Shanghai est un petit cœur

mamanseule

La lumière baisse sur la ville te poses un peu sur un banc au bord du fleuve l’esplanade désertée à présent un tout jeune garçon approche en courant il montre le fleuve en criant à sa maman lasse elle semble peut-être la réveille-t-il plusieurs fois dans la nuit elle ne lui sourit pas avance la tête basse perdue dans ses pensées seule au monde le petit la regarde elle regarde le fleuve il saute et saute lui comme monté sur ressorts elle lui lance attention Xiao Xin 小心 littéralement Petit Cœur Xiao Xin facile à prononcer avec un ch tout doux dans le palais au début de chaque mot Xiao Xin facile à écrire facile à retenir le chinois est si touchant parfois petit cœur mon fils petit cœur il y a le fleuve juste en bas danger toi tu as aperçu un peu plus tôt la glaise brunâtre constellée de mégots de branchages d’herbes noires tomber là dedans pas tentant marée basse c’était sans doute comme le cœur de la maman le fleuve si tu le remontes tu verras la mer mon fils la mer oui avec des bateaux à prendre si sommes las des battements non-stop de cette ville si n’ai plus le cœur de m’accrocher mon fils je t’emmènerai oui irons voir ailleurs où coulent d’autres vies pas ce soir non trop tard bien sûr mon cœur mais bientôt oui tu aimeras j’en suis sûre te réveiller au bord de la mer regarder naviguer les bateaux là-bas à l’horizon vers l’Amérique toi Papet tu remontes vers le parc vas retraverser le fleuve longes les platebandes une chanson jolie s’échappe d’un baffle camouflé par une fausse pierre ne sais si elle plaira à la maman la chanson ni même si elle l’entendra lorsque elle quittera le fleuve son fils endormi dans les bras.

Shanghai est un fleuve vers le Pacifique

fleuveferry

Te souviens de ce dimanche le premier jour d’octobre traverses en ferry le Huangpu le fleuve au limon brun jaune deux yuans pour cinq minutes de voyage la caissière te donne un petit jeton bleu en plastique à remettre à l’employé à l’entrée de l’embarcadère regards vers l’autre rive plus large que le Rhône il te paraît le fleuve un parc de l’autre côté au pied des gratte-ciel t’installes sur le pont supérieur à l’arrière au grand air pas grand monde c’est rare il fait chaud les demoiselles en tenue légère les garçons en chemisettes tee-shirts drapeau chinois dans quelques mains ou poche arrière du pantalon premier octobre jour anniversaire de la République populaire soixante-huit ans ça fait une semaine de vacances pour tous ou presque tu te rends compte Papet les deux aéroports et les deux gares de Shanghai assaillis dès quatre heures du matin le ferry croise des péniches noires remontent vers la mer de l’Est un petit morceau de mer en bordure de Pacifique d’abord elles rejoindront le Yang Zi en français on l’appelle Yang-Tsé certaines chargées de charbon d’autres couvertes de larges bâches vertes du linge suspendu près de la cabine une chemise chaussettes culottes les mariniers voyagent avec femme et enfant tu imagines une vie à naviguer de fleuve en mer et de mer en fleuve pas d’école à bord peu importe la vie avance quand même ou bien tu laisses ton minot aux grands-parents souvent c’est ce qui se passe lorsqu’il faut aller chercher le travail à la grande ville quittes ta maison dis au-revoir à ton enfant revoir quand tu sais pas le grand-père et la grand-mère s’en occuperont d’ici à ton retour autant dire pendant des années à présent une secousse le ferry se cale contre le quai attaché à deux amarres deux cordages sales ont bien vécu s’effilochent un peu et la voie est libre à la descente inimaginable la foule massée le long du fleuve gigantesque ce flot humain qui se presse sur le Bund la plupart touristes de l’intérieur arrivés le matin de leur province il faut qu’ils la touchent des yeux la célèbre tour télé la Perle de l’Orient et ses quatre cent soixante huit mètres de haut pareil pour les buildings les ont vus à la télévision chez eux enfin ceux qui vivent dans les villes tu observes la marée humaine s’en dégage une impression de fatigue teintée d’insouciance de curiosité de naïveté nombreux visages tannés par le soleil chemises blanches oui pas de shorts et chaussures encore poussiéreuses le voyage vers la ville lumière en groupe le plus souvent suivez la guide et son fanion bleu ou rouge inaudibles les phrases criées pour expliquer raconter le panorama bouteilles de soda sucettes aux couleurs vives brochettes de fruits cornets de glace pistolets à bulles de savon pour les petits de nombreux jeunes couples avec bébés la grand-mère souvent dans leur foulée à surveiller le petit tandis que les parents s’arriment à leur portable le remarques souvent au restaurant aussi ne se parlent pas captivés par leurs écrans et la mémé qui gère le pitchoun le fleuve on y pose aussi contre les rambardes les barrières théâtre de selfies et de doigts en v brandis devant le photographe quelques joggers ils ont de quoi s’entrainer pendant qu’aux terrasses des cafés branchés ça bavarde en fumant autour d’un café crâne rasé collier à grosses boules en bois ou chaîne en or qui brille et Mercos garée à côté l’heure avance le soir approche tu vas retraverser le fleuve à l’embarcadère une poignée d’ouvriers patientent bicyclette en mains cigarette aux lèvres casque de chantier jaune brillant sur la tête pas de dimanche pour eux cette semaine encore et l’anniv’ de la République populaire n’ont pas eu le temps de le célébrer.

