Shanghai est un mainate en cage

mainate

Suis venu lui faire un petit coucou encore une fois avant de rentrer au pays il me dévisage de son petit œil brillant noir comme un bouton de poupée le mainate je n’ose pas lui caresser le bec pour lui dire au revoir me gratifie de sa voix nasillarde ne vois pas son bec s’ouvrir pourtant le son s’échappe de son être sa gorge je crois m’amuse de son Ni Hao Bonjour prononcé comme s’il était un robot m’attriste de cette cage qui l’emprisonne voudrais bien l’en libérer mais son patron ne comprendrait pas ici aussi le plaisir des hommes passe loin devant le bien-être des animaux me souviens de ce voyageur l’autre soir à la gare de Deqing tout fier de me montrer ses deux tortues ficelées serrées dans un filet rouge leurs petites pattes couleur crème bougeaient à peine en sursis pour quelques heures les pauvres bêtes son repas du soir sans doute mais dans ce pays où si souvent les humains ne vivent plus tout à fait comme des humains comment imaginer chez eux une once de compassion pour les animaux mis à part les chiens des gens aisés les caniches des riches là c’est pas pareil prunelle de leurs yeux ils gagatisent comme des merveilles ils les tiennent en laisse sinon c’est direction casserole assiette et je n’ose imaginer les élevages industriels de canards poulets les abattoirs encore moins tu me diras c’est comme chez nous Papet oui comme chez nous des cages en bien plus grand forcément sauf que chez nous les mainates ne disent pas ni Hao quand tu viens les saluer.

Shanghai est un Eldorado de façade

eldorado

Débarquent ici chaque jour par millions ces jeunes en quête de travail plus rien ou presque dans leurs provinces plus rien à part les champs le travail de la terre rêvent d’autre chose que le quotidien de leurs parents de leurs grands-parents alors se rapprochent de la ville géante brillante mouvante dans l’espoir de trouver de quoi se vêtir se loger se nourrir vivre en somme avec ce qu’il reste une fois envoyés les yuans à la famille restée là-bas en arrivant à l’aéroport ou à la gare de Hongqiao ils se retrouvent souvent embauchés manœuvres sur un chantier casque et souliers de sécurité fournis parfois le coût retenu sur leur premier salaire dorment entassés dans l’un des préfabriqués blancs et bleus alignés tout près de l’immeuble en démolition ou en construction et si tu ne tiens pas la cadence dehors bon vent remplacé dans l’heure tu as d’autres plus chanceux plus instruits quelques notions d’anglais ils décrochent un boulot à l’accueil d’un restaurant à la caisse d’un magasin pour peu qu’ils aient un peu de maturité ou d’aplomb les voila au gardiennage d’un hôtel d’une résidence treillis noir casquette noire talkie walkie le salut militaire de rigueur compter ses heures tu n’y songes pas les dimanches aussi ça travaille se reposer ce jour-là exceptionnel il y a aussi ces livreurs à la tâche à l’abattage douze heures jour pénalisés au moindre retard la journée finie s’entassent à cinq dans trente mètres carrés au sous-sol d’immeubles mille yuans de loyer par tête cent cinquante euros c’est à prendre ou à laisser à cinq des lits superposés pour ces jeunes hommes tu te rends compte l’intimité absente impossible d’accueillir une copine ou bien s’organiser si tes colocataires sont sympas si tu sens un brin d’humanité dans vos rapports te laissent la piaule une heure juste un matelas une couverture pour reconstituer sa force de travail une vie de boulot rien que de boulot mais à la ville oui la ville lumière où paradent les Porsche les Rolls les Ferrari les Maserati les boutiques de luxe les cafés branchés les grands magasins gigantesques où tu n’achèteras rien juste tes yeux pour jeter un œil de loin et te dire que peut-être toi aussi un jour car tu n’y entres pas avec ta tenue de chantier collante de sueur maculée de poussière la ville oui mais sans loi qui protège le travailleur le petit n’empêche la ville où on te dit que si tu ne dors pas si tu ouvres bien les yeux et les oreilles tu restes à l’affût des opportunités qui peuvent se présenter on ne sait jamais l’argent peut être au rendez-vous un jour pour toi aussi mais tu sais que pour l’instant tu donnes beaucoup reçois peu enfin assez peu par exemple les vendeuses d’ordis téléphones tablettes Apple et concurrents avec présentoirs rutilants affiches alléchantes pour capter le client elles se font trois à quatre mille yuans le mois six cents euros à la louche même pas le prix d’un Iphone et encore elles sont confort par rapport à la main d’œuvre qui fabrique ces objets de notre désir un million d’employés dans des usines de la province du Henan sous-traitantes de la marque à la pomme au moins douze heures par jour sur la chaîne un management à la schlague et des suicides qui font tâche le patron taïwanais a fait installer des filets de protection au rez-de-chaussée se jetaient des étages les malheureux dix-neuf vingt ans au-delà du burn out tellement ça pressait de chaque côté tu as aussi celles et ceux qui décrochent n’en peuvent mais et se retrouvent à dormir dans les rues font la manche aux carrefours ou attendent sans bouger que les journées passent sous quelque auvent de boutique à l’écart des passants ou à l’abri des rocades des pénétrantes géantes qui surplombent le ras de la ville là où tu atterris lorsque l’horizon se bouche cette ville qui bat sans cesse au rythme du fric tellement fort que tu te demandes combien de temps ces jeunes vont endurer encore la vie dans cet Eldorado de façade sans broncher combien de temps encore avant que ça explose fort et que ça saigne en grand.

