles tu les accueilles à la volée
happé par leur son tu es au fur et à mesure qu’elles se rapprochent
souvent tu ne comprends pas ce qu’elles disent quand tu les croises
tu acceptes de rester en dehors des paroles qui surgissent et qui passent
en dehors de leur rythme de leur modulation de leur timbre de leur volume
mais parfois tu en imprimes des bribes
tu saisis des petits mots
ces sons fugaces mis bout à bout en un éclair t’emmènent à chaque fois vers de petites histoires tu te les racontes ensuite dans ta tête et les écris dans ton carnet d’écoute

Vous êtes une merveille !

Il tourne il vire sur le trottoir il ne peut s’arrêter parfois tu sens qu’il voudrait se poser un peu en terrasse et respirer mais là non il ne peut il va et vient la rue est longue elle court du quai à la place là-haut et il monte et descend essoufflé pardi il imprime un rythme fou il marche un peu comme s’il était en cage comme ces pauvres fauves enfermés dans les zoos pourtant aucune barrière aucune entrave à ses mouvements lorsqu’il passe devant la table où je prends mon café il ferme les yeux et continue à avancer il me semble même qu’il accélère en nous frôlant nous les quelques clients qui profitent de la douceur du crépuscule pour respirer l’air de la ville débarrassé des brassées de fumées qui ont enveloppé chaque quartier tout l’été il nous passe devant en apnée le regard vissé sur le trottoir pavé tout jeune il est blond comme un angelot de Botticelli la bouche carmin gourmande des doigts longs sans doute mais comment le savoir le deviner il serre ses poings et il repart vers le port il vole presque le regard dressé vers le ciel à présent puis il s’en retourne il s’approche maintenant juste à la bonne vitesse je range mon rouge à lèvres le temps de me parfumer il s’arrête devant ma table et me lance « vous êtes une merveille !« 

Mon premier Premier Mai à Paris

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Premier Premier Mai de ma vie à Paris
pas pu m’empêcher de lancer ma mémoire vers Marseille alors que l’air se chargeait de nuages toxiques là-bas en tête de cortège
en cheminant vers la Place d’Italie
ne savais ne savions rien encore de ces relents puants, fascisants
rien de cette violence sourde en train de blesser le Paris des travailleurs, d’humilier le Paris des luttes et de la fête, de mettre en colère Paris du Front Populaire et de la Libération

Premier Premier Mai de ma vie à Paris
parmi frères et sœurs à l’accent pointu avancer en souriant à la chaleur de mai
en me souvenant que minot c’était sur les épaules de mon père que je défilais entre les Réformés et la Joliette
il y avait des drapeaux rouges des faucilles et des marteaux dessus jaunes d’or
des calicots blancs avec slogans clairs Paix au Vietnam, Liberté pour Angela Davis
je me souviens des banderoles aux lettres rouges sang des cheminots, des postiers, des travailleurs de la réparation navale avec leurs Bleus de Chine
les adultes chantaient l’Internationale
l’ambiance était joyeuse légère
en descendant Canebière des gens applaudissaient ou nous rejoignaient ou se mêlaient au défilé en chantant
ça me plaisait de lever le poing les doigts bien serrés
quelques agents de police nous dévisageaient sous leurs képis blancs
ils transpiraient certains baillaient en regardant leur montre

parvenu sur le Vieux-Port le cortège ralentissait on regardait la mer scintiller et les mats des voiliers se dandiner
Rue de la République je me souviens de l’ombre soudain dans le cou et des slogans qui résonnaient plus fort
je voulais marcher moi aussi me dégourdir les jambes
mon père me faisait descendre maman me prenait par la main
vus d’en bas les drapeaux rouges caressaient le ciel
ça sentait l’iode le poisson mort la mer l’urine et un peu les poubelles aussi
elle me semblait lointaine la place de la Joliette là où le cortège se dispersait
en face des bateaux qui attendaient de reprendre la mer pour Bastia ou Alger
chaque fois j’avais envie d’embarquer moi aussi
et je pensais à mon grand-père corse qui avait passé sa vie à naviguer
à ses Premiers Mai à lui travailleur de la mer parmi les travailleurs sur la terre
et puis il fallait rentrer repartir vers l’autre côté du Vieux-Port retourner au quartier remiser les drapeaux
le visage brûlant de soleil

