In Paradisu #11

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Lorsqu’il est passé devant moi, j’ai voulu savoir s’il n’avait pas croisé une berline un peu plus bas. Aucun son n’a traversé ma gorge. Les lèvres entrouvertes, j’ai juste aperçu une poussière de buée bleutée s’évanouir autour de mon visage.

En grimpant dans le premier bus, je me suis rendu compte que mon sac était resté dans le taxi. Les paumes collées aux vitres embuées, je n’ai plus reconnu la rue qui mène au port.

Carcasse rongée jusqu’aux nerfs, charpente nue, coquille désertée. Plus aucun cinéma. Ni “ Forum “, ni “ Impérial “. Disparus tous les deux. Remplacés par des supérettes. Des magasins de téléphonie à la place des librairies-papeteries. Ecole de musique fermée. Murée sur deux étages. Partout, des palissades provisoires en agglo grossier truffées d’affiches publicitaires et de panneaux “ chantier… danger… à vendre “. Plus de halle aux fruits et légumes non plus. Vitres éclatées, portes défoncées, toît démoli. Un décor effroyable. Même le petit cimetière de la butte semblait abandonné.

(à suivre)

In Paradisu #10

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De retour à la station je n’ai plus retrouvé le taxi.

Juste un petit mot “ Je t’abandonne ici, pardonne-moi “ griffonné en noir sur une facture et remisé sur la borne d’appel.

J’ai espéré la Mercedes entre les raies ouatées dessinées par la neige contre les murs des immeubles, comme en transparence. Pas de trace de pas sur le trottoir encombré de mélasse épaisse. Plus la moindre marque de pneus sur la chaussée déjà gris sale. Aucune piste.

Seul un halo doré scintillait devant les haies de cyprès en contrebas, à l’entrée du jardin public où j’attendais mes fiancées après l’école. C’était la petite lumière bricolée par un vieux cycliste à l’avant de son vélo. Il se rapprochait en sifflotant. Sans se soucier du froid ni de l’homme figé entre les flocons tricotés serrés.

(à suivre)

In Paradisu #9

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En arrivant devant la boutique, je me suis pincé.

Plus aucune trace du salon de coiffure, mise à part la marche en bois noir qui débordait un peu sur le trottoir. Le local avait été transformé en agence d’intérim. Bureaux rouge vif, ordinateurs, affiches aguicheuses et moquette bleu roi. Le nez écrasé contre la vitrine, j’ai aperçu  le poêle. Il n’avait pas bougé mais on l’avait amputé de son tuyau. A la place, une pile de tiroirs en plastique, bourrée de fiches et de dossiers.

(à suivre)

In Paradisu #8

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Le taxi s’est arrêté à quelques mètres de la devanture, de l’autre côté du boulevard. La station était déserte.

– Prends ton temps, m’a dit le chauffeur, je ne suis pas pressé.

Le tutoiement m’a saisi au plexus, sauvage solo gavé de décibels, et s’est aussitôt éparpillé par la portière entrebâillée.

Sur le trottoir, je me suis senti noyé dans un tournoiement de blanc, épais comme une angoisse sourde, pesant comme une peur rentrée. Oppressé par le silence en suspension qui trouait l’air vif et déboulait des toîts et des façades.

J’ai cherché à me souvenir de ma première tempête de neige. C’était du temps de la maternelle je crois. Nous habitions au fond de l’Impasse des Cerisiers. La neige nous avait bloqués deux ou trois jours à la maison. Ma grand-mère nous avait fait des confitures d’oranges.

(à suivre)

In Paradisu #7

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Il était le coiffeur du quartier. Les gens allaient chez Loulou. Trois paires de ciseaux, une tondeuse, un rasoir-sabre et un peigne. Besoin de rien d’autre.

Si, j’oublie la poire à parfum pour le pschitt pschitt final. Le petit jet frais me chatouillait le cou et je frissonnais dans mon peignoir en lycra bleu marine. Loulou, c’était un vrai coiffeur en blouse grise. Avec diplôme affiché au-dessus du miroir et poster couleur de l’équipe de River Plate sur le mur d’en face.

Seule fausse note, le salon avait été aménagé dans une ancienne poissonnerie. Pas d’autre local libre à l’époque. Il fallait constamment laisser la porte ouverte pour aérer. L’odeur était restée bien vivace malgré les années. En hiver, les clients se gelaient. Loulou tentait de les consoler en leur servant le thé. La bouilloire chauffait en permanence sur le poêle à charbon, au fond du salon. Lorsque Lucho a arrêté le métier – il devenait peu à peu aveugle – j’aurais bien pris la relève mais je n’ai jamais été adroit de mes dix doigts.

(à suivre)

In Paradisu #6

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Nous avons mis une demi-heure pour glisser jusqu’au bord de mer. Partout dans les rues, des voitures et des motos en travers, des ambulances au pas, des plaintes de gens à terre. Des gémissements de bêtes amochées.

Arrivé à la Vieille Chapelle, j’ai deviné Planier au loin et je me suis mis à fredonner : “ Voi dai nemici nostri… A noi datte vittoria… E poi l’eterna gloria… In Paradisu  “.

Le long de la Corniche, le taxi avançait en douceur vers la place de mon enfance. Presque au ralenti.

A hauteur du  Marégraphe, j’ai demandé à tourner à droite et à remonter vers Bompard. Je voulais revoir le salon où mon grand-père Lucho avait passé ses semaines pendant plus de quarante cinq ans.

(à suivre)

In Paradisu #5

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Passée l’avenue des Calanques, le chauffeur a glissé une cassette dans l’auto-radio et il a entonné “ Dio vi salvi Regina “.

