Issa dans mon sac à dos

De retour au pied des montagnes
paisible
sens en éveil
sans d’autre présence que le silence
et les mots de Issa.

Alors c’est donc ça
ma demeure pour la vie ?
cinq pieds de neige.

Issa (1763 – 1827)

Bashō dans mon sac à dos

Juché au sommet des montagnes
paisible
sens en éveil
sans d’autre présence que le silence
et les mots de Bashō.

Commence par célébrer
les fleurs de prunier dans ton cœur
abrité pour l’hiver

Bashō (1644 – 1694)

Rimbaud dans mon sac à dos

Je pars m’installer face aux montagnes
paisible
sans d’autre présence que le silence
et les mots de Rimbaud tirés de mon sac à dos.

RÊVÉ POUR L’HIVER

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête,
— Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
— Qui voyage beaucoup…

Arthur Rimbaud – En wagon, le 7 octobre 1870

Sur les hauteurs du monde

Comme un appel au cœur de l’absence
te réécouter parler de la montagne
me réfugier à tes côtés
m’étonner du frémissement de la neige
des roches et des herbes
faire le vide et le remplir de tout ce que tu savourais
sur les hauteurs du monde
monter t’y retrouver.

Tormenta

neigeNewYork

New York City
Nueva York
cesser de mâchonner ici
recracher le chewing-gum sans suc
langues chaudes
rabâcher les sept syllabes
se les mettre en bouche et en nez
saliver
jouir jusqu’à l’envol
New York City
Nueva York
Snowzilla
blizzard
congères
neige jusqu’au bas ventre
Ground Zero mais haut désir
baisers à la pelle
empoigner
plonger
prendre
soulever
coups de reins
lancer loin
tracer passages
racler jusqu’au goudron
souffler
New York City
Nueva York
grelotter près des clochards
traîner parmi les errants
lèves gourdes
yeux gelés
partager un café
revenir aux mots
prononcer
New York City
Nueva York
puis tormenta
tempête en espagnol
tormenta.

Photo @AP/Julio Cortez

Le vieux mûrier

vieux mûrier

Vieux mûrier tremble
verse larme
rameaux partis
taillés
ne reviendront plus
rayés de la carte des tendres années.
Verdure rare lorsque l’été roulait son feu partout
les après-midi
rues désertes alors
à l’angle de la demeure
ruée sous l’arbre aux fruits noirs
y grimpions aussi parfois
petites grappes croquées à chaudes lèvres
dents bleutées
revenions le soir nous y embrasser
contre le tronc
à la fraîche.

Ne pleure plus, vieux mûrier
nous survivras
ne l’oublie pas.

Réfugiés *

Réfugié au dessus de la baie vierge de tout radeau
il rêve et se délecte de la caresse des vagues
la paix règne enfin sur chaque parcelle de mer
sur chaque récif rose
sur le moindre grain de plage
sur le moindre morceau de rocher bleuté où s’accrochent les gabians.

Muets, eux n’oublient rien
ils gommeraient bien les jours d’avant
les jours violents
les nuits emplies de manants, de marchands
ils effaceraient bien la salissure des heures à cauchemarder
le tumulte des pas enchevêtrés
les hurlements, les bousculades, le fracas des coques
le chaos du troupeau jeté au bout de la traversée
les pas sur la neige et le gel
les meurtrissures
le sang imprime leur mémoire comme l’encre envahit le buvard.

Sans faire de vagues en terres tranquilles
nous zappons les pleurs et les cris
ignorons leur écho
ne bougeons pas
ne changeons rien
nous laissons porter dans le flot fade des indifférents
déglutissons nos vies repues
ignorons jusqu’à quand
nous nous réfugierons dans la honte.

* Correspondant pour Radio France à Beyrouth, Omar Ouahmane a tweeté ce matin cette photo depuis l’île grecque de Lesbos où il est en reportage auprès des réfugiés.

Le suivre sur Twitter : @ouahmane_omar

Parfois

Parfois couché avec les poules
parfois agité par la lune
parfois entouré d’obscur
parfois posé parmi les feuilles
parfois sec comme une brindille
parfois collé au mur
parfois surpris par le vertige
parfois muet devant la page
parfois emporté par la rage
parfois muré dans le silence
parfois bercé par un refrain
parfois repris par le sommeil
parfois ballotté par les vagues
parfois saoul de mistral
parfois rapté par les embruns
parfois levé de bonne heure
souvent las de ma lassitude.