Premier Premier Mai de ma vie à Paris
ce souvenir d’enfance m’a accompagné hier de Montparnasse jusqu’au carrefour où j’ai rebroussé chemin étouffant soudain dans ce cortège géant bruyant bon enfant ce cortège rempli de colère et de chants et de slogans tonitruants
colère à chaque coin de rue barrée
toutes sans exception
par les hommes bleus géants casqués armés boucliers matraques grenades lacrymogènes LBD
pris dans une nasse géante avons avancé dans l’autre sens alors que circulaient tout à coup sur nos smartphones les images violentes de la répression sauvage en tête de cortège le sang les blessés
les plans affolés sur ce déferlement de coups d’assauts de poursuites de baston de gazages de pavés lancés de cris et de colère mêlés

Premier Premier Mai de ma vie à Paris
ne serai pas allé jusqu’à la Place d’Italie
de retour à l’abri découvrir avec dégoût le mensonge d’État
honteux méprisable haïssable
reconnaître l’odeur affreuse de ces mots dans ma bouche
en détester la râpeuse texture
maudire chacune de leurs consonnes
les recracher avec dégoût
en reconnaître pourtant le poids de colère et de révolte
prendre pitié pour les blessés les cabossés les défigurés les menottés les humiliés
puis repartir les yeux clos vers la lumière joyeuse de mes défilés d’enfance.

Shanghai est une tchatche

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Elles papotent sur leurs chaises devant leurs maisons
profitent d’une rare matinée sans pluie pour se retrouver dehors et bavarder
en shanghaien peut-être en mandarin moins sûr
tu ne comprends rien de rien mais tu t’en moques leurs yeux parlent et tu accueilles leur vie leur gaité
elles sont voisines parentes ou copines
les deux moins jeunes peut-être anciennes camarades d’école ou collègues d’usine

lorsque tu t’approches pour les saluer elles se taisent te dévisagent te sourient sauf la dame de droite peu démonstrative
puis elles repartent de plus belle
parlent fort sans desserrer leurs doigts semblent soudain se fâcher frôler la dispute
et se mettent à rire comme des gamines
en un éclair elles sont passées du drame à la comédie
tu te croirais dans le Marseille de ta prime enfance au quartier du Panier.

J’ai trois souvenirs de films

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Voici ma contribution à l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur son Tiers Livre sur le thème « J’ai trois souvenirs de films » l’ai écrite sous la forme d’un triptyque histoire de respecter la consigne donnée par François

#Marseille #1962

L’Impérial tu sors de la maison tu fais à peine cent mètres sur le petit trottoir la main dans celle de Maman et tu y arrives il se trouve Rue d’Endoume ce cinéma dans la pente à droite en remontant vers la Place Saint-Eugène nous allons voir La Conquête de l’Ouest le tout premier film de ta vie Papa est là aussi comme c’est les vacances scolaires il marche devant pour prendre les billets à la caisse la dame qui les vend trop petit je suis pour voir son visage rien que ses cheveux noirs bouclés dépassent du petit fénestron carré qu’elle referme dans un grincement rouillé après chaque groupe de clients il y a foule devant l’entrée tous emmitouflés nous sommes au premier rang nous allons nous asseoir Maman au milieu à ma gauche Papa à la sienne elle n’aime pas trop les western mais elle fait un effort pour me faire plaisir Noël approche mon chéri la salle est bruyante il y a les actualités au début en noir et blanc et un entracte juste après j’entends l’ouvreuse descendre vers nous ses talons claquent bonbons esquimaux chocolats caramels elle répète il y a aussi des Kréma au réglisse ils collent à mes dents l’ouvreuse est souriante elle sent bon elle mâche un chewing gum en faisant exploser des bulles avec sa langue puis elle remonte vers le balcon du cinéma peuplé d’adolescents chahuteurs ils jettent leurs papiers et leurs bâtons de frigolos sur les rangées du bas les gens râlent je les entends le film commence le son est très fort pour mes oreilles de minot de huit ans je découvre l’Amérique en couleurs les forêts les rivières les Indiens les bisons nous sommes tellement près de l’écran que les bêtes me cavalent presque dessus soudain des barils de poudre explosent et je sursaute je décolle de mon siège j’ai très peur heureusement Maman me prend la main et ça va mieux les coups de revolver la guerre je me languis que ça s’arrête ça ne me plaît pas trop que les cowboys gagnent à la fin.