Le chant sacré des marins du quartier me répétait mon père lorsqu’il m’emmenait au Panier. Sur les hauteurs de ce bout de Marseille où la Méditerranée se planque, il racontait que la mer, même si on ne la voit pas, il suffit d’habiter à côté pour ne pas perdre le cap. Pour continuer à marcher droit. Et debout surtout.

Je n’ai pas dû écouter assez Ernesto puisque même en retrouvant la rade, je ne parviens toujours pas à croire en ma bonne étoile.

(à suivre)

In Paradisu #4

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En quittant la prison, j’ai cligné des yeux sous la neige drue de janvier et j’ai commandé un taxi. Le chauffeur m’a dévisagé longuement dans le rétroviseur avant de mettre le contact, tout en fouillant dans un portefeuille ou un agenda. A la recherche d’une lettre ou d’une photo. Je ne sais pas. Impossible de deviner ses yeux masqués par des lunettes de glacier. Je me suis pourtant senti observé, détaillé, presque déshabillé.

Lorsque j’ai demandé “ Place de la Consolation s’il vous plaît “, il a tout rangé dans la boîte à gants et aussi sec s’est mis à pleurer. Le menton écroulé sur son blouson en cuir noir. Le corps entier secoué de spasmes et de sanglots sourds. J’ai tenté de poser ma main sur son épaule. Il l’a stoppée net d’un “ non ! “ définitif. Puis il a lancé sa Mercedes en direction du centre-ville.

(à suivre)

In Paradisu #3

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La Place de la Consolation, quand y ai-je mis les pieds pour la dernière fois ?

Je ne sais plus mais je garde le souvenir d’un beau campo à l’italiennne. Arrondi en lisière de mer avec des micocouliers aux quatre coins, des massifs d’azalées et une fontaine en pierre de Cassis au beau milieu. Une place cernée de commerces, ouverte sur le port mais séparée des quais par des kilomètres de barrières métalliques et de portails ajourés et rouillés.

Depuis cet espace plan et lumineux en toute saison, les bateaux se guettent, s’épient, s’entrevoient. Le plus souvent, ils se devinent derrière les hangars noirs. Pour les approcher de près il faut un laisser-passer. Mon oncle Augusto, mécanicien à bord des cargos et des ferries, me répétait toujours qu’un navire ça se mérite. Je n’ai jamais compris pourquoi.

(à suivre)

In Paradisu #2

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Je n’ai plus de famille pour m’attendre. Plus personne parmi les miens qui daigne me parler, m’écrire, me regarder en face ou m’embrasser. C’est à cause du hold up. Braquer une banque comme le commun des malfrats, ils ne me l’ont pas pardonné.

Moi, je voulais seulement récupérer assez de monnaie pour changer illico de décor. Aux côtés de mon père Ernesto. Je rêvais de prendre le premier avion pour l’Argentine, lui offrir ce voyage au pays natal dont il parlait si souvent. Il n’y était plus reparti depuis son arrivée à Marseille dans les années vingt.

L’attaque à main armée s’est achevée à cinq centimètres du paradis. Je me suis fait coincer dans le sas électronique, la mallette bourrée de cash en liasses épaisses et j’ai ouvert le feu sur le flic qui venait m’arrêter.

Cinq balles dans les dents. Abattu à bout portant le gardien de la paix Joseph Pace. A trente cinq ans. Avec Ernesto, on n’a plus jamais parlé de l’Argentine. On ne s’est plus jamais revu. Il est mort l’an passé sans y être retourné.

(à suivre)

In Paradisu #1

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Ils m’ont annoncé la nouvelle ce matin, comme on récite une recette cent fois ressassée. Que je le veuille ou non, il me faudrait dire adieu à la cellule où je croupissais depuis vingt ans. Je sortirais lorsque la nuit se serait dissoute dans le blanc des collines. Pas avant. J’ai mimé l’étonnement et la porte a claqué une dernière fois en projetant son souffle violent sur tous les rêves agglutinés dans l’ombre de ma tanière.

Avant même que les clés reviennent gratter entre la promesse de l’air libre et la moiteur des quatre murs, j’avais choisi ma destination. Ce serait Place de la Consolation. Marseille ne manque pas de lieux qui me sont chers mais cette place est unique. C’est là que j’ai appris à marcher. Enfant, j’y accompagnais mon père les jours de paie. Adolescent, j’y achevais mes manifs d’étudiant.

Aujourd’hui, je n’imagine pas d’autre lieu pour boucler la boucle.

(à suivre)

Chambre seize #intégral

Chambre 16

– La seize, beau jeune homme, ça fait bientôt cent ans que je ne la loue plus !

 Au rythme de mes secousses désenchantées, la patronne de la Fausse Monnaie enfonce son regard lavande entre mes yeux d’obsédé. Je suis sans doute le premier client depuis la fin de l’été. C’est la première femme que j’approche de près depuis une éternité. Et comme ça fait une éternité que je n’ai plus été jeune, autant en profiter. Son décolleté se balance juste en dessous de mes lèvres énervées. La faute à nos coups de langue, comme au Cordon Rouge qui nous vide la tête depuis que j’ai enfin mis les pieds dans cet hôtel.