Shanghai est un vendeur à la sauvette

vendeursauvette

Tu tentes de sortir de la ville pédales le long de HuQingPingGongLu t’en écartes vers des friches grises et beiges les aperçois à main droite la route en montagnes russes virage en épingle descente douce puis montée un peu moins ta bicyclette pèse un âne mort Papet autre chose que ton vélo de route pour grimper les cols des Pyrénées tournes les jambes allez encore encore du jus allez suis la dame qui vient de te dépasser sur son scooter électrique rose bonbon avec des personnages de dessin animé dessus trop facile pour elle essoufflé arrives au sommet de la côte te parvient le son d’un haut-parleur une voix répète des mots comprends pas ça ne sonne pas chinois t’approches un vendeur de raisin à la sauvette cagettes sur la remorque du tricycle il a installé un haut-parleur rouge sur son engin et son appel tourne en boucle peut-être du dialecte de Shanghai le haut-parleur tu le voyais plus gros une balance et hop emballé c’est pesé très peu de passage ici une église de pierres gris foncé au fond de l’autre côté du champ laissé en jachère à moins qu’il devienne sans tarder terrain de fric à venir pour promoteurs immobiliers mais qui voudra oser construire ici en bordure de rocade peu importe on mettra une paroi anti-bruit ne vous inquiétez pas en Chine tout se vend vous savez le haut-parleur tu le voyais plus gros le raisin noir est beau gros grains bien sucrés quelques passants s’arrêtent sortis tu ne sais d’où juste à droite une vendeuse de vêtements de pluie vient de poser son tricycle le jour commence à baisser la rue comme territoire de vente tu croises de tout dans la ville vendeurs et vendeuses de chemises caleçons boutons rubans culottes pastèques pamplemousses haricots verts coques de téléphone jouets à trois francs six sous petits pains fourrés à la viande épingles à linge balais brosses fleurs ornements mortuaires de toutes sortes la rue territoire de commerce pas besoin de patente tu t’installes et ça part de là pour les plus pauvres sans monnaie pour se payer un tricycle le trottoir comme devanture une vieille dame arbore ses poignées de courgettes le reste au sol dans la poussière épinards patates encore brunes de terre haricots dans un grand bol on ne sait jamais quelqu’un peut désirer en manger ce soir pas à l’abri d’une bonne surprise à Shanghai maintenant le crépuscule est là va rester encore un peu la dame espère encore le client qui lui fera un brin de yuans pour sa journée n’aura pas patienté pour rien l’obscurité avec rose doré à l’horizon au-dessus des arbres t’y enfonces il faut rentrer ce soir au dessert tu guetteras en secret le craquement du grain de raisin entre tes dents tandis que tournera dans ta tête la litanie lâchée par le petit haut-parleur rouge.

