Trois fois clic clac et puis revient (14) Retour de flamme…

De l’aube claire jusqu’au crépuscule, les heures filent leur laine de silence. Dedans, le feu et son murmure. Comme un retour au monde d’avant. Le feu vit sa vie de feu et ça console un peu du morne automne. Dehors, la ville apprend à se taire. Tant de rideaux baissés. Tant de volets clos. Et ces pas furtifs croisés sur les trottoirs humides où se faufilent des silhouettes masquées. Demain, une aube claire encore, et des heures à espérer un grand retour de flamme.

Concerto pour violoncelle d’Elgar (1er mouvement) – Jacqueline Du Pré (violoncelle) avec l’Orchestre Philharmonique de Londres, dirigé par Daniel Barenboïm

Contribution #12 J’accueille aujourd’hui les photos et les mots de Zoé. Mille mercis.

Sortie de nuit, temps suspendu
Plus personne dans les rues
Je suis seule et il est tard
Je n’entends rien, ne vois personne
Toute la ville s’est teintée de violet
Ma couleur préférée
Je me balade dans les rues
Bercée par Apocalypse de Cigarettes After Sex
Un brin mélancolique
Perdue dans mes pensées
Je passe près de cette vitrine
Des nains colorés me font un doigt d’honneur
Un sourire, une photo et me voilà repartie
Stranger In the Night de Sinatra dans mes oreilles
Je ne suis plus seule dans la ville.

Stranger in the night – Frank Sinatra

(À demain, 8h30…)

Honte, colère, compassion et poésie

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L’Afrique m’accompagne souvent ces temps-ci. Avec ses calvaires essaimés à longueur de siècles, je navigue à ses côtés depuis les rivages de Gorée jusqu’aux ports esclavagistes, vers les sinistres rivages de l’homme blanc. Série en cours. Insupportable. J’ai suivi par séquences les marches pour la justice. En Amérique et dans notre vieille Europe. George Floyd, Adama Traoré, et tant d’autres… Je n’oublie pas Zineb Redouane. J’ai regardé par bribes – en me forçant beaucoup parce que la télé et la radio filmée, c’est de plus en plus insupportable – ces débats autour du racisme et de ses ravages, entre autres au sein de la police. J’ai observé le visage de Rokhaya Diallo, oh combien digne et patiente et lumineuse face à la face grise de ses contradicteurs, ceux qui éditorialisent faute d’aller sur le terrain et qui ne disent pas qu’ils le sont, racistes. Ils ne peuvent pas, ils n’osent pas, mais ils baissent les yeux, ils s’empêtrent dans leurs tirades empreintes de mauvaise foi, en niant ce qui pourtant est patent : dans notre douce France, devant notre police ou dans un bureau d’embauche, mieux vaut afficher du blanc sur le visage que du noir ou du beige ou du jaune. Depuis l’enfance, jamais ouvert la porte à une once de ce que recouvre ce mot, racisme, sa laideur, son insupportable faciès. Mes parents m’ont appris la beauté de toutes les teintes de peau de nous autres humains. Que chacune se vaut et se respecte. Que le même sang tout rouge coule dedans nos veines. Qu’il n’existe qu’une seule race, la race humaine. L’ai transmise à mes enfants, cette exigence de vérité. De mes parents je tiens aussi la conscience de ce que fut l’esclavagisme et le colonialisme. De ce qui continue à nous empoisonner la vie. Des énièmes injustices qui viennent rebondir de colère dans les rues d’Amérique comme de chez nous, et qui nourrissent les cortèges d’aujourd’hui, je perçois toute la violence infligée aux victimes et à leurs familles qui réclament justice et la fin de l’impunité. C’est une vive douleur. Il me faut alors dire ma honte d’homme blanc, ma colère et ma compassion. * Marcher avec elles et avec eux par la pensée et repartir vers le continent noir, vers le Sénégal aimé, puis vers le Cameroun où écrit Serge Marcel Roche. Là-bas, je me plonge à nouveau dans les couleurs de sa poésie mélancolique. Je file à Yaoundé retrouver Éros Sambóko et lui parler à voix haute à travers les mots de son créateur. Des mots de fraternité.