C’est une ancienne demeure juchée sur le calcaire à l’aplomb de la mer. Décorée façon colonies. Inondée de palmiers, de plantes grasses et de totems en bois noir. Trois étages avec vérandas pour chaque chambre. Une trentaine en tout. La seize me suffira. Voilà une bonne heure que je m’affaire sur le comptoir, une main sous ses hanches, l’autre accrochée aux gros billets qui claquent sur le guichet. Entre deux baisers, je lui montre les dessins et la clé dorée qui brille dans l’armoire en verre. Mais rien n’y fait. Elle gémit, accentue la cadence, roule des reins et réclame d’autres câlins mais ne veut rien savoir. Mon carnet lui fait peur et mon argent l’indiffère. Alors, je me retire de ses cuisses et plonge la liasse vers la poche revolver de mon blouson. Un peu plus, un peu moins, je me dis…

C’était ma première soirée à l’air libre depuis des lustres. Une vraie soirée d’octobre. Douce comme un beignet aux courgettes , légère comme une robe d’été, joyeuse comme la ronde qui remontait de l’école maternelle plusieurs fois par jour. Je suis sorti bien après la dernière récré. Le col remonté, j’ai marché jusqu’à la mer. Le soleil commençait à plonger derrière le Frioul. Plus aucun enfant dans la cour. Seuls quelques miettes par terre et des pigeons autour. Une nouvelle fois, les souvenirs sont revenus me narguer. Un pied de nez impromptu, mystérieux et feutré. Comme un « coucou ! » murmuré par le fantôme de Jo.

Bientôt un quart de siècle qu’il me visite ainsi sans prévenir. Depuis son retrait volontaire et pour toujours. C’était un beau matin d’Août, un lendemain de rude bras de fer. La routine pour deux frères élevés de concert. Même chambre plein sud, même fenêtre sur mer, même jeux et mêmes angoisses au moment d’éteindre et de se plonger vers le sommeil. Plus tard, même appêtit de fêtes. Même plaisir à échanger ses secrets. Même envie de se faire sauter la tête à coups de résine ou de tétine. Même désir de baisers profonds avec des filles à cheveux longs.

Sauf qu’un beau soir, soudain, plus qu’un seul secret à partager. Un seul rôle pour deux. Chacun voulait danser contre la même comédienne. Aglaé elle s’appelait. Une brunette aux yeux caramel et aux doigts aussi fins que des suce-miel. Elle nous aimait tant qu’elle ne pouvait pas trancher. A vous de jouer ! Le jeu a vite chaviré en dispute. Lourdement. Puis en guerre-éclair. Jo a perdu sur le champ et a disparu corps et biens.

Je ne me suis jamais pardonné ce sabordage. Cette impuissance à éviter le naufrage. Ces paroles absentes alors qu’elles auraient pu sauver. Trop accroché à ma conquête, j’ai oublié de le consoler, mon Jo. Je ne m’en suis jamais relevé. Jamais. Une fois mon frère envolé, Aglaé s’est laissée enfermer et n’a rien craché. Elle n’a même pas regardé les cendres de mon frère s’éparpiller vers le large.

En quelques jours, Marseille s’est dépeuplée, s’est vidée de mes moitiés. Je n’ai retrouvé Aglaé qu’au détour d’un voyage en Espagne. Plus de vingt longues années s’étaient égrenées. Elle réchauffait ses doigts au fond du cinéma l’Imperial. En plein Madrid. Ouvreuse elle était devenue. Un quotidien confiné à la lueur d’une lampe de poche. Des journées à tourner le dos à l’écran et à ses rêves d’actrice anéantis. Entre deux séances, elle m’a laissé effeuiller son costume de nonne et déchirer ses bas noirs. J’ai épargné le foulard orné d’une broche dorée, une cigale allongée de tout son long entre ses seins. Une fois nos cauchemars mélangés et apaisés, Aglaé m’a montré ses croquis couchés sur un épais carnet et m’a tout raconté. Leur dernière nuit avant le clap de fin, leurs cris de rapaces, leurs ultimes baisers jetés par dessus mer.

Et puis ce coup de feu qui soudain claque dans la bouche de Jo et le torrent de son sang. Comme un adieu lancé aux angelots du papier peint. Aglaé m’a décrit aussi les voisins saisis d’effroi à l’entrée de l’hôtel, l’ambulance où avance en tremblant le drap blanc, les menottes glacées à ses poignets et pour finir, le cachot. Sans un mot. Vingt ans elle a pris. Vingt années à se taire au fond de sa tanière. Honteuse et coupable. Pas un mot pour se défendre. Rien. Pas le moindre avocat pour la tirer de là. Elle n’en voulait pas. Vingt ans à se terrer, à se souvenir et à dessiner.

Pendant ce temps, j’ai gaspillé mes secondes à m’exploser au paradis sans pitié des faux et des fuyants. Jo parti, je me suis évadé au pays transparent d’où aucune réponse ne chute vers la soucoupe des mendiants. La lâcheté m’a saisi au cou et ne m’a pas lâché d’un millimètre. J’en ai vécu grassement et salement. Jusqu’à l’épuisement. Jusqu’aux confins de l’écoeurement. Lorsque la monnaie a commencé à suinter en grand de mes pores et de mes poches, je me suis fait coffrer. Bien fait pour moi. Je l’avais bien cherché. A quelques jours et quelques kilomètres de distance, Aglaé et moi avons parcouru le même espace. Chacun dans son quartier. Chacun à payer de son côté. Elle fière et droite. Moi rampant et larmoyant. Indigne de notre amour d’antan. Pitoyable là où il aurait fallu être admirable. A force de les feuilleter au rythme de nos ébats, ils ont fini par me rendre fou, ces croquis. Je me suis mis à la haïr, mon ouvreuse. Violemment. Tellement fort que sa carrière madrilène a tourné court. Elle s’est achevée dans les toilettes de l’Imperial. Un chargeur dans la peau et la tête scotchée à la chasse d’eau Le silencieux nettoyé, j’ai récupéré le carnet et j’ai filé prendre le premier express vers la Fausse Monnaie.