Shanghai est un mainate en cage

mainate

Suis venu lui faire un petit coucou encore une fois avant de rentrer au pays il me dévisage de son petit œil brillant noir comme un bouton de poupée le mainate je n’ose pas lui caresser le bec pour lui dire au revoir me gratifie de sa voix nasillarde ne vois pas son bec s’ouvrir pourtant le son s’échappe de son être sa gorge je crois m’amuse de son Ni Hao Bonjour prononcé comme s’il était un robot m’attriste de cette cage qui l’emprisonne voudrais bien l’en libérer mais son patron ne comprendrait pas ici aussi le plaisir des hommes passe loin devant le bien-être des animaux me souviens de ce voyageur l’autre soir à la gare de Deqing tout fier de me montrer ses deux tortues ficelées serrées dans un filet rouge leurs petites pattes couleur crème bougeaient à peine en sursis pour quelques heures les pauvres bêtes son repas du soir sans doute mais dans ce pays où si souvent les humains ne vivent plus tout à fait comme des humains comment imaginer chez eux une once de compassion pour les animaux mis à part les chiens des gens aisés les caniches des riches là c’est pas pareil prunelle de leurs yeux ils gagatisent comme des merveilles ils les tiennent en laisse sinon c’est direction casserole assiette et je n’ose imaginer les élevages industriels de canards poulets les abattoirs encore moins tu me diras c’est comme chez nous Papet oui comme chez nous des cages en bien plus grand forcément sauf que chez nous les mainates ne disent pas ni Hao quand tu viens les saluer.

Shanghai est un Eldorado de façade

eldorado

Débarquent ici chaque jour par millions ces jeunes en quête de travail plus rien ou presque dans leurs provinces plus rien à part les champs le travail de la terre rêvent d’autre chose que le quotidien de leurs parents de leurs grands-parents alors se rapprochent de la ville géante brillante mouvante dans l’espoir de trouver de quoi se vêtir se loger se nourrir vivre en somme avec ce qu’il reste une fois envoyés les yuans à la famille restée là-bas en arrivant à l’aéroport ou à la gare de Hongqiao ils se retrouvent souvent embauchés manœuvres sur un chantier casque et souliers de sécurité fournis parfois le coût retenu sur leur premier salaire dorment entassés dans l’un des préfabriqués blancs et bleus alignés tout près de l’immeuble en démolition ou en construction et si tu ne tiens pas la cadence dehors bon vent remplacé dans l’heure tu as d’autres plus chanceux plus instruits quelques notions d’anglais ils décrochent un boulot à l’accueil d’un restaurant à la caisse d’un magasin pour peu qu’ils aient un peu de maturité ou d’aplomb les voila au gardiennage d’un hôtel d’une résidence treillis noir casquette noire talkie walkie le salut militaire de rigueur compter ses heures tu n’y songes pas les dimanches aussi ça travaille se reposer ce jour-là exceptionnel il y a aussi ces livreurs à la tâche à l’abattage douze heures jour pénalisés au moindre retard la journée finie s’entassent à cinq dans trente mètres carrés au sous-sol d’immeubles mille yuans de loyer par tête cent cinquante euros c’est à prendre ou à laisser à cinq des lits superposés pour ces jeunes hommes tu te rends compte l’intimité absente impossible d’accueillir une copine ou bien s’organiser si tes colocataires sont sympas si tu sens un brin d’humanité dans vos rapports te laissent la piaule une heure juste un matelas une couverture pour reconstituer sa force de travail une vie de boulot rien que de boulot mais à la ville oui la ville lumière où paradent les Porsche les Rolls les Ferrari les Maserati les boutiques de luxe les cafés branchés les grands magasins gigantesques où tu n’achèteras rien juste tes yeux pour jeter un œil de loin et te dire que peut-être toi aussi un jour car tu n’y entres pas avec ta tenue de chantier collante de sueur maculée de poussière la ville oui mais sans loi qui protège le travailleur le petit n’empêche la ville où on te dit que si tu ne dors pas si tu ouvres bien les yeux et les oreilles tu restes à l’affût des opportunités qui peuvent se présenter on ne sait jamais l’argent peut être au rendez-vous un jour pour toi aussi mais tu sais que pour l’instant tu donnes beaucoup reçois peu enfin assez peu par exemple les vendeuses d’ordis téléphones tablettes Apple et concurrents avec présentoirs rutilants affiches alléchantes pour capter le client elles se font trois à quatre mille yuans le mois six cents euros à la louche même pas le prix d’un Iphone et encore elles sont confort par rapport à la main d’œuvre qui fabrique ces objets de notre désir un million d’employés dans des usines de la province du Henan sous-traitantes de la marque à la pomme au moins douze heures par jour sur la chaîne un management à la schlague et des suicides qui font tâche le patron taïwanais a fait installer des filets de protection au rez-de-chaussée se jetaient des étages les malheureux dix-neuf vingt ans au-delà du burn out tellement ça pressait de chaque côté tu as aussi celles et ceux qui décrochent n’en peuvent mais et se retrouvent à dormir dans les rues font la manche aux carrefours ou attendent sans bouger que les journées passent sous quelque auvent de boutique à l’écart des passants ou à l’abri des rocades des pénétrantes géantes qui surplombent le ras de la ville là où tu atterris lorsque l’horizon se bouche cette ville qui bat sans cesse au rythme du fric tellement fort que tu te demandes combien de temps ces jeunes vont endurer encore la vie dans cet Eldorado de façade sans broncher combien de temps encore avant que ça explose fort et que ça saigne en grand.