Shanghai est un jardin du repos

cimetière

Toujours attiré par les cimetières où que j’aille ils m’apaisent nourrissent mon imagination m’emplissent de questions de mélancolie et de compassion m’y sens humain quelquefois même davantage qu’en compagnie de nombre de vivants dans les jardins du repos comme certains disent ici le silence se goûte les tombes brillent et comme chez nous les oiseaux parlent aux disparus non-loin de chez Noémie dans une rue bordée de vieilles vendeuses de fleurs et de haricots en vrac à même le trottoir de chiens maigres et sales d’usines en sursis de boutiques biscornues d’un dépôt de déchets de restaurants de fortune mon vélo m’a conduit devant un large portail vert foncé à peine un peu plus sombre que le vert de l’islam portail ouvert apparemment pas gardé l’ai franchi au ralenti aperçu des statuettes blanches des angelots je crois me suis donc aventuré vers les tombes alignées à leurs pieds petites de taille égale et sur la plupart des médaillons ovales les photos des défunts en noir et blanc peu en couleur puis avancé dans les allées soignées ornées de bosquets d’arbustes d’arbres entretenus avec soin jusqu’aux carrés immenses de bâtiments aux toits couverts de tuiles du même vert que le portail réservés à l’accueil des cendres les urnes abritées derrière des dizaines de milliers de plaques noires du marbre peut-être alignées les unes sur les autres et les unes à côté des autres posées au cordeau plusieurs bâtiments des photos ovales là aussi quelques croix chrétiennes des coupelles pour offrandes ou pour bâtonnets d’encens quelques minuscules pots avec fleurs fraîches certains délaissés depuis combien de temps un ou deux bonsaï noyés dans la multitude vingt huit millions d’habitants à Shanghai combien de départs pour toujours et puis des dates inscrites en doré à côté des caractères dorés gravés eux aussi les noms et prénoms des morts tu crois bien le calme répandu partout comme une bulle silencieuse sur un océan de bruit de fond où tu te replonges en sortant quelques tours de roues et la rue s’offre à nouveau le crépuscule approche tu retournes près des tiens là où la vie bat fort où il n’est point encore l’heure de penser à la mort.