#Marseille #1966
Le Forum il nous faut dépasser le croisement du Boulevard Bompard et descendre vers le centre-ville pour y arriver une fois laissée la Maison du Peuple à main droite deux virages après nous y sommes avec les copains avons un peu traîné appuyé sur quelques sonnettes pour rigoler et détalé vite vite la séance de quatre heures la prenons en marche juste à la fin du film muet avec Laurel et Hardy La Guerre des boutons nous nous sommes payés Pépé m’a donné les sous avec un petit plus pour l’esquimau glacé il m’a dit j’ai choisi plutôt les bonbons au chocolat Pie qui chante sommes montés nous asseoir au balcon chacun a choisi son camp les Longeverne c’est le mien Petit Gibus je l’aime beaucoup petit de taille comme moi et espiègle comme j’aimerais être la campagne où se déroule le film ressemble à Gémenos où j’allais chez Pépé et Mémé tout gamin pour les vacances quelques copains de la bande ne s’intéressent pas du tout au film très dissipés ils se penchent à la balustrade du balcon et envoient des crachats sur les rangées du bas puis pouffent de rire j’ai du mal à suivre l’action planqués derrière nous au dernier rang du haut dans la pénombre un couple de grands la vingtaine je crois ne cesse de s’embrasser j’entends la demoiselle gémir légèrement son mollet blanc rosé est posé sur le dossier du siège elle non-plus n’a pas vu grand chose du film et moi j’aimerais être à la place du garçon.

#Marseille #1990
Le Breteuil tout en haut de la rue qui donne son nom au cinéma en voiture nous y rendons avec Noémie ma fille de huit ans peu de places libres pour se garer dans le quartier je tourne je vire perdons du temps et lorsque nous pénétrons enfin dans le couloir à la lumière rouge sombre la caissière sort de sa cabine désolée Bernard et Bianca c’est complet je lui réponds que c’est la toute première fois que j’emmène Noémie au cinéma tant pis s’il vous plaît nous nous assiérons sur une marche d’escalier c’est pas grave la dame est gentille nous prenons place au fond de la salle le dessin animé vient de commencer ma fille sur mes genoux la tête calée sous mon menton ses cheveux sentent la vanille elle se retourne en souriant lorsque les souris entonnent la chanson SOS Société nous sommes là pour vous aider elle me tapote le genou en suivant le rythme je chantonne elle me dit chut nous sommes deux petites souris nous aussi blotties contre le mur tapissé de velours rouge loin du monde des humains et lorsque le film s’achève Noémie se prend pour Bianca en me lançant J’adore les décollages !

*Chacune des contributions se découvre ici

Aujourd’hui L’Impérial est devenu un CIQ, le Forum un garage et le Breteuil je ne sais pas…

Photo de ci-haut extraite du film La Guerre des boutons de Yves Robert 1962

Qu’es bòn !

portraitMarseille

Sur les murs de ma ville cette femme nous regarde venue de loin arrivée ici comme tant d’autres depuis tant de siècles derrière sa photo des journaux en chinois comme un habit de lumière au carrefour des continents un jour un portrait #OneDayOnePortrait ne sait qui a signé cet hommage discret à toutes celles et tous ceux venu.e.s d’ailleurs pour vivre à Marseille hommage à la fraternité joie dedans à chacun de mes pas et plaisir de fredonner l’une des chansons de Moussu T e lei Jovents qui chaque jour m’accompagnent où que je marche où que je respire où que je tâche de ne point désespérer

Qu’es bòn !