Je suis tombé dès mes premiers pas sur le quai de Saint-Charles. Filé, surveillé de près sans m’en rendre compte, puis cueilli en douceur à l’arrivée. Le cartable à la main et le carnet au fond. Comme Aglaé, j’ai choisi le chemin du silence. Rien à déclarer à quiconque sur nos adieux à l’espagnole. Rien à avouer non-plus sur mon désir de vengeance. Décidé à tenir bon malgré ce nouveau long plongeon au fond de la prison. Ils ne l’ont pas avalé et m’ont tenu reclus jusqu’à ce soir.

Lorsque la nuit a fini par s’installer, je me suis rembrayé parmi les magnum explosés et nous sommes montés nous coucher.

Dans le couloir, des yeux lavande m’observaient.

Même plus effrayés. Décorés d’un petit cercle rouge entre les sourcils, ils viraient peu à peu au transparent. Comme apaisés.

Chambre seize, rien n’avait bougé : les draps encore défaits, le papier peint constellé de petits anges dorés. Comme sur les croquis d’Aglaé.

J’ai refermé le carnet et je me suis envolé au dessus des embruns rougis de nos sangs mêlés.

Chambre seize #7 et fin

Chambre 16Lorsque la nuit a fini par s’installer, je me suis rembrayé parmi les magnum explosés et nous sommes montés nous coucher. Dans le couloir, des yeux lavande m’observaient. Même plus effrayés. Décorés d’un petit cercle rouge entre les sourcils, ils viraient peu à peu au transparent. Comme apaisés.

Chambre seize, rien n’avait bougé : les draps encore défaits, le papier peint constellé de petits anges dorés. Comme sur les croquis d’Aglaé.

J’ai refermé le carnet et je me suis envolé au dessus des embruns rougis de nos sangs mêlés.

Chambre seize #6

Chambre 16

A force de les feuilleter au rythme de nos ébats, ils ont fini par me rendre fou, ces croquis. Je me suis mis à la haïr, mon ouvreuse. Violemment. Tellement fort que sa carrière madrilène a tourné court. Elle s’est achevée dans les toilettes de l’Imperial. Un chargeur dans la peau et la tête scotchée à la chasse d’eau. Le silencieux nettoyé, j’ai récupéré le carnet et j’ai filé prendre le premier express vers la Fausse Monnaie.

 Je suis tombé dès mes premiers pas sur le quai de Saint-Charles. Filé, surveillé de près sans m’en rendre compte, puis cueilli en douceur à l’arrivée. Le cartable à la main et le carnet au fond. Comme Aglaé, j’ai choisi le chemin du silence. Rien à déclarer à quiconque sur nos adieux à l’espagnole. Rien à avouer non-plus sur mon désir de vengeance. Décidé à tenir bon malgré ce nouveau long plongeon au fond de la prison. Ils ne l’ont pas avalé et m’ont tenu reclus jusqu’à ce soir.

(à suivre)

Chambre seize #5

Chambre 16

Pendant ce temps, j’ai gaspillé mes secondes à m’exploser au paradis sans pitié des faux et des fuyants. Jo parti, je me suis évadé au pays transparent d’où aucune réponse ne chute vers la soucoupe des mendiants. La lâcheté m’a saisi au cou et ne m’a pas lâché d’un millimètre. J’en ai vécu grassement et salement. Jusqu’à l’épuisement. Jusqu’aux confins de l’écoeurement. Lorsque la monnaie a commencé à suinter en grand de mes pores et de mes poches, je me suis fait coffrer. Bien fait pour moi. Je l’avais bien cherché.

A quelques jours et quelques kilomètres de distance, Aglaé et moi avons parcouru le même espace. Chacun dans son quartier. Chacun à payer de son côté. Elle fière et droite. Moi rampant et larmoyant. Indigne de notre amour d’antan. Pitoyable là où il aurait fallu être admirable.

(à suivre)

Chambre seize #4

Chambre 16

Je n’ai retrouvé Aglaé qu’au détour d’un voyage en Espagne. Plus de vingt longues années s’étaient égrenées. Elle réchauffait ses doigts au fond du cinéma l’Imperial. En plein Madrid. Ouvreuse elle était devenue. Un quotidien confiné à la lueur d’une lampe de poche. Des journées à tourner le dos à l’écran et à ses rêves d’actrice anéantis. Entre deux séances, elle m’a laissé effeuiller son costume de nonne et déchirer ses bas noirs. J’ai épargné le foulard orné d’une broche dorée, une cigale allongée de tout son long entre ses seins.

Une fois nos cauchemars mélangés et apaisés, Aglaé m’a montré ses croquis couchés sur un épais carnet et m’a tout raconté. Leur dernière nuit avant le clap de fin, leurs cris de rapaces, leurs ultimes baisers jetés par dessus mer. Et puis ce coup de feu qui soudain claque dans la bouche de Jo et le torrent de son sang. Comme un adieu lancé aux angelots du papier peint. Aglaé m’a décrit aussi les voisins saisis d’effroi à l’entrée de l’hôtel, l’ambulance où avance en tremblant le drap blanc, les menottes glacées à ses poignets et pour finir, le cachot. Sans un mot. Vingt ans elle a pris. Vingt années à se taire au fond de sa tanière. Honteuse et coupable. Pas un mot pour se défendre. Rien. Pas le moindre avocat pour la tirer de là. Elle n’en voulait pas. Vingt ans à se terrer, à se souvenir et à dessiner.