Shanghai est un homme-arbre

hommearbre

Peu lui importe que le saxo s’applique à suivre le flow de la sono dans un petit kiosque à côté rien ne le dérange l’homme-arbre est concentré tu l’aperçois d’abord de dos en flânant près du pont des amoureux il semble se frotter le dos à l’écorce d’un arbre élancé planté là parmi des dizaines de variétés tu ne connais aucun de ces arbres ne sais en nommer aucun pauvre de toi en apprécies seulement la fraîcheur et la paix l’homme- arbre tu le vois en face à présent il fait corps avec le tronc les jambes écartées les pieds vissés au sol en recherche de force d’énergie montée de dedans la terre son regard est fixe tourné vers lui-même il s’écoute et écoute les pulsations lancées en lui par cet arbre qui l’accueille tu te revois auprès des chênes de chez toi lorsque tu montes au-dessus de la ville avec ton amoureuse et que ça fait tellement de bien de se sentir ensemble entourés d’arbres et d’oiseaux aussi tu les entends autour de l’homme-arbre qui poursuit sa quête silencieuse tandis que le saxo continue de lancer sa musique tu la fredonneras sans doute cette mélodie chinoise lorsque tu rentreras et toi aussi tu tenteras de ne faire qu’un avec les arbres qui t’entourent.

Shanghai est un vendredi treize porte-bonheur

pudong

Inédit et béni ce vendredi treize vrai porte bonheur invité à rencontrer collégiennes et collégiens du Lycée français de Shanghai Campus de Pudong pour parler écriture blog histoire poésie autour de mes livres et d’abord de Marseille inconnue de la plupart de ces minots Marseille rouge sangs en mains le s final de sangs les intrigue pourquoi Monsieur pourquoi ce pluriel tu expliques la multitude des sangs qui coulent dans tes veines comme tant et tant de Marseillais la cité la plus vieille de France accueille des gens de partout du monde entier depuis plus de deux mille six cents ans c’est notre fierté première tu parles aussi respect des différences richesse des métissages l’ouverture sur la mer la chance que c’est l’Afrique non-loin parler de l’OM aussi bien sûr de la magie des calanques le scandale des piscines municipales fermées l’été par la municipalité la vie très dure dans les quartiers délaissés abandonnés la violence qui en découle le chômage de masse et puis se souvenir des canons tournés par Louis quatorze sur la ville rebelle et le rouge du titre le rouge de la lutte et du courage rouge sangs oui forcément le Japon ensuite En attendant la pluie le petit conte ton deuxième livre intrigués par le côté pile en français et face en japonais leur parles de Momomi qui l’a si joliment traduit du tsunami sur la côte est le onze mars deux mille onze de la ville de Kamaishi meurtrie et de ces gamins en photo au milieu du livre auxquels il est dédié ils ont dessiné la pluie leurs dessins côtoient des haïkus de grands maîtres japonais Alphonse Richard enfin le dernier né de la famille le premier Dignois tué à la Grande Guerre et là les visages se ferment encore quand tu évoques la tragédie qui ouvrit le siècle passé le destin brisé de tant de jeunes hommes la vie foutue de parents d’amoureuses aux promis tombés si loin des villages natals Alphonse qui tombe le quatorze août quatorze et le souvenir de ta grand-mère à jamais endeuillée son chéri ne revint jamais à Bauduen la souffrance du peuple allemand aussi comment la passer sous silence les yeux des collégiens ne lâchent pas les tiens et tu ressens à quel point ils te comprennent la guerre est une monstruosité dans chaque camp et enfin un moment de pur enchantement auprès d’élèves de cinquième en cours de français avec Antoine leur prof passionné aux yeux malicieux son désir de les voir écrire eux aussi les écrivains ne sont pas les seuls à pouvoir écrire tu leur as dit en préambule oser il faut aller vers ce plaisir écrire lorsque ça palpite en soi lorsque le désir de faire sonner les mots tape à la porte enchantement oui lorsque tu leur proposes d’écrire un haïku trois thèmes au choix la lune l’été la nature et bien sûr la consigne des dix-sept syllabes à respecter si possible avant qu’ils prennent le stylo tu leur en lis quelques uns Issa Basho Sōseki l’évanescence des choses comment la dire comment l’écrire oui c’est possible poésie fugace et la ruche se met à palpiter en douceur puis des Monsieur Monsieur jaillissent des doigts se lèvent tu te rapproches de chacune et de chacun quelques syllabes en trop quelques mots à ôter parfois aussi tu suggères tu mets sur la voie tu transmets transmettre enchantement te souviens de ton premier cours d’allemand les premiers mots transmis par Monsieur Maurer à la fine moustache noire Bär ours Himmel ciel Vögel oiseau ces mots écrits vivants sur le cahier les prononcer à voix basse transmettre oui enchantement car la récolte est belle le miel savoureux les enfants ont laissé parler leur cœur et tu bénis ce vendredi treize en rentrant dans la nuit de Shanghai écouter avec Noémie les petits bijoux que voici

