Au grand phare

S’avancer jusqu’au bout
Racler semelle
S’aventurer
Oser le face à face
Terre salée
Écume folle accrochée
Rochers offerts
Paquets de mer
Tournoient les rafales
Granit foncé
S’échouent les peuples de vagues
Courants, oh ces courants !
Rasades d’embruns sur les balises
À chaque coup de vent deviner l’errance
La perdition
Grelotter
Imaginer les naufrages
Malgré le phare du Four, juste là
À portée de doigts
Imaginer le chagrin des orphelins
Le désespoir des mères
La colère des marins
Le désir des marins
L’avenir des marins.

Le crabe fabuleux

L’enfant dit :
Crabe, crabe,
Si tu pouvais marcher droit…
Le crabe ne broncha pas.
Crabe, crabe,
Essaie au moins de marcher comme ça !
Le crabe ne bougea pas.
Crabe, crabe,
C’est pas si compliqué que ça !
Le crabe agita ses petites pattes de côté
Comme le lui avait appris son papa.
Crabe, crabe,
Je vais t’écraser, moi
Splatch !
Et il l’écrasa.

Livres de ma vie / Le soleil des mourants / Jean-Claude Izzo

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C’est le dernier roman de Jean-Claude Izzo. De tous ses livres, c’est celui qui incarne le mieux la lucide révolte et la tendre désespérance dont était empreint l’auteur marseillais. Le soleil des mourants, ou l’histoire de la sombre dérive de personnes sans toit, depuis Paris jusqu’à Marseille. La lente agonie de personnes sans amour. Sans avenir. Ce roman, Izzo le publia en 1999, quelques mois avant sa mort, le 26 janvier 2000. Voici comment il le présentait : « Ceci est un roman. rien de ce qu’on va lire n’a existé. Mais comme il m’est impossible de rester indifférent à la lecture quotidienne des journaux, mon histoire emprunte forcément les chemins du réel. Car c’est bien là que tout se joue, dans la réalité. Et l’horreur, dans la réalité, dépasse – et de loin – toutes les fictions possibles. Quant à Marseille, ma ville, toujours à mi-distance entre la tragédie et la lumière, elle se fait, comme il se doit, l’écho de ce qui nous menace. » Quinze ans plus tard, Le soleil des mourants reste hélas un roman d’une brûlante actualité. Et pas seulement à Marseille…

… Le Vieux-Port, jusqu’à la mort de Rico, c’était ma balade quotidienne. Ma préférée. Un remède contre l’asphyxie – la ghoumma, comme on dit chez nous, quand les vieux ils nous coincent à la maison.

Je marchais jusqu’au Fort Saint-Jean, puis je tirais le long de la digue, vers l’entrée de la passe. Là où commence la mer. Avec l’horizon au fond. Et l’Algérie de l’autre côté, sur l’autre rive. Je me calais dans les rochers et, tout en fumant un bon pétard, je restais des heures à rêvasser. 

Marseille, du moins de ce côté-là de la ville, ça m’a toujours rappelé Alger. Ce n’est pas que j’avais la nostalgie de chez moi, n’allez pas croire. Chez moi, ça n’existe plus. Je n’y refoutrai jamais les pieds. Alger, je veux oublier. Mais c’était juste que j’avais besoin de me raccrocher à quelques souvenirs. C’est tout ce qui me reste, quelques souvenirs.

Je n’étais pas le seul à venir les faire revivre ici. Des tas de types trainaient autour du Fort Saint-Jean, seuls ou en groupes. Pas mal d’Algériens comme moi. Mais aussi des Africains, des Turcs, des Comoriens, des Yougoslaves… Un mec, il voulait me revendre de la dope, il trouvait que Marseille ressemblait à Dubrovnik.  » Ça ressemble à où on veut « , je lui ai répondu. Maintenant, pourquoi on débarque tous ici, les uns après les autres, c’est une autre histoire. Mais, vous voyez, je ne me suis jamais pris la tête avec ça.

Moi, tranquille dans mes rochers, je fermais les yeux, et je me revoyais avec mon copain Zineb, à l’Éden ou aux Deux-Chameaux, à nous taper des bains tout l’été. Et ça me faisait un bien fou de repenser à lui. De repenser à lui comme ça, à piquer des plongeons dans l’eau tiède du port. À crier, à rire. À siffler les filles… Ça me réconfortait bien, quoi. Et surtout, ça calmait mon envie de foutre le feu à cette putain de saloperie de planète. Faut dire que si j’avais les bonnes allumettes pour ça, le feu, il y a longtemps que je l’aurais mis…

@ Flammarion 1999

Illustration de couverture de l’édition J’ai lu : Joëlle Jolivet

 

Poursuivre le chemin

Se lever matin
Arpenter d’amples rizières
Imaginer les semailles
Caresser chaque grain
Chaque pousse à venir
Se lamenter des brisures
Des rameaux massacrés
Rêver de perles d’espérance
Sur chaque bout de terre
Écouter ce qui s’affale
Ce qui se désole
Ce que murmure la source
Se lever matin et avancer
Poursuivre le chemin

 

État brut

J’enrage
Je braque
J’éructe
Je griffe
Je rapte
Je canarde
Je dépote
Je racle
Je boxe
Je bute
J’irrupte
J’abrupte
Je rame
Je parque
Je presse
Je craque
Je mâche
Je rabote
Je saque
Je glisse
Je plisse
J’élimine
Je traque
Je claque
Je frappe
Je donne
Je supprime
Je hurle
Je croule
Je foule
Je dessoude
Je nettoie
Je venge
Je brûle
Je noie
Je ploie
Je froisse
Je caresse
Je blesse
Je pars
Je sors
Je sème
J’écris
Je dis
Je prie
Je ne crois plus, je crois.

C’était Lucette #3

Partie voici trois mois, ma chère Maman. Depuis, je ne sais plus bien à quoi ressemble un jour, une semaine. Déboussolé. Lorsque je la réentends, je doute qu’elle soit vraiment absente. N’arrive pas à y croire. Il y a pourtant ce grand vide où souvent le silence se pose. Un silence qui ne gagne jamais face au tempo des mots qu’elle écrivit. C’était parfois avec rage. Toujours signés Lulu.

La Peur

Dans le tiroir, l’arme à feu

Témoin, acteur de ses menaces

Terreur au ventre

Tu brandissais la mort

 

La Haine

Ah ! Haine ravageuse – volcan !

Sorcière échevelée, pernicieuse, cruelle,

Je hais la haine en moi… Insidieuse.

Je hais la haine en toi… Venimeuse

Lucette