(à suivre)

Chambre seize #3

Chambre 16Sauf qu’un beau soir, soudain, plus qu’un seul secret à partager. Un seul rôle pour deux. Chacun voulait danser contre la même comédienne. Aglaé elle s’appelait. Une brunette aux yeux caramel et aux doigts aussi fins que des suce-miel. Elle nous aimait tant qu’elle ne pouvait pas trancher. A vous de jouer ! Le jeu a vite chaviré en dispute. Lourdement. Puis en guerre-éclair. Jo a perdu sur le champ et a disparu corps et biens. Je ne me suis jamais pardonné ce sabordage. Cette impuissance à éviter le naufrage. Ces paroles absentes alors qu’elles auraient pu sauver. Trop accroché à ma conquête, j’ai oublié de le consoler, mon Jo. Je ne m’en suis jamais relevé. Jamais. Une fois mon frère envolé, Aglaé s’est laissée enfermer et n’a rien craché. Elle n’a même pas regardé les cendres de mon frère s’éparpiller vers le large. En quelques jours, Marseille s’est dépeuplée, s’est vidée de mes moitiés.

(à suivre)

Chambre seize #2

Chambre 16C’était ma première soirée à l’air libre depuis des lustres. Une vraie soirée d’octobre. Douce comme un beignet aux courgettes, légère comme une robe d’été, joyeuse comme la ronde qui remontait de l’école maternelle plusieurs fois par jour. Je suis sorti bien après la dernière récré. Le col remonté, j’ai marché jusqu’à la mer. Le soleil commençait à plonger derrière le Frioul. Plus aucun enfant dans la cour. Seuls quelques miettes par terre et des pigeons autour. Une nouvelle fois, les souvenirs sont revenus me narguer. Un pied de nez impromptu, mystérieux et feutré. Comme un « coucou ! » murmuré par le fantôme de Jo.

 Bientôt un quart de siècle qu’il me visite ainsi sans prévenir. Depuis son retrait volontaire et pour toujours. C’était un beau matin d’août, un lendemain de rude bras de fer. La routine pour deux frères élevés de concert. Même chambre plein sud, même fenêtre sur mer, même jeux et mêmes angoisses au moment d’éteindre et de se plonger vers le sommeil. Plus tard, même appêtit de fêtes. Même plaisir à échanger ses secrets. Même envie de se faire sauter la tête à coups de résine ou de tétine. Même désir de baisers profonds avec des filles à cheveux longs.

(à suivre)

Chambre seize #1

Chambre 16

– La seize, mon beau jeune homme, ça fait bientôt cent ans que je ne la loue plus !

 Au rythme de mes secousses désenchantées, la patronne de la Fausse Monnaie enfonce son regard lavande entre mes yeux d’obsédé. Je suis sans doute le premier client depuis la fin de l’été. C’est la première femme que j’approche de près depuis une éternité. Et comme ça fait une éternité que je n’ai plus été jeune, autant en profiter. Son décolleté se balance juste en dessous de mes lèvres énervées. La faute à nos coups de langue, comme au Cordon Rouge qui nous vide la tête depuis que j’ai enfin mis les pieds dans cet hôtel au coucher su soleil.

C’est une ancienne demeure juchée sur le calcaire à l’aplomb de la mer. Décorée façon colonies. Inondée de palmiers, de plantes grasses et de totems en bois noir. Trois étages avec vérandas pour chaque chambre. Une trentaine en tout. La seize me suffira. Voilà une bonne heure que je m’affaire sur le comptoir, une main sous ses hanches, l’autre accrochée aux gros billets qui claquent sur le guichet. Entre deux baisers, je lui montre les dessins et la clé dorée qui brille dans l’armoire en verre. Mais rien n’y fait. Elle gémit, accentue la cadence, roule des reins et réclame d’autres câlins mais ne veut rien savoir. Mon carnet lui fait peur et mon argent l’indiffère. Alors, je me retire de ses cuisses et plonge la liasse vers la poche revolver de mon blouson. Un peu plus, un peu moins, je me dis…

(à suivre)

Le saut de l’ange #intégral

Pour celles et ceux qui n’ont pas suivi le feuilleton Le Saut de l’ange en 7 épisodes publié ces jours derniers, en voici l’intégralité.

Le saut de l'ange

Un cliquetis sauvage secoue mes semelles. Pas moyen de faire la sieste. Les pelleteuses viennent de pulvériser la dernière murette du domaine ouvert en contrebas sur la mer. Le temps d’activer mon Leica, une odeur de fuel poisseux troue l’air azur de décembre. Je n’ai pas le courage de m’allonger en travers des chenilles d’acier, alors, je marche à reculons, adossé aux flots. Un oeil collé au viseur, l’autre fermé sur la mémoire. Dans quelques minutes, plus personne ne connaîtra l’histoire des jardins d’Angelo.

Photo numéro neuf.

Zoom avant vers l’orangeraie des origines. Gros plan sur des milliers de fruits en bouillie, des centaines de troncs affalés, une récolte déchiquetée. C’est par là que les machines ont commencé leur sale boulot. Lorsque des pirates corses fondèrent la cité, ils débarquèrent de leurs bateaux des sacs joufflus gonflés de pépins. Les semailles furent providentielles : des arbres surgirent en abondance entre pinède et roche blanche. La première cueillette offrit navels, limettes, clémentines et sanguines à volonté. L’année qui suivit, les pirates désarmèrent leurs barques pointues et choisirent de devenir paysans. Le troc procura les arpents nécessaires à l’extension des cultures. Des familles entières arrivèrent de l’autre côté de l’horizon pour tenter leur chance à Angelo, du nom du premier marin à fouler le sol du continent. Encore quelques clichés, et ce nom s’éteindra pour toujours.