Nos farien creire que viure ensems es una ideia de calut,
Nos farien creire que sensa mestre seriam perdut,
Nos farien creire que tot pòu estre crompat o vendut,
Nos farien creire qu’es totjorn lo copable qu’es abatut.

Ils nous feraient croire que vivre ensemble est une idée de fou
Ils nous feraient croire que sans maître, nous serions perdus,
Ils nous feraient croire que tout peut être acheté ou vendu,
Ils nous feraient croire que c’est toujours le coupable qui est abattu

O fan
Qu’es bòn
De relevar la testa!
Qu’es bòn
De si sentir vivent!
Qu’es bòn
De rintrar dins la festa!
Qu’es bòn oie qu’es bòn!

Que c’est bon
de relever la tête !
De se sentir vivant !
De rentrer dans la fête !
Que c’est bon !

Nos farien veire dei montanhas d’aur per nos atisar,
Nos farien veire dei dieus poderos per davant si clinar,
Nos farien veire dei gròs saberuts per mai nos embarcar,
Nos farien veire d’imatges verinosa per nos enganar.

Ils nous feraient voir des montagnes d’or pour nous attirer
Ils nous feraient voir des dieux puissants pour s’incliner devant
Ils nous feraient voir des grands savants pour mieux nous arnaquer
Ils nous feraient voir des images venimeuses pour nous tromper.

Qu’es bòn
De relevar la testa!
Qu’es bòn
De si sentir vivent!
Qu’es bòn
De rintrar dins la festa!
Qu’es bòn oie qu’es bòn!

Nos farien viure un monde d’enveja e de prohibicion,
Nos farien viure empegat au pecat, a la supersticion,
Nos farien viure segon la borsa e seis evolucions,
Nos farien viure dins un astre malaut, poirit de polucion.

Ils nous feraient vivre un monde d’envie et de prohibition
Ils nous feraient vivre collés au pêché, à la superstition
Ils nous feraient vivre selon la bourse et ses évolutions,
Ils nous feraient vivre dans un astre malade, pourri de pollution.

Qu’es bòn
De relevar la testa!
Qu’es bòn
De si sentir vivent!
Qu’es bòn
De rintrar dins la festa!
Qu’es bòn oie qu’es bòn!

Un thé à la menthe sans frontières

affichesmigrantsQuitter le métro station Noailles et juste à la sortie face au marché des Capucins tomber sur cette affiche les frontières tuent oui là-haut dans les Alpes tout près de nous imaginer le calvaire de ces jeunes migrants africains raconté ici être fier de la solidarité des gens de montagne guidés au quotidien par ce que leur dicte leur conscience leurs valeurs leurs principes souvent dans la crainte des gendarmes

vieuxportensuite descendre vers le Vieux-Port là où tout a commencé pour notre Marseille là où ses fondateurs phocéens choisirent de se poser après des jours et des jours de mer les mêmes qui pour construire la ville puisèrent dans l’antique carrière de la Corderie aujourd’hui dévastée endeuillée

accoulespuis aller saluer le clocher de l’Église des Accoules au pied de ce quartier du Panier où je passai les deux premières années de ma vie elle au moins personne ne va la menacer personne ne projette de la couper en morceaux pour vendre le terrain à un promoteur enfin mèfi quand-même Marseille regorge parfois de mauvaises surprises poursuivre la balade à travers les lieux familiers et m’asseoir devant un thé à la menthe dans ce café où je me plais à écouter les gens parler arabe

ne rien comprendre à ce qu’ils disent mais pas grave au contraire en capter les sons savourer les intonations deviner les humeurs les émotions de celles et ceux qui échangent ici en paix devant la même boisson que moi Marseillais comme moi frères et sœurs de la même cité qui n’en finit pas d’être blessée humiliée et de tenter de panser ses plaies comme elle peut

pizzaavant de m’en repartir une petite faim m’arrêter chez Charly où la pizza est une maxi-régalade me souvenir des mots de Jean-Claude Izzo sur le bonheur .