 

Les mots pour le dire

« L’ampoule à blanc est le soleil d’une géographie du sang, bien que l’on voit à peine les rivières bleues d’opale courir sous la peau des cuisses. Je regarde au plafond les taches qui sont des îles. Le matin, lui, s’allonge contre moi, pas l’autre et ses abois de chiens, un qui sait unir la fraîcheur du citron et l’odeur des aisselles. Le tronc violet du bougainvillée, ses ramures pépiantes, avec les spasmes d’un sommeil léger. Donc aussi contre lui je pense que ce qui je est en ailleurs de la toute-puissance du monde. J’entends son bruit, jusque dans l’ordinaire des voix, la sale rumeur de l’ordre, mais je ne suis pas là. Les taches qui sont des Îles. Serge Marcel Roche. »

*Pour prolonger, regards croisés d’Angela Davis et d’Assa Traoré, dans la belle revue Ballast.

Photo @SergeMarcelRoche

Si tu rêves de silence…

canisses

Si tu entends la mer au-delà, franchis la frontière. Si tu oublies son parfum, recrée-le. Si tu crois qu’elle n’existe plus, invente-la. Si tu te souviens des obstacles, avance. Si tu sais le chemin, ne fais pas demi-tour. Si tu n’y parviens pas, regarde plus haut. Si tu remercies le ciel, n’oublie pas la terre. Si tu as peur du vide, écoute les oiseaux. Si tu désires la paix, accueille la. Si tu rêves de silence, offre le.

 

Le chant des oiseaux – Camille Thomas

Toujours à fleur de peau

peau

C’est parti hier-matin au petit déjeuner, avec ce qui ressemblait à un jeu d’écriture. Une invitation sur Twitter à raconter sa propre peau. En ajoutant le mot-clic #infraperec Clin d’œil-hommage à Georges Perec, auteur de L’infra-ordinaire et qui écrivait ceci à propos de son livre : « Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien. […] Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? […] »

Gorgées de thé. Petite fraîcheur dans la salle à manger. De ma peau, ne voyais que celle de mes mains et de mes avant-bras. L’ai interrogée. – Vas-y, elle m’a répondu. Raconte-moi ! Alors j’ai écrit ceci : Ma peau se sent bien dans sa peau. Hâlée aux gambettes et aux bras, plus claire ailleurs, elle est un recueil de mémoire et d’enchantements, aux avant-bras; à l’encre de Chine. Ailleurs, ma peau est frileuse et commence à se distendre, à frisoter. Le souffle des ans.

La journée a avancé et m’est venu le désir d’écrire la liste des phrases qui viennent, comme ça, à partir et autour des quatre lettres de peau. En imaginer d’autres aussi. Histoire de poursuivre le jeu. Avec comme seule « contrainte » utiliser ces quatre lettres p. e. a. u. Et pourquoi pas y ajouter le x pour quelques pluriels.

 

Les mots pour le dire

« J’aime écrire des peauaimes. Les peaux mortes vivent longtemps. Nous chantions Armstrong je ne suis pas noir, je suis blanc de peau. De toutes façons, lui, il est toujours à fleur de peau. Notre professeur d’histoire nous raconta l’extermination des Peaux Rouges. Dans la cour de l’école, nous disions il a la peau lisse au cul et nous rigolions. Arrête un peu avec tes blagues de peau tâche. Je me souviens de mes pantalons en peau de pêche. Touche pas à mon peaute ! Raciste, la peaulice ? C’est plus que peaux cibles. Impeaurtant de ne pas l’oublier. À l’impeaussible nul n’est tenu. J’ai déniché le peau aux roses. Au pied de la maison il y a plein de peaux de fleurs. Mémé collectionnait les peaux de nianiourt. Elle faisait de la soupe de peautiron. Y trempions du pain d’épeautre. Peau d’âne, un livre lu il y a si longtemps. Les oiseaux qui ont du peau échappent aux à peaux. Ce qui les posent sont des peauvres types. Dis-moi, il est long, le fleuve Peautomaque ? Et le Peau, son copain italien ? Boycottons Zemmour, Onfray, Buisson, Brunet, ces insuppeaurtables impeausteurs. Sipouplé si tié pas joli reste peauli. Ah oui, je fus quelques années durant exonéré d’impeaux. Le mot apeaustasie n’est pas joli joli. Saurais-tu nommer les douze apeautres ? Mon ami Pierrot, ouvre-moi la peaurte. Au Stade, nous aimons chanter peau peau lo peau peau peau peau ! Parfois, nous chantons Beth cèu de Peau. Toujours le rythme dans la peau. J’aimerais bien un jour aller au Peaurtugal. La galinette m’a peausé un lapin. Peauvre de moi, synonyme de peuchère. Quelle épeauque épique ! Tu y crois, toi, à la peaussibilité d’un Paradis. Peaurque no ? »