Shanghai est un jardin du repos

cimetière

Toujours attiré par les cimetières où que j’aille ils m’apaisent nourrissent mon imagination m’emplissent de questions de mélancolie et de compassion m’y sens humain quelquefois même davantage qu’en compagnie de nombre de vivants dans les jardins du repos comme certains disent ici le silence se goûte les tombes brillent et comme chez nous les oiseaux parlent aux disparus non-loin de chez Noémie dans une rue bordée de vieilles vendeuses de fleurs et de haricots en vrac à même le trottoir de chiens maigres et sales d’usines en sursis de boutiques biscornues d’un dépôt de déchets de restaurants de fortune mon vélo m’a conduit devant un large portail vert foncé à peine un peu plus sombre que le vert de l’islam portail ouvert apparemment pas gardé l’ai franchi au ralenti aperçu des statuettes blanches des angelots je crois me suis donc aventuré vers les tombes alignées à leurs pieds petites de taille égale et sur la plupart des médaillons ovales les photos des défunts en noir et blanc peu en couleur puis avancé dans les allées soignées ornées de bosquets d’arbustes d’arbres entretenus avec soin jusqu’aux carrés immenses de bâtiments aux toits couverts de tuiles du même vert que le portail réservés à l’accueil des cendres les urnes abritées derrière des dizaines de milliers de plaques noires du marbre peut-être alignées les unes sur les autres et les unes à côté des autres posées au cordeau plusieurs bâtiments des photos ovales là aussi quelques croix chrétiennes des coupelles pour offrandes ou pour bâtonnets d’encens quelques minuscules pots avec fleurs fraîches certains délaissés depuis combien de temps un ou deux bonsaï noyés dans la multitude vingt huit millions d’habitants à Shanghai combien de départs pour toujours et puis des dates inscrites en doré à côté des caractères dorés gravés eux aussi les noms et prénoms des morts tu crois bien le calme répandu partout comme une bulle silencieuse sur un océan de bruit de fond où tu te replonges en sortant quelques tours de roues et la rue s’offre à nouveau le crépuscule approche tu retournes près des tiens là où la vie bat fort où il n’est point encore l’heure de penser à la mort.