Photo numéro huit.

Déclencher avant qu’il ne soit trop tard. Mais où sont passées les baraques en bois peint que nous surnommions les trois cabanons ? Volatilisées en pleine poussière. J’ai beau m’écraser la face contre le viseur – pommette et arcade au beurre noir – je ne devine que quelques touches de couleur à travers les ramures. Pas d’avantage. Vermillon pour l’abri à outils, jaune d’or pour le hangar à graines et bleu ciel pour la maison des fleurs. Vestiges opaques et presque virtuels d’un peuple de pépiniéristes artistes.

Une fois l’an, les jardiniers d’Angelo repeignent les murs de leurs demeures. Pour célébrer le retour de l’été. Les pigments sont broyés et mélangés dans de grandes cuves en bois d’olivier, au pied des échafaudages. Les enfants grimpent jusqu’au sommet des façades et y composent leurs frises en regardant la mer. Juché sur ces gigantesques échasses, je me suis souvent pris pour Giotto. Tout jeune, c’est la maison des fleurs que j’ai choisi de repeindre. Juste pour le plaisir de passer ma journée dans le bleu ciel. C’était ma couleur préférée. J’adorais les mots mystérieux qu’égrenait ma grand-mère en feuilletant le registre des ventes : aristoloche, joubarbe, fraxinelle, pied d’alouette ou zinnia. Toutes ces fleurs trouvaient preneurs jusqu’aux antipodes. Aujourd’hui, le bleu ciel m’indiffère et plus personne ne me guide parmi ces merveilles.

Photo numéro sept.

Un obstacle, soudain, à mes talons. Je trébuche et me retourne de justesse pour éviter la chute. Je viens de me cogner à un amas de pierres grises.  Construit au centre du domaine, l’oratoire à la Vierge n’a pas résisté aux vibrations infernales des caterpillars. Il s’est écroulé face contre terre et la croix qui ornait le sommet a disparu sous les gravats. Je n’aurai pas eu le temps d’y prier une dernière fois. Vite, fouiller dans les décombres. Je m’écorche le bout des doigts à creuser comme un chien. De mes poings qui enserrent les pierres ne s’échappent que des fragments d’argile cuite brun-rose, sans doute le corps de Jésus. Aucune trace des yeux étonnés qui happaient les miens chaque fois que la peur me conduisait auprès de la niche sacrée. Les paysans d’Angelo l’érigèrent face à la mer, pour remercier Marie d’avoir épargné leurs jardins lors de la grande tempête de mil huit cent trente.  J’aurais tant aimé l’embrasser encore, ce visage poupon et lui parler de ces sauvages qui ravagent notre terre. Lui dire qu’ils me font horreur. Lui demander de me donner le courage de tenir jusqu’au bout.

Photo numéro six.

Des cris m’attirent à contre-sens. Complainte sourde enveloppée dans des nuages de poudre. Ce sont des voix d’enfants mêlées à des aboiements et des claquements secs, à deux, trois cents mètres de l’oratoire effondré. A l’aveuglette, je mitraille vers ces sons de malheur.

 Photo numéro cinq.

Dans mon viseur, je cadre des gamins en file indienne. Je les reconnais à leurs blouses vertes. Tous fréquentent l’école des jardins. Les enfants avancent à genoux, cravaches à la main. Ils bastonnent les plates-bandes de pensées. Je ne comprends pas pourquoi ils sont en train de saccager ces fleurs qu’ils avaient eux-mêmes plantées.

Photo numéro quatre.

Au premier plan, des vigiles et des chiens tenus en laisse entourent les écoliers en larmes. En retrait, un colosse à casquette, revolver au ceinturon. Le téléphone portable vissé à la tempe, il semble prendre des ordres, acquiesce sans cesse et éclate de rire. Je frissonne. Et s’il m’apercevait… Je m’accroupis et le suis à la trace en tentant de ne pas trembler. Le voilà cerné par les repères rectilignes du viseur.

Photo numéro trois.

Le nervi s’approche des fils d’Angelo et l’arme au poing, en fait sortir cinq du rang. Chacun se relève, saisit un arrosoir et dévale l’allée des pensées en direction de la mer. Ils se rapprochent comme au ralenti. Je bats en retraite à reculons pour ne surtout pas les perdre de vue.

Photo numéro deux.

Mon ombre dérive le long du chemin des potagers. Le soleil sur le déclin m’y projette en géant hésitant. J’ai la tête qui tourne et la nuque douloureuse. Je longe des plants vert foncé mais j’ai oublié quels légumes donneront ces grosses feuilles qui défilent dans mon cadre. Je me souviens seulement que ces cultures nourricières, les jardiniers d’ici les lancèrent en cachette pendant la guerre, pour contourner les privations forcées. A l’arrivée des nazis, personne à Angelo n’avait jamais planté ni salade, ni chou, ni carotte. Le conseil de résistance décida d’innover : la terre offrirait des plantes potagères. Les soldats dévastèrent les semailles, qu’importe, chaque fois dans la nuit qui suivait, le sol était réensemencé. Les ouvriers des huileries voisines vinrent prêter leurs mains aux jardiniers. L’occupant s’épuisa. A la Libération, les gars des chantiers navals reçurent eux aussi leurs parcelles et l’on fonda les jardins ouvriers, la fierté d’Angelo jusqu’à l’an passé. Depuis, la Ville a décidé de vendre. Les pétitions et les défilés n’auront rien donné. Une société texane a racheté le domaine. Personne ne se doutait qu’elle nous chasserait si tôt.