Almost blue – Chet Baker

Auprès des chouettes

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Roder auprès des chouettes
se jucher avec elles sur les poutres des granges
au sommet des campaniles
oser le rebord des gouttières
poser ses griffes où gèle la pluie
grelotter de tout son être
attendre que la lune tourne sa face
hululer sur les balcons ouverts à l’aplomb des jardins
promener le regard vers les prairies endormies
guetter les proies
débusquer les cibles
fondre sur le silence amassé en contrebas
secouer ses plumes
garder la tête bien droite dans l’ampleur de la nuit
deviner l’heure du retour vers la cachette
se résoudre à l’absence de lumière.

Photo : La petite chouette d’Albrecht Dürer – aquarelle sur parchemin (vers 1502)

Paresse

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Pas bouger
Écouter la pluie tapoter les tuiles
Paresse.

Keeps on raining – Billie Holiday

En fugue

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Je marche au soleil sur les traces évanouies des disparus
leurs pas passèrent ici, c’est sûr
mikado d’allées et venues
le sol sait
se souvient mais se tait
s’offre à la multitude
me baisse pour en saisir le sens
tenter
sans cesse surgissent les anciens
seuls
silencieux
en fugue, la substance des trépassés.

J’effleure à l’ombre les empreintes abandonnées des évanouis
leurs mains ouvrirent ces portes connues
claquèrent au mistral
résistèrent au mistral
les poignées recèlent stries de doigts mêlées
ont oublié les sésames
caresse le galbe pour extraire le code
tenter
toujours réapparaissent les enfuis
seuls
silencieux
en fugue, les atomes parfumés des perdus.

Je lance les yeux là-haut vers les oiseaux
le temps d’un clignement ont déserté les fils
bientôt il fera lune et à mon tour m’éclipserai.

Glenn Gould joue la Fantaisie & Fugue en Do majeur K394 de Wolfgang Amadeus Mozart

 

Ligne de fuite *

paysagedeneige

Cheminé toute la journée sur cette trace
à travers les mélèzes chargés de petits ours blancs
le corps entier tendu vers les cimes et le ciel autour
pesant chaque pas
saisi par chaque empreinte abandonnée aux heures muettes
imaginant la fuite gorgée de joie
trappeur sans fusil
le silence comme seule arme.

* Grand merci à Nicolas Esse pour sa photo postée ce samedi sur Twitter et légendée de ces trois mots : Ligne de fuite.

Cochonneries

Cochons

Leurs tout petits yeux ronds me dévisagent
à peine deux pointes d’ombre sous le poil
pastilles noires semées parmi le beige pâle de la robe
les dérange peut-être
soufflent fort de leur groin rose
puis s’échappent au fond de l’enclos
la boue et l’odeur du lisier me rappellent mon grand-père
me passait des bottes en riant
– viens, n’aie pas peur, il me disait
m’accompagnait tout près d’eux
les caressait, leur tapotait la croupe
je n’osais pas
ôtions nos bottes le soir de retour des bêtes
– laissez vos cochonneries dehors, nous lançait Mémé
porcher il fut, Pépé
longtemps
il en perdit l’odorat
pour toujours.

Un petit cochon pendu au plafond – Comptine

Ma chéchia

Ma chéchia

Mon couvre-chef d’intérieur est une espèce de chéchia
plus de 15 ans que je la porte
depuis que j’ai froid au crâne avec la vie qui avance et se peuple d’années
ma chéchia en coton ressemble comme une sœur à une kippa
un peu plus large de taille elle est
confortable comme j’aime
s’ajuste bien à ma tête déplumée
parfois, je la garde pour sortir au marché ou à la boulangerie
elle me maintient à bonne température
personne ici ne me dévisage
personne ne me montre du doigt
personne ne m’ordonne de filer chez moi puisque je suis chez moi ici
dans cette ville de mélanges
plus de vingt-six siècles de mescle
peaux, religions, langues, le grand et beau brassage
ici, salam et shalom et salut s’échangent avec le sourire
sans ôter ni chéchia ni kippa
ni casquette ni chapeau ni couvre-chef de son choix.

je ne suis ni musulman ni juif
ne me découvre jamais pour engueuler Dieu au cas où il existerait.

Juifs Arabes – Philippe Katerine

 

A cappella

crépuscule1904

Le déluge dehors a cappella
les gouttes comme des poings sur l’horreur du jour qui part
tapent les tuiles par vagues d’exil
tambour de pluie en larmes
tonnerre colère misère partout
les gouttières débordent et déferlent au ras des façades repues

entrouvre la fenêtre
frissonne
besoin d’éprouver le vent du large
arrive de l’océan par les cimes sombres, là-bas
affole la girouette rouillée
caps perdus en route
boussoles noyées
complies égarées

à peine le temps de remplir poumons
le temps d’y croire encore un peu
l’orage est passé à travers la buée du crépuscule

voudrais un déluge de neige maintenant
neige neige neige a cappella je murmure
peindre l’avenir en silence
reprendre une page vierge de prières.