Laisse passer la paix

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Frontière de lumière. Ouvre-la. Ne laisse pas l’issue absente. Caresse l’or offert. Conserve en ta mémoire la fragilité de la semence. Mesure le temps nécessaire à la pousse. Bénis la sueur. Chéris le fruit. Contemple l’œuvre. Bannis le saccage. Frontière de lumière, laisse passer la paix.

 

Hallelujah – Sheku Kanneh-Mason – Leonard Cohen

 

Cueille le jour présent…

fleurs

Elle m’est venue d’un coup cette envie d’alexandrins. Ce désir de douze pieds répétés, il a surgi à l’intérieur de ma bouche, juste au-dessus du cœur, là où naissent mes élans d’écriture. Oui, à l’intérieur de la bouche ce fut, alors que je contemplais les fleurs. Comme un suc qui affleurait en douceur. Il faisait bon. Le matin s’installait. J’avais rêvé d’oiseaux migrateurs, comme souvent. Les six premiers mots se sont mis à tourner en boucle. Et puis j’ai accompagné les mots qui venaient en comptant sur mes doigts. Éphémère et humble cueillette…

Juste des larmes de pluie tiède et l’écho tu
Des heures de semailles au calme de la rue
J’observe tes mains brunes et tes ongles danser
Nous fredonnons le chant des malheurs envolés
Tu bénis dans la joie la naissance des fleurs
Il n’y aurait ni Dieu, ni miracle, ni peur
Nous sommes étonnés, en paix, les corps légers
Nous partageons l’instant et rien d’autre à pleurer.

 

Vie d’Éros Sambóko (2) (Lecture à voix haute)

sergemarcel4J’aime la poésie de Serge Marcel Roche, la douleur, la mélancolie qu’elle exprime, depuis l’Afrique noire où il demeure. Le rythme et la couleur de ses phrases m’entraînent là-bas. J’y reste longuement et je récite ces mots dans ma tête, puis à voix basse. Récemment, je me suis pris d’affection pour Éros Sambóko, un personnage imaginaire qui vit en milieu urbain, celui de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Serge Marcel Roche connait un peu cette grande ville mais il n’y vit pas.

Pas la première fois que je me prends à dire ses textes à voix haute et à les partager.

 

Ressemble à la mer pas vue

 

Retrouvez Serge Marcel Roche ici

Vie d’Éros Sambóko (1) (Lecture à voix haute)

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J’aime la poésie de Serge Marcel Roche, la douleur, la mélancolie qu’elle exprime, depuis l’Afrique noire où il demeure. Le rythme et la couleur de ses phrases m’entraînent là-bas. J’y reste longuement et je récite ces mots dans ma tête, puis à voix basse. Récemment, je me suis pris d’affection pour Éros Sambóko, un personnage imaginaire qui vit en milieu urbain, celui de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Serge Marcel Roche connait un peu cette grande ville mais il n’y vit pas.

Pas la première fois que je me prends à dire ses textes à voix haute et à les partager. 

Un pied dans la lumière

 

Retrouvez Serge Marcel Roche ici

L’au-revoir

aurevoir

Au-revoir
au-revoir
l’avouer
l’ire erre
la virer
rouler la roue
voir le rio
avoir le rare
relier le lierre
la vie ravie
la vraie
lalala
lalalaire

La rivière

riviere

Rivière
rivière
vire vire
l’aval
vrille arrière
la ville varie
elle lève l’avarie
l’air ravi
irai errer
verrai le vivier
laverai le rare ver
vive le rire
la vraie vie

Nivellement

nivellement

Nivellement
nivellement
le vil ment
il mine le lin
net
il le lime en miette
lente envie mienne
elle vient
vite le vin
mille et mille
vieille ville en vie
vive le vent tien