La nature m’émerveille
le monde m’enchante
comme la brise du vent

Hugo

Quand le sang coule
dans les rues de la lune
il est temps d’agir

Victor

Sous la lumière
blanche et humide
les animaux festoient

Stan’

Les animaux sont
émerveillés devant moi
et tombent en amour

Théo

Le soir je regarde la lune
brillante et vaste
comme l’amour

Oscar

J’adore la nature, la verdure
elle abrite la vie
que je chéris

Clément

Le portail s’ouvre
le grand portail de l’été
grande fête dans les rues

Marie

Malheur et terreur règnent
dans les abysses profonds
avec les démons

Flavie

Les astres célestes
brillent dans les yeux
de l’enfant émerveillé

Marie

Belle mère nature
pousse en silence
dans toute sa prestance

Prune

La lune astre du ciel
éclaire la terre
de sa brillance

Baptiste

Ce monde m’effraie
ce monde m’émerveille
c’est mon univers

Lili

L’obscurité règne
elle me tend la main
et je pars avec elle

Chloé

et grand merci à l’équipe pédagogique pour l’accueil chaleureux et l’extrême gentillesse Anne-Laure Fournier Sylvie Fondeville Antoine Decossas les professeurs Élise Doux Guillaume Tournier les documentalistes Stephan Anfrie le proviseur adjoint.

Shanghai est un retour

retour

Maintenant que tu redescends vers la vallée dans la voiture qui te ramène à la gare de Deqing assis devant à côté du chauffeur dont tu comprends à peine un demi mot dire au revoir à la montagne à l’heure où commence à se colorier de gris le paysage cette montagne qui se pare au fil des minutes des chauds habits du souvenir la pluie dès le petit jour tu l’as écoutée tapoter les toits cette nuit elle t’a bercé comme à la maison lorsque l’automne s’installe la pluie encore ce matin alors que tu petit-déjeunes de quelques crêpes sucrées un œuf dur un peu de raisin et un thé brûlant dans un grand verre les feuilles flottent et tournoient vers le fond c’est joli cette danse des feuilles joli comme le caractère de thé en chinois 茶 Chǎ se prononce tcha comme tcha du tcha tcha tcha en descendant la voix puis la remontant allez un petit café du soluble et au lait c’est bon aussi et tu descends découvrir le bas du village marcher vers les petits jardins aux parcelles soignées un vieil homme au chapeau pointu bêche sa parcelle tu vas le saluer il te salue aussi en souriant il lui manque plein de dents tu n’oses le déranger avec des questions que tu ne sais pas bien poser du tout puis longes un gros ruisseau bordé de passerelles un petit héron blanc s’envole les pattes frêles bien jointes c’est touchant il a pris peur le bruit de tes pas croises quelques poules et leur coq tout trempés aperçois un bâtiment avec une énorme étoile rouge en haut de sa façade mais pas de faucille ni de marteau demande tant bien que mal ton chemin vers le temple bouddhiste Tianquian tu veux à tout prix le voir tu te sens toujours si bien sur les lieux de prière et de recueillement mets du temps pour le trouver sur les hauteurs du village enfin le voilà coincé entre deux arbres géants il te semble désaffecté ce temple lorsque tu grimpes les marches de pierre juste un toit de cinq six mètres de long posé sur une charpente couleur châtaigne il est bordé de deux murs aux parois jaunes quatre lanternes rouges et rien de plus pas beaucoup de place pour prier peut-être rares sont les gens du village qui croient encore en Bouddha tu ne sais pas en fait pourtant un peu plus haut délaissé près des feuillages un autel comme une petite pagode l’intérieur est constellé de tiges d’encens brûlé une forêt rouge miniature quand est-on venu se recueillir ici pour la dernière fois tu retournes sous le temple et ferme les yeux et pense aux disparus qui en toi vivent encore si intensément pries à ta façon comme toujours à leur repos et leur paix puis repars vers les futaies de bambou et les maisons aux jardins en désordre trempés certains envahis de planches de briques de gravats une rose rose dépasse d’un grillage les pétales en larmes et à présent c’est le retour qui te happe tu es dans le temps présent fonçons vers la ville le chauffeur roule très très vite tu lui fais comprendre que tu as le temps pour ton train qui te ramène à Shanghai il lève un peu le pied mais pas longtemps te montre les champs de thé Chǎ Chǎ tu le comprends il te dit qu’il aime bien en boire de ce thé de montagne la nuit s’installe sur la route la campagne défile maintenant et bientôt les premiers quartiers de Deqing tu traverses la ville très sombre et te voilà en gare devant un immense panneau lumineux où cohabitent horaires des trains des deux côtés et au milieu clip vidéo de propagande pour le gouvernement et publicités pour parfums et voitures tout ça défile et s’enchaîne en boucle personne ne semble regarder indifférents les voyageurs ils en subissent sans doute beaucoup des clips et des pubs à longueur de journée c’est comme en France même lassitude de ce matraquage pour les marques et pour le pouvoir même si chez nous la propagande est plus masquée bref un hall à fuir volontiers lorsque arrive l’heure de ton train un long couloir mène sur le quai peu éclairé très long lui aussi comme le train qui déboule phares jaunes percent la nuit dans moins de deux heures Shanghai les petits dormiront bien sûr il y a école demain tu attendras samedi Papet pour leur montrer tout heureux tes photos de la montagne du train à grande vitesse et leur faire écouter la musique de la pluie et le chant des grillons dans la forêt.