Photo numéro un.

L’avant-dernière.

Pourvu qu’elle ne soit pas floue. Mise au point sur les flammes qui brusquement empourprent le ciel. Elles s’agitent là-haut comme des sorcières, tout au fond des jardins. Les larmes se coulent à l’intérieur de mes paupières. Le travail du deuil m’a toujours consumé les yeux. A quel coin du parc le feu a-t-il pris naissance ? Mystère. Il a sauté les haies de cèdres et de cyprès, pour filer à toutes jambes vers les champs d’oliviers. En plein mistral, le voilà qui roule tel une pieuvre rousse le long des allées. Incompréhensible ballet qui me force à reculer plus vite encore en direction de la mer. Les nervis, les chiens et les écoliers se sont mis à courir eux-aussi, poursuivis par des nuages de cendre et de fumée. Les cinq enfants aux arrosoirs ont disparu. Le vent m’ engourdit le visage et je claque des dents. Les rafales giflent les pins-parasol qui se bousculent dans le viseur au fil de mes foulées. Renversants, ces arbres lorsque l’on arrive à Angelo par bateau. Stupéfiants car accrochés à même le rebord de la falaise tels d’ immenses gibets. De très loin, leurs silhouettes s’imposent et trônent au dessus des flots. Personne n’imagine alors un seul instant les jardins cachés derrière ces statues décharnées. Vite, les photographier avant qu’elles ne s’embrasent. Ce sera mon tout dernier cliché.

J’accélère l’allure pour me donner un peu plus de recul.

Les arbres ont disparu du viseur.

J’ ai basculé soudain vers la mer.

Je crois que j’ai entendu le déclic de mon Leica.

Juste à côté de la chaise-longue, mon fils Angelo joue aux petites voitures et me demande : dis, papa, on va promener ?

Fin

Le saut de l’ange #7 et fin

Le saut de l'angePhoto numéro un.

L’avant-dernière.

Pourvu qu’elle ne soit pas floue. Mise au point sur les flammes qui brusquement empourprent le ciel. Elles s’agitent là-haut comme des sorcières, tout au fond des jardins. Les larmes se coulent à l’intérieur de mes paupières. Le travail du deuil m’a toujours consumé les yeux. A quel coin du parc le feu a-t-il pris naissance ? Mystère. Il a sauté les haies de cèdres et de cyprès, pour filer à toutes jambes vers les champs d’oliviers. En plein mistral, le voilà qui roule tel une pieuvre rousse le long des allées. Incompréhensible ballet qui me force à reculer plus vite encore en direction de la mer. Les nervis, les chiens et les écoliers se sont mis à courir eux-aussi, poursuivis par des nuages de cendre et de fumée. Les cinq enfants aux arrosoirs ont disparu. Le vent m’ engourdit le visage et je claque des dents. Les rafales giflent les pins-parasol qui se bousculent dans le viseur au fil de mes foulées. Renversants, ces arbres lorsque l’on arrive à Angelo par bateau. Stupéfiants car accrochés à même le rebord de la falaise tels d’ immenses gibets. De très loin, leurs silhouettes s’imposent et trônent au dessus des flots. Personne n’imagine alors un seul instant les jardins cachés derrière ces statues décharnées. Vite, les photographier avant qu’elles ne s’embrasent. Ce sera mon tout dernier cliché.

J’accélère l’allure pour me donner un peu plus de recul.

Les arbres ont disparu du viseur.

J’ ai basculé soudain vers la mer.

Je crois que j’ai entendu le déclic de mon Leica.

Juste à côté de la chaise-longue, mon fils Angelo joue aux petites voitures et me demande : dis, papa, on va promener ?

Fin

 

Le saut de l’ange #6

Le saut de l'angePhoto numéro deux.

Mon ombre dérive le long du chemin des potagers. Le soleil sur le déclin m’y projette en géant hésitant. J’ai la tête qui tourne et la nuque douloureuse. Je longe des plants vert foncé mais j’ai oublié quels légumes donneront ces grosses feuilles qui défilent dans mon cadre. Je me souviens seulement que ces cultures nourricières, les jardiniers d’ici les lancèrent en cachette pendant la guerre, pour contourner les privations forcées. A l’arrivée des nazis, personne à Angelo n’avait jamais planté ni salade, ni chou, ni carotte. Le conseil de résistance décida d’innover : la terre offrirait des plantes potagères. Les soldats dévastèrent les semailles, qu’importe, chaque fois dans la nuit qui suivait, le sol était réensemencé. Les ouvriers des huileries voisines vinrent prêter leurs mains aux jardiniers. L’occupant s’épuisa. A la Libération, les gars des chantiers navals reçurent eux aussi leurs parcelles et l’on fonda les jardins ouvriers, la fierté d’Angelo jusqu’à l’an passé. Depuis, la Ville a décidé de vendre. Les pétitions et les défilés n’auront rien donné. Une société texane a racheté le domaine. Personne ne se doutait qu’elle nous chasserait si tôt.

(à suivre)

Le saut de l’ange #5

Le saut de l'angePhoto numéro trois.

Le nervi s’approche des fils d’Angelo et l’arme au poing, en fait sortir cinq du rang. Chacun se relève, saisit un arrosoir et dévale l’allée des pensées en direction de la mer. Ils se rapprochent comme au ralenti. Je bats en retraite à reculons pour ne surtout pas les perdre de vue.

(à suivre)

Le saut de l’ange #4

Le saut de l'angePhoto numéro quatre.