Guirlandes

Guirlandes

Guirlandes
guirlandes
en l’air
le dernier druide
guide le désir de gui
seul dans la lande
gai
agile
il danse alangui
le saluer
le langer
se lasser
garer la grue
la reluire de lie
engager la suie
lire la saillie
ruiner le suaire
enlaidir les darnes grasses
graisser les dards
enrager la laie
saler les lards gris
ranger les salades
relire les grades
glisser la drisse
nager
gagner la raie
guili guili
aglagla

La crèche

lacrèche

Crèche
crèche
chère crèche
le hale rare
hèle le char
cache ce hara
crache ce lac
relâche ce lâche
racle le cercle
carre la cale
hache le chacal
crac
clac
haha

La rouille

rouille

Rouille
rouille
relire le rôle rare
rouler la lie
louer la ruelle
leurrer la roue or
aïe
la raie aillée rira
relou le roi roro râlera
loule le raillera
lol

Les poireaux et les pioupious

poireaux

Poireaux
poireaux
lire aux prairies
puiser les eaux
replier les pipeaux
serrer les roseaux
pousser le sureau
repasser les pailles
exiler la poix
saper les appeaux
appeler les oiseaux
parler aux poules
puis riper
partir piller les rois
liasser les ripailleurs
plier leurs axes
piler les pires preux
lisser le luxe
parer les rixes
passer la lie
saler les rassis
laper les plaies
puis le soir
lueur
espoir
puiser les ors roux
peler les poires au sirop
peu repus
se relaxer
perles
se plaire
se lisser la peau
laisser les saxos rire
priser la paix pour les pioupious
prier

Le migrateur

reflet

Migrateur
migrateur
trime
gare
la ruelle
tuera
le rat git
la truite rame
le tigre mugit
la grue tire et le rate
lutte
ma mie
trie la lie
grime
et remue la lame

Juste assez

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Un jour peut-être approcher de la cime essoufflé juste assez pour braver le chemin étonné juste assez pour mesurer tes pas à l’échelle du monde un jour peut-être chasser le vertige éveillé juste assez pour goûter l’éphémère émerveillé juste assez pour te fondre dans le paysage.

M comme Marseille, M comme Mélenchon

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Belle lurette que je ne crois plus à l’homme providentiel
belle lurette aussi
que suis un partisan de la paix
un amoureux de la paix des hommes

n’étais pas à Marseille hier
mais n’ai rien manqué du vibrant et poétique discours pour la paix
prononcé par Jean-Luc Mélenchon
sur le Vieux-Port
au cœur de cette cité qui m’a vu naître
comme tant et tant d’enfants aux sangs métissés

M comme Marseille
M comme Mélenchon

bouleversant dans ce silence convoqué par lui
rameau d’olivier à la boutonnière
en mémoire des migrants engloutis par la Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe

convaincant dans sa condamnation des bombardements de la Syrie par Trump
et de tous les va-t-en guerre

touchant dans son amour déclaré à la France métissée et à tous ses enfants

émouvant dans son récit final de La Paix
le poème de Yannis Ritsos

Mélenchon n’est pas un slogan, non
pas question pour moi de l’idolâtrer
mais il est le seul à mêler avec force et lyrisme
justesse de vue et poésie
à parler d’amour et de justice
à proposer de rompre vraiment avec ce monde d’argent qui broie les gens
à refuser que soit scandé son nom
à préférer que chacune et chacun prenne sa part
d’insoumission

Erri de Luca, Naples et le yiddish

Erri de Luca est un conteur merveilleux
sur la scène de la Maison de la poésie, samedi
il nous a parlé de son amour pour le yiddish
son lien profond avec cette langue désormais morte
a décidé de l’apprendre en revenant de Pologne en 1993
était allé assister aux cérémonies du 50ème anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie
y avait rencontré l’un des héros de son enfance
Marek Edelman, l’un des chefs de l’insurrection

aujourd’hui l’écrivain napolitain redonne vie au yiddish à voix haute
comme pour réparer un passé à jamais tissé de tragédie
il continue chaque matin de se lever très tôt
pour traduire les mots de l’ancien hébreu en lisant la Bible

 

 

L’Oiseau, de Pierre Gamarra

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Chez mon bouquiniste préféré
déniché ce petit recueil
Le sorbier des oiseaux
de Pierre Gamarra
ne résiste pas au plaisir
de lire l’un de ses poèmes
à voix haute
comme il se doit

me souviens qu’à l’école primaire
au CP ou au CE1
avions appris quelques poèmes
de Pierre Gamarra
comme celui-ci

Mon cartable

Mon cartable a mille odeurs,
mon cartable sent la pomme,
le livre, l’encre, la gomme
et les crayons de couleurs.