Shanghai est un rêve de montagne

 

Je rêve souvent de montagne de campagne depuis quinze ans que je viens en Chine retrouver Noémie ma fille aînée au fil de son parcours Pékin Shenyang Shanghai je rêve souvent de champs cultivés de paysans d’arbres de forêts de sommets mystérieux à contempler en levant la tête aller marcher là-bas où la Chine se construit aussi à son rythme loin de la frénésie du gigantisme des grandes cités jusqu’à hier la faute à mon chinois bien trop maigre n’avais jamais osé me lancer vers ce rêve aujourd’hui je me réveille entouré de bambous dans un village perdu sous la bruine où l’on ne parle que chinois rêve éveillé d’abord très tôt hier-matin la gare de Honggiao géante à l’ouest de Shanghai déjà une aventure en soi direction le sud un peu après Hangzhou une heure et demie de TGV jusquà Deqing puis taxi vers les hauteurs de Moganshan la montagne est là petit crachin à l’arrivée poser le sac à l’auberge et sans tarder filer vers le sentier qui s’enfonce parmi les bambous un paysage tout en lumière blanche et grise comme sur ces estampes maintes et maintes fois contemplées avec ces merveilles de légendes écrites verticales indéchiffrables bien sûr mais tellement délicates mystérieuses imaginer le pinceau du peintre tracer chaque trait un ballet souple et réglé au millimètre près la passion de Chinois pour la calligraphie est palpable partout passent des heures à tracer un seul caractère reprennent tant que l’équilibre n’est pas parfait tu en as vu en écrire à l’eau sur les dalles de pierres des parcs à Shanghai et bavarder échanger sur tu ne sais quoi tu ne comprenais pas mais sans doute sur l’art d’écrire avec des promeneurs à l’arrêt soudain auprès de l’oeuvre éphémère là parmi les bambous tu frôles de la menthe sauvage en larges bouquets une abeille butine savais pas qu’elles appréciaient la menthe les demoiselles au costume noir et bouton d’or tu aperçois des pins un peu plus haut ils ont trouvé leur place dans le paysage eux aussi tu penses fort à ton amoureuse à nos promenades paisibles parmi les arbres de chez nous tu penses aussi à Laulo ton ami cher il en connaît beaucoup lui il sait les nommer tous ou presque les arbres leurs vertus aussi leurs bienfaits il initie les autres à l’univers des arbres et tu avances sous la bruine mèfi ça glisse un peu sur les pierres du sentier la boue aussi marcher sur les côtés dans l’herbe moelleuse tu te retournes et n’aperçois plus les maisons la saveur d’être loin tu montes les grillons t’accompagnent ne craignent pas la pluie ensuite la pente dans l’autre sens serpente à certains endroits des entassements de bambous gros et longs comme ça tu n’en as jamais vus les Chinois construisent leurs échafaudages avec impressionnant à droite une demeure qui ressemble à une bergerie ça sent la crotte de mouton un chien veille attaché à une chaîne rouillée il aboie tu passes en accélérant un peu et au virage suivant tu surplombes un village étalé au fond d’une petite vallée des champs à l’entrée personne dessus il pleut ils y étaient sans doute ce matin les paysans la terre a