Au premier plan, des vigiles et des chiens tenus en laisse entourent les écoliers en larmes. En retrait, un colosse à casquette, revolver au ceinturon. Le téléphone portable vissé à la tempe, il semble prendre des ordres, acquiesce sans cesse et éclate de rire. Je frissonne. Et s’il m’apercevait… Je m’accroupis et le suis à la trace en tentant de ne pas trembler. Le voilà cerné par les repères rectilignes du viseur.

(à suivre)

Le saut de l’ange #3

Le saut de l'angePhoto numéro six.

Des cris m’attirent à contre-sens. Complainte sourde enveloppée dans des nuages de poudre. Ce sont des voix d’enfants mêlées à des aboiements et des claquements secs, à deux, trois cents mètres de l’oratoire effondré. A l’aveuglette, je mitraille vers ces sons de malheur.

 Photo numéro cinq.

Dans mon viseur, je cadre des gamins en file indienne. Je les reconnais à leurs blouses vertes. Tous fréquentent l’école des jardins. Les enfants avancent à genoux, cravaches à la main. Ils bastonnent les plates-bandes de pensées. Je ne comprends pas pourquoi ils sont en train de saccager ces fleurs qu’ils avaient eux-mêmes plantées.

(à suivre)

Le saut de l’ange #2

Le saut de l'angePhoto numéro huit.

Déclencher avant qu’il ne soit trop tard. Mais où sont passées les baraques en bois peint que nous surnommions les trois cabanons ? Volatilisées en pleine poussière. J’ai beau m’écraser la face contre le viseur – pommette et arcade au beurre noir – je ne devine que quelques touches de couleur à travers les ramures. Pas d’avantage. Vermillon pour l’abri à outils, jaune d’or pour le hangar à graines et bleu ciel pour la maison des fleurs. Vestiges opaques et presque virtuels d’un peuple de pépiniéristes artistes.

Une fois l’an, les jardiniers d’Angelo repeignent les murs de leurs demeures. Pour célébrer le retour de l’été. Les pigments sont broyés et mélangés dans de grandes cuves en bois d’olivier, au pied des échafaudages. Les enfants grimpent jusqu’au sommet des façades et y composent leurs frises en regardant la mer. Juché sur ces gigantesques échasses, je me suis souvent pris pour Giotto. Tout jeune, c’est la maison des fleurs que j’ai choisi de repeindre. Juste pour le plaisir de passer ma journée dans le bleu ciel. C’était ma couleur préférée. J’adorais les mots mystérieux qu’égrenait ma grand-mère en feuilletant le registre des ventes : aristoloche, joubarbe, fraxinelle, pied d’alouette ou zinnia. Toutes ces fleurs trouvaient preneurs jusqu’aux antipodes. Aujourd’hui, le bleu ciel m’indiffère et plus personne ne me guide parmi ces merveilles.

Photo numéro sept.

Un obstacle, soudain, à mes talons. Je trébuche et me retourne de justesse pour éviter la chute. Je viens de me cogner à un amas de pierres grises.  Construit au centre du domaine, l’oratoire à la Vierge n’a pas résisté aux vibrations infernales des caterpillars. Il s’est écroulé face contre terre et la croix qui ornait le sommet a disparu sous les gravats. Je n’aurai pas eu le temps d’y prier une dernière fois. Vite, fouiller dans les décombres. Je m’écorche le bout des doigts à creuser comme un chien. De mes poings qui enserrent les pierres ne s’échappent que des fragments d’argile cuite brun-rose, sans doute le corps de Jésus. Aucune trace des yeux étonnés qui happaient les miens chaque fois que la peur me conduisait auprès de la niche sacrée. Les paysans d’Angelo l’érigèrent face à la mer, pour remercier Marie d’avoir épargné leurs jardins lors de la grande tempête de mil huit cent trente.  J’aurais tant aimé l’embrasser encore, ce visage poupon et lui parler de ces sauvages qui ravagent notre terre. Lui dire qu’ils me font horreur. Lui demander de me donner le courage de tenir jusqu’au bout.

(à suivre)

Le saut de l’ange #1

Le saut de l'angeUn cliquetis sauvage secoue mes semelles. Pas moyen de faire la sieste. Les pelleteuses viennent de pulvériser la dernière murette du domaine ouvert en contrebas sur la mer. Le temps d’activer mon Leica, une odeur de fuel poisseux troue l’air azur de décembre. Je n’ai pas le courage de m’allonger en travers des chenilles d’acier, alors, je marche à reculons, adossé aux flots. Un oeil collé au viseur, l’autre fermé sur la mémoire. Dans quelques minutes, plus personne ne connaîtra l’histoire des jardins d’Angelo.

Photo numéro neuf.

Zoom avant vers l’orangeraie des origines. Gros plan sur des milliers de fruits en bouillie, des centaines de troncs affalés, une récolte déchiquetée. C’est par là que les machines ont commencé leur sale boulot. Lorsque des pirates corses fondèrent la cité, ils débarquèrent de leurs bateaux des sacs joufflus gonflés de pépins. Les semailles furent providentielles : des arbres surgirent en abondance entre pinède et roche blanche. La première cueillette offrit navels, limettes, clémentines et sanguines à volonté. L’année qui suivit, les pirates désarmèrent leurs barques pointues et choisirent de devenir paysans. Le troc procura les arpents nécessaires à l’extension des cultures. Des familles entières arrivèrent de l’autre côté de l’horizon pour tenter leur chance à Angelo, du nom du premier marin à fouler le sol du continent. Encore quelques clichés, et ce nom s’éteindra pour toujours.

(à suivre)