Mon cartable sent l’orange,
le bison et le nougat,
il sent tout ce que l’on mange
et ce qu’on ne mange pas.

La figue, la mandarine,
le papier d’argent ou d’or,
et la coquille marine,
les bateaux sortants du port.

Les cow-boys et les noisettes,
la craie et le caramel,
les confettis de la fête,
les billes remplies de ciel.

Les longs cheveux de ma mère
et les joues de mon papa,
les matins dans la lumière,
la rose et le chocolat.

Samedi poésie

mer

Soif vive de mer
d’embruns fous et salés
de vagues enamourées
un samedi à voyager
au creux d’yeux encore fiévreux

faim de lentilles
préparées à peine aillées
orange dégustée
l’aurais rêvée sanguine

puis halte longue auprès d’une merveille de mots
ce Poème d’amour et de Pygmésie intérieure
posté chez Les Cosaques des Frontières
par Serge Marcel Roche *
vif plaisir de le lire à voix haute

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me suis replongé aussi
dans les haïkus de Sôseki
en ai dédié trois à Jacques
mon ami trop tôt parti

Remplissez son cercueil
de tous les chrysanthèmes du monde
autant que la terre en peut fleurir

Vent d’hiver
qui précipite dans la mer
le soleil couchant

Un ami s’en est allé
en rêve
la Voie lactée

* Retrouver Serge Marcel Roche aux Éditions Qazaq, sur son blog Chemin tournant et sur Twitter

Illustration de ci-haut @Gustave Le Gray

Parmi les mots de Francis Royo

Face à la mer tu te prends à voguer
vers main gauche, là-bas
bien plus loin que l’Orient
à l’extrémité de la carte
sur l’île au sol tourmenté
si souvent secoué de spasmes
de vagues géantes
tu respires profond et navigues parmi les mots
inventés par feu Francis Royo

Rimbaud dans mon sac à dos

Je pars m’installer face aux montagnes
paisible
sans d’autre présence que le silence
et les mots de Rimbaud tirés de mon sac à dos.

RÊVÉ POUR L’HIVER

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête,
— Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
— Qui voyage beaucoup…

Arthur Rimbaud – En wagon, le 7 octobre 1870

Nuit d’équinoxe

Nuit d’équinoxe
Exquis théâtre d’ombres
Nō ins Kino
Nu
Qui ?
Les dés roulent
Exit la nuit
Sans équivoque l’exil
No limits
Ite nox est.
À quoi ressemble celle des Inuits ?

Calligraphie tremblante

Elles sont passées sans prévenir
Bien au-dessus des toits
Calligraphie tremblante
Hésitante et pourtant
Points de suspension lancés dans le ciel bas
Comme un essaim éclaté
Une noria de nuages éparpillés au vent
Une flotte de barques accrochées à leur cap antique
De retour de pays plus chauds.

Mentons tendus vers ce large V gris foncé
Nous avons écouté les grues chanter.

Se rapprocher du printemps.

Livres de ma vie / Les Nuits / Alfred de Musset

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Il vient d’entrer dans ma vie, ce tout petit livre doré sur tranche. Collection Bibliothèque Miniature, aux Editions Payot. L’ai déniché en chinant sur le marché de Salies. L’ai toute de suite repéré sur l’étal du bouquiniste. Caresser le tissu de la couverture. Respirer son parfum de papier vieilli, de poussière et d’encens léger. Ouvrir une page au hasard. 74. Nuit de décembre. Réciter ces vers en murmurant. Entre marchand de pain et vendeur de primeurs.

… Comme j’allais avoir quinze ans

Je marchais un jour à pas lents

Dans un bois, sur une bruyère,

Au pied d’un arbre vint s’asseoir

Un jeune homme vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;

Il tenait un luth d’une main,

De l’autre un bouquet d’églantine.

Il me fit un salut d’ami

Et, se détournant à demi,

Me montra du doigt la colline.

À l’âge où l’on croit à l’amour,

J’étais seul dans ma chambre un jour,

Pleurant ma première misère.

Au coin de mon feu vint s’asseoir

Un étranger vêtu de noir

Qui me ressemblait comme un frère.

Il était morne et soucieux ;

D’une main il montrait les cieux,

Et de l’autre il tenait un glaive.

De ma peine il semblait souffrir,

Mais il ne poussa qu’un soupir

Et s’évanouit comme un rêve …

Alfred de Musset ( 1810 – 1857 )

Livres de ma vie / Calligrammes #3

CalligrammespageavectitreUn poème en forme de cheval. De buste de cheval plus précisément, dont la jambe droite piaffe élégamment. Toujours eu peur des chevaux mais là, ce poème-dessin m’enchanta dès sa première lecture. Une ode courte à la poésie. À la nécessaire beauté de la poésie. Une invitation à oser les vers et les rimes. Oser l’enchantement des mots posés sur la page. Ou l’écran…

 » Homme vous trouverez ici

une nouvelle représentation

de l’univers en ce qu’il a de plus

poétique et de plus moderne

 

homme homme homme

homme homme

 

Laissez-vous aller à cet art

où le sublime n’exclut pas le charme

et l’éclat ne brouille pas la nuance

c’est l’heure ou jamais d’être sensible

à la poésie car elle domine

tout terriblement  »

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918)

Livres de ma vie / Calligrammes #1

Calligrammespageavectitre

En pleine écriture d’un texte consacré à Alphonse Richard, le tout premier Dignois tué à la Guerre de 14, je prends le temps de relire des calligrammes de Guillaume Apollinaire, dont je goûte tant la poésie depuis l’adolescence. Voici le texte du somptueux Jet d’eau

 » Douces figures poignardées

Chères lèvres fleuries

Mya Mareye

Yette et Lorie

Annie et toi Marie

Où êtes-vous ô jeunes filles

Mais près d’un jet d’eau qui

Pleure et qui prie

Cette colombe s’extasie

Tous les souvenirs de

Naguère

Ô mes amis partis en guerre

Jaillissent vers le firmament

Et vos regards en l’eau

Dormant

Meurent mélancoliquement « 

Guillaume Apollinaire

Livres de ma vie / Haiku. Issa #3

Les cerisiers en fleurs. Ils inspirent les poètes japonais depuis des siècles. Leur floraison ne dure que quelques jours. Peut-être est-ce là que réside la source de l’adoration que vouent les Japonais à ces arbres magiques. Issa leur a dédié de nombreux haïkus. En voici quatre. Empreints d’un souffle qui tutoie l’universel.

 

HaikuIssa

 

« Fleurs de cerisier

dans la nuit – de belles femmes

descendant du ciel »

 

« Cerisiers la nuit

une musique du ciel

qu’écoutent les hommes »

 

« Ce monde imparfait

mais pourtant recouvert de

cerisiers en fleurs »

 

« Fleurs de cerisier –

au milieu d’elles se traîne

le genre humain ! »

 

 Copyright @ Editions Verdier

Livres de ma vie / Poèmes de l’infortune

Classe de quatrième. Je me souviens de la Complainte de Rutebeuf récitée par mon professeur de Français. Elle tenait en main un livre à la couverture décorée d’enluminures. Poèmes de l’infortune. Du rouge et de l’or. Merveilleux. Le Moyen-Âge nous disait-elle.  Je répétais dans ma tête « Le Moyen-Âge ». « Ils ont été trop clairsemés / Je crois le vent les a ôtés / L’amour est morte »… Complainte mélancolique. La poésie de Rutebeuf rapprochait ce temps reculé. Me le rendait tellement actuel. Du coup, il me semblait familier. Nous étions en 1968. J’entrais dans l’adolescence. Mis à part l’Allemand, la poésie c’était ce que je préférais étudier. Pauvre Rutebeuf est sans doute le poème du Moyen-Âge dont je garde le souvenir le plus vivace. À l’époque, je savais le réciter par coeur.

rutebeuf

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Avec le temps qu’arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n’aille à terre
Avec pauvreté qui m’atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d’hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m’était à venir
M’est advenu

Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m’évente
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

L’interprétation de Joan Baez m’a toujours bouleversé. Aujourd’hui encore, elle me déchire le coeur.