Shanghai est un homme-arbre

hommearbre

Peu lui importe que le saxo s’applique à suivre le flow de la sono dans un petit kiosque à côté rien ne le dérange l’homme-arbre est concentré tu l’aperçois d’abord de dos en flânant près du pont des amoureux il semble se frotter le dos à l’écorce d’un arbre élancé planté là parmi des dizaines de variétés tu ne connais aucun de ces arbres ne sais en nommer aucun pauvre de toi en apprécies seulement la fraîcheur et la paix l’homme- arbre tu le vois en face à présent il fait corps avec le tronc les jambes écartées les pieds vissés au sol en recherche de force d’énergie montée de dedans la terre son regard est fixe tourné vers lui-même il s’écoute et écoute les pulsations lancées en lui par cet arbre qui l’accueille tu te revois auprès des chênes de chez toi lorsque tu montes au-dessus de la ville avec ton amoureuse et que ça fait tellement de bien de se sentir ensemble entourés d’arbres et d’oiseaux aussi tu les entends autour de l’homme-arbre qui poursuit sa quête silencieuse tandis que le saxo continue de lancer sa musique tu la fredonneras sans doute cette mélodie chinoise lorsque tu rentreras et toi aussi tu tenteras de ne faire qu’un avec les arbres qui t’entourent.

Shanghai est un vendredi treize porte-bonheur

pudong

Inédit et béni ce vendredi treize vrai porte bonheur invité à rencontrer collégiennes et collégiens du Lycée français de Shanghai Campus de Pudong pour parler écriture blog histoire poésie autour de mes livres et d’abord de Marseille inconnue de la plupart de ces minots Marseille rouge sangs en mains le s final de sangs les intrigue pourquoi Monsieur pourquoi ce pluriel tu expliques la multitude des sangs qui coulent dans tes veines comme tant et tant de Marseillais la cité la plus vieille de France accueille des gens de partout du monde entier depuis plus de deux mille six cents ans c’est notre fierté première tu parles aussi respect des différences richesse des métissages l’ouverture sur la mer la chance que c’est l’Afrique non-loin parler de l’OM aussi bien sûr de la magie des calanques le scandale des piscines municipales fermées l’été par la municipalité la vie très dure dans les quartiers délaissés abandonnés la violence qui en découle le chômage de masse et puis se souvenir des canons tournés par Louis quatorze sur la ville rebelle et le rouge du titre le rouge de la lutte et du courage rouge sangs oui forcément le Japon ensuite En attendant la pluie le petit conte ton deuxième livre intrigués par le côté pile en français et face en japonais leur parles de Momomi qui l’a si joliment traduit du tsunami sur la côte est le onze mars deux mille onze de la ville de Kamaishi meurtrie et de ces gamins en photo au milieu du livre auxquels il est dédié ils ont dessiné la pluie leurs dessins côtoient des haïkus de grands maîtres japonais Alphonse Richard enfin le dernier né de la famille le premier Dignois tué à la Grande Guerre et là les visages se ferment encore quand tu évoques la tragédie qui ouvrit le siècle passé le destin brisé de tant de jeunes hommes la vie foutue de parents d’amoureuses aux promis tombés si loin des villages natals Alphonse qui tombe le quatorze août quatorze et le souvenir de ta grand-mère à jamais endeuillée son chéri ne revint jamais à Bauduen la souffrance du peuple allemand aussi comment la passer sous silence les yeux des collégiens ne lâchent pas les tiens et tu ressens à quel point ils te comprennent la guerre est une monstruosité dans chaque camp et enfin un moment de pur enchantement auprès d’élèves de cinquième en cours de français avec Antoine leur prof passionné aux yeux malicieux son désir de les voir écrire eux aussi les écrivains ne sont pas les seuls à pouvoir écrire tu leur as dit en préambule oser il faut aller vers ce plaisir écrire lorsque ça palpite en soi lorsque le désir de faire sonner les mots tape à la porte enchantement oui lorsque tu leur proposes d’écrire un haïku trois thèmes au choix la lune l’été la nature et bien sûr la consigne des dix-sept syllabes à respecter si possible avant qu’ils prennent le stylo tu leur en lis quelques uns Issa Basho Sōseki l’évanescence des choses comment la dire comment l’écrire oui c’est possible poésie fugace et la ruche se met à palpiter en douceur puis des Monsieur Monsieur jaillissent des doigts se lèvent tu te rapproches de chacune et de chacun quelques syllabes en trop quelques mots à ôter parfois aussi tu suggères tu mets sur la voie tu transmets transmettre enchantement te souviens de ton premier cours d’allemand les premiers mots transmis par Monsieur Maurer à la fine moustache noire Bär ours Himmel ciel Vögel oiseau ces mots écrits vivants sur le cahier les prononcer à voix basse transmettre oui enchantement car la récolte est belle le miel savoureux les enfants ont laissé parler leur cœur et tu bénis ce vendredi treize en rentrant dans la nuit de Shanghai écouter avec Noémie les petits bijoux que voici

La nature m’émerveille
le monde m’enchante
comme la brise du vent

Hugo

Quand le sang coule
dans les rues de la lune
il est temps d’agir

Victor

Sous la lumière
blanche et humide
les animaux festoient

Stan’

Les animaux sont
émerveillés devant moi
et tombent en amour

Théo

Le soir je regarde la lune
brillante et vaste
comme l’amour

Oscar

J’adore la nature, la verdure
elle abrite la vie
que je chéris

Clément

Le portail s’ouvre
le grand portail de l’été
grande fête dans les rues

Marie

Malheur et terreur règnent
dans les abysses profonds
avec les démons

Flavie

Les astres célestes
brillent dans les yeux
de l’enfant émerveillé

Marie

Belle mère nature
pousse en silence
dans toute sa prestance

Prune

La lune astre du ciel
éclaire la terre
de sa brillance

Baptiste

Ce monde m’effraie
ce monde m’émerveille
c’est mon univers

Lili

L’obscurité règne
elle me tend la main
et je pars avec elle

Chloé

et grand merci à l’équipe pédagogique pour l’accueil chaleureux et l’extrême gentillesse Anne-Laure Fournier Sylvie Fondeville Antoine Decossas les professeurs Élise Doux Guillaume Tournier les documentalistes Stephan Anfrie le proviseur adjoint.

Shanghai est un retour

retour

Maintenant que tu redescends vers la vallée dans la voiture qui te ramène à la gare de Deqing assis devant à côté du chauffeur dont tu comprends à peine un demi mot dire au revoir à la montagne à l’heure où commence à se colorier de gris le paysage cette montagne qui se pare au fil des minutes des chauds habits du souvenir la pluie dès le petit jour tu l’as écoutée tapoter les toits cette nuit elle t’a bercé comme à la maison lorsque l’automne s’installe la pluie encore ce matin alors que tu petit-déjeunes de quelques crêpes sucrées un œuf dur un peu de raisin et un thé brûlant dans un grand verre les feuilles flottent et tournoient vers le fond c’est joli cette danse des feuilles joli comme le caractère de thé en chinois 茶 Chǎ se prononce tcha comme tcha du tcha tcha tcha en descendant la voix puis la remontant allez un petit café du soluble et au lait c’est bon aussi et tu descends découvrir le bas du village marcher vers les petits jardins aux parcelles soignées un vieil homme au chapeau pointu bêche sa parcelle tu vas le saluer il te salue aussi en souriant il lui manque plein de dents tu n’oses le déranger avec des questions que tu ne sais pas bien poser du tout puis longes un gros ruisseau bordé de passerelles un petit héron blanc s’envole les pattes frêles bien jointes c’est touchant il a pris peur le bruit de tes pas croises quelques poules et leur coq tout trempés aperçois un bâtiment avec une énorme étoile rouge en haut de sa façade mais pas de faucille ni de marteau demande tant bien que mal ton chemin vers le temple bouddhiste Tianquian tu veux à tout prix le voir tu te sens toujours si bien sur les lieux de prière et de recueillement mets du temps pour le trouver sur les hauteurs du village enfin le voilà coincé entre deux arbres géants il te semble désaffecté ce temple lorsque tu grimpes les marches de pierre juste un toit de cinq six mètres de long posé sur une charpente couleur châtaigne il est bordé de deux murs aux parois jaunes quatre lanternes rouges et rien de plus pas beaucoup de place pour prier peut-être rares sont les gens du village qui croient encore en Bouddha tu ne sais pas en fait pourtant un peu plus haut délaissé près des feuillages un autel comme une petite pagode l’intérieur est constellé de tiges d’encens brûlé une forêt rouge miniature quand est-on venu se recueillir ici pour la dernière fois tu retournes sous le temple et ferme les yeux et pense aux disparus qui en toi vivent encore si intensément pries à ta façon comme toujours à leur repos et leur paix puis repars vers les futaies de bambou et les maisons aux jardins en désordre trempés certains envahis de planches de briques de gravats une rose rose dépasse d’un grillage les pétales en larmes et à présent c’est le retour qui te happe tu es dans le temps présent fonçons vers la ville le chauffeur roule très très vite tu lui fais comprendre que tu as le temps pour ton train qui te ramène à Shanghai il lève un peu le pied mais pas longtemps te montre les champs de thé Chǎ Chǎ tu le comprends il te dit qu’il aime bien en boire de ce thé de montagne la nuit s’installe sur la route la campagne défile maintenant et bientôt les premiers quartiers de Deqing tu traverses la ville très sombre et te voilà en gare devant un immense panneau lumineux où cohabitent horaires des trains des deux côtés et au milieu clip vidéo de propagande pour le gouvernement et publicités pour parfums et voitures tout ça défile et s’enchaîne en boucle personne ne semble regarder indifférents les voyageurs ils en subissent sans doute beaucoup des clips et des pubs à longueur de journée c’est comme en France même lassitude de ce matraquage pour les marques et pour le pouvoir même si chez nous la propagande est plus masquée bref un hall à fuir volontiers lorsque arrive l’heure de ton train un long couloir mène sur le quai peu éclairé très long lui aussi comme le train qui déboule phares jaunes percent la nuit dans moins de deux heures Shanghai les petits dormiront bien sûr il y a école demain tu attendras samedi Papet pour leur montrer tout heureux tes photos de la montagne du train à grande vitesse et leur faire écouter la musique de la pluie et le chant des grillons dans la forêt.

Shanghai est un rêve de montagne

 

Je rêve souvent de montagne de campagne depuis quinze ans que je viens en Chine retrouver Noémie ma fille aînée au fil de son parcours Pékin Shenyang Shanghai je rêve souvent de champs cultivés de paysans d’arbres de forêts de sommets mystérieux à contempler en levant la tête aller marcher là-bas où la Chine se construit aussi à son rythme loin de la frénésie du gigantisme des grandes cités jusqu’à hier la faute à mon chinois bien trop maigre n’avais jamais osé me lancer vers ce rêve aujourd’hui je me réveille entouré de bambous dans un village perdu sous la bruine où l’on ne parle que chinois rêve éveillé d’abord très tôt hier-matin la gare de Honggiao géante à l’ouest de Shanghai déjà une aventure en soi direction le sud un peu après Hangzhou une heure et demie de TGV jusquà Deqing puis taxi vers les hauteurs de Moganshan la montagne est là petit crachin à l’arrivée poser le sac à l’auberge et sans tarder filer vers le sentier qui s’enfonce parmi les bambous un paysage tout en lumière blanche et grise comme sur ces estampes maintes et maintes fois contemplées avec ces merveilles de légendes écrites verticales indéchiffrables bien sûr mais tellement délicates mystérieuses imaginer le pinceau du peintre tracer chaque trait un ballet souple et réglé au millimètre près la passion de Chinois pour la calligraphie est palpable partout passent des heures à tracer un seul caractère reprennent tant que l’équilibre n’est pas parfait tu en as vu en écrire à l’eau sur les dalles de pierres des parcs à Shanghai et bavarder échanger sur tu ne sais quoi tu ne comprenais pas mais sans doute sur l’art d’écrire avec des promeneurs à l’arrêt soudain auprès de l’oeuvre éphémère là parmi les bambous tu frôles de la menthe sauvage en larges bouquets une abeille butine savais pas qu’elles appréciaient la menthe les demoiselles au costume noir et bouton d’or tu aperçois des pins un peu plus haut ils ont trouvé leur place dans le paysage eux aussi tu penses fort à ton amoureuse à nos promenades paisibles parmi les arbres de chez nous tu penses aussi à Laulo ton ami cher il en connaît beaucoup lui il sait les nommer tous ou presque les arbres leurs vertus aussi leurs bienfaits il initie les autres à l’univers des arbres et tu avances sous la bruine mèfi ça glisse un peu sur les pierres du sentier la boue aussi marcher sur les côtés dans l’herbe moelleuse tu te retournes et n’aperçois plus les maisons la saveur d’être loin tu montes les grillons t’accompagnent ne craignent pas la pluie ensuite la pente dans l’autre sens serpente à certains endroits des entassements de bambous gros et longs comme ça tu n’en as jamais vus les Chinois construisent leurs échafaudages avec impressionnant à droite une demeure qui ressemble à une bergerie ça sent la crotte de mouton un chien veille attaché à une chaîne rouillée il aboie tu passes en accélérant un peu et au virage suivant tu surplombes un village étalé au fond d’une petite vallée des champs à l’entrée personne dessus il pleut ils y étaient sans doute ce matin les paysans la terre a été travaillée traces fraîches une petite rivière sous un pont tu prends à droite vers les hauteurs désert ce village il te semble et puis non une vieille dame balaie devant la porte de sa remise deux hommes un peu plus haut montent une murette avec des briques et du ciment ils fument une famille de canards prend peur en t’apercevant ils accélèrent vers la rivière tu stoppes ne veux pas les effrayer finiront-ils dans une assiette ici le végétarisme est juste une utopie tellement carnivores les Chinois la route prend de la pente avant les dernières maisons un homme en bleu de travail et chapeau pointu un gros seau à la main tu le suis curieux je suis curieux je reste où va-t-il alors que la route monte vers la nature tu le rejoins le salue Nihao Nihao il est un peu surpris et me demande d’où je viens la France ah vous êtes Français puis il te montre l’intérieur de son seau bifurque vers la gauche et descend sur un minuscule sentier vers un grand poulailler en contrebas il va nourrir ses poules elles sont une bonne vingtaine il y a des canards aussi il est très attendu tu les entends caqueter puis tu écoutes la pluie tapoter les feuilles et l’herbe il remonte tu lui demandes s’il n’a pas pris d’oeufs il y a des œufs il te répond mais tu ne les vois pas dans son seau et là tu ne sais pas préciser ta question ton chinois est encore trop rudimentaire Papet alors comme tu as envie de continuer à parler tu lui demandes s’il travaille au village s’il est cultivateur Nóngmín tu as appris ce mot en même temps qu’ouvrier Gōngrén il te répond que oui il cultive la terre ici et puis tu ne sais pourquoi te vient le mot neige à l’esprit peut-être une pensée tendre transmise par Maman qui aimait tant la montagne enneigée Xuě neige Xǔe tellement doux à prononcer ce mot comme un chuchotement et puis le caractère est si joli 雪 tu veux savoir si l’hiver il en tombe beaucoup ici il te montre son genou en souriant Hěn Dūo beaucoup beaucoup elle arrive jusqu’à mon genou et en France aussi beaucoup de neige il te demande tu lui dis qu’en France nous avons deux grandes montagnes où il neige beaucoup aussi mais tu ne sais dire ni Alpes ni Pyrénées te faudra les apprendre ensuite repartir vers le village d’un pas lent continuer à parler il a soixante sept ans il s’appelle Jin une photo ensemble et il te dit au-revoir et rente chez lui en agitant sa main comme un enfant tu avances vers le bas du village t’arrêtes devant une usine désaffectée avec une cheminée en briques bistre et des hangars désertés des villageois y fabriquaient des produits alimentaires à base de bambou en Chine aussi on ferme des usines où donc sont partis tous les ouvriers qui travaillaient ici tu te demandes puis le jour commence à baisser tu ne veux pas te faire surprendre par la nuit qui tombe tôt ici à dix-sept heure trente et tu repars vers la forêt de bambou tout heureux de la rencontre avec ce paysan fugace moment mais beau tu en rêvais depuis si longtemps et c’est ce qui importe le plus avec l’amour à donner dans la vie de chacune et chacun aller vers où naviguent ses rêves.