été travaillée traces fraîches une petite rivière sous un pont tu prends à droite vers les hauteurs désert ce village il te semble et puis non une vieille dame balaie devant la porte de sa remise deux hommes un peu plus haut montent une murette avec des briques et du ciment ils fument une famille de canards prend peur en t’apercevant ils accélèrent vers la rivière tu stoppes ne veux pas les effrayer finiront-ils dans une assiette ici le végétarisme est juste une utopie tellement carnivores les Chinois la route prend de la pente avant les dernières maisons un homme en bleu de travail et chapeau pointu un gros seau à la main tu le suis curieux je suis curieux je reste où va-t-il alors que la route monte vers la nature tu le rejoins le salue Nihao Nihao il est un peu surpris et me demande d’où je viens la France ah vous êtes Français puis il te montre l’intérieur de son seau bifurque vers la gauche et descend sur un minuscule sentier vers un grand poulailler en contrebas il va nourrir ses poules elles sont une bonne vingtaine il y a des canards aussi il est très attendu tu les entends caqueter puis tu écoutes la pluie tapoter les feuilles et l’herbe il remonte tu lui demandes s’il n’a pas pris d’oeufs il y a des œufs il te répond mais tu ne les vois pas dans son seau et là tu ne sais pas préciser ta question ton chinois est encore trop rudimentaire Papet alors comme tu as envie de continuer à parler tu lui demandes s’il travaille au village s’il est cultivateur Nóngmín tu as appris ce mot en même temps qu’ouvrier Gōngrén il te répond que oui il cultive la terre ici et puis tu ne sais pourquoi te vient le mot neige à l’esprit peut-être une pensée tendre transmise par Maman qui aimait tant la montagne enneigée Xuě neige Xǔe tellement doux à prononcer ce mot comme un chuchotement et puis le caractère est si joli 雪 tu veux savoir si l’hiver il en tombe beaucoup ici il te montre son genou en souriant Hěn Dūo beaucoup beaucoup elle arrive jusqu’à mon genou et en France aussi beaucoup de neige il te demande tu lui dis qu’en France nous avons deux grandes montagnes où il neige beaucoup aussi mais tu ne sais dire ni Alpes ni Pyrénées te faudra les apprendre ensuite repartir vers le village d’un pas lent continuer à parler il a soixante sept ans il s’appelle Jin une photo ensemble et il te dit au-revoir et rente chez lui en agitant sa main comme un enfant tu avances vers le bas du village t’arrêtes devant une usine désaffectée avec une cheminée en briques bistre et des hangars désertés des villageois y fabriquaient des produits alimentaires à base de bambou en Chine aussi on ferme des usines où donc sont partis tous les ouvriers qui travaillaient ici tu te demandes puis le jour commence à baisser tu ne veux pas te faire surprendre par la nuit qui tombe tôt ici à dix-sept heure trente et tu repars vers la forêt de bambou tout heureux de la rencontre avec ce paysan fugace moment mais beau tu en rêvais depuis si longtemps et c’est ce qui importe le plus avec l’amour à donner dans la vie de chacune et chacun aller vers où naviguent ses rêves.

Shanghai