Chant grégorien de l’Abbaye de Fontfroide – Complies cisterciennes

Image : Crépuscule – Félix Vallotton – 1904

Le dos droit de Rubinstein

rubinstein

M’accompagne souvent, le fils de tisserand
mains longues en ondes de fée
cheveux d’ange
regard d’enfant
cœur de géant
brillante danse des doigts sur l’ivoire du Steinway
premier concert à l’âge de 7 ans
il a souri jusqu’au bout,
le dos droit jusqu’à la fin des temps.

Arthur Rubinstein en concert à Moscou, le 1er octobre 1964

Que ma joie demeure

creche

Bientôt l’heure de baisser le rideau
cacher la petite crèche
en plus, l’herbe aux lentilles fane
faut débarrasser, tourner la page
bien envelopper la grange et les santons
les protéger un à un
Lou Ravi d’abord, Jésus à la fin
papier journal puis paille puis carton puis armoire tout au fond
demander pardon
penser au rachat
Noël loin, déjà si loin

que ma joie demeure.

Jesus bleibet meine Freude de Johann Sebastian Bach par le Tölzer Knabenchor

 

 

Hiver de misère

neigehélico

hiver du tonnerre
se promène en montagne parmi les ruines d’un vieux fort
tout là-haut accroché sous le soleil
l’herbe encore douce sous ses pas
à peine un pull sur ses bras
soudain sursaute, le fracas d’un moteur
vibrent les roches
tremblent ses pieds
s’approche l’oiseau de fer et son rotor
n’en croit ni ses oreilles ni ses yeux
là, en contrebas de la paroi
l’hélicoptère livre de la neige

bientôt porteront de l’eau à la mer
du sable au désert
hiver de misère.

© photo Anabelle Gallotti- Radio France

Atardecer

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Atardecer

Le frère vespéral du matinal, ce joli mot castillan. L’instant où le soleil se faufile vers l’ultime ligne de l’horizon. Il nomme le coucher de l’astre comme  le crépuscule.

Atardecer, atardecer, atardecer
Je le préfère un peu à son presque jumeau car il offre deux roulements de r, lui.
Atarrrdecerrr

Parfois je les roule trop et mes amis espagnols en rient.

À la suite de son a initial, se pointent les cinq lettres qui signifient tout à la fois tard, l’après-midi et le soir.

Atardecer

Comme un souffle de lumière lancé à la nuit qui s’installe sans tarder.
La noche et ses mots murmurés et ses rythmes secrets.

Amanecer

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Beaucoup parlé espagnol – castillan – ces derniers jours. Plaisir goûteux, toujours, de changer de ciel et de logiciel. En fais mon miel. Me laisse dérouter par nouveaux sons et rythmes et tournures. Accepte de ne pas comprendre lorsque le tempo accélère trop fort. Alors, ose demander de répéter. Por favor. Ensuite, lorsque me retrouve seul, prononce à voix basse les mots découverts. Plusieurs fois. En prenant mon temps. Ne peux résister à leur ronde dans ma bouche. Hier, ce fut Amanecer.

Amanecer, amanecer, amanecer
je le lance en boucle ce mot qui ouvre sur la promesse de la lumière, d’une nouvelle journée, de la vie qui se poursuit
l’instant de l’aube

Amanecer
amorce du jour
pour dire cer, prends soin de caresser du bout de la langue le tranchant des dents
puis fais-la vite repasser derrière, vers le palais, pour rouler le r
cerrr
Amanecerrr
cerrr
n’oublie pas de mettre juste un peu plus de poids là-dessus
avec un è comme le è de notre cerf

Amanecer, amanecer, amanecer
oui, c’est ça
délicat et fugace câlin de langue au petit matin
servi bien doux
suave, si

Amanecer
l’instant où le jour se lève
il faut tenter de dire.

Manquer

manquer

En manque de désir d’écrire fus longtemps
en panne de mots,
flux à l’arrêt, tu sais

– Man, que me dis ?

Oui, dénué de sons et de couleurs, à court de souffle
tout vide, en cale sèche
du coup, resté à quai, clavier grippé, écran muet
rendez-vous des carnets séché

Jusqu’à ce lever de matin doré de janvier
sang en accéléré
feu relancé

Neuf mois jour pour jour après, passage à l’acte désiré

Cette éclipse, de peu manqué la prolonger
pas loin de louper encore le train d’écriture
wagon vide, gares désertes, tant de voies sans issues
jusqu’à ce frémissement de voix jailli de dedans l’obscurité

À quelques battements de cœur près, nous nous serions encore manqués, qui sait ?

Tenter, s’il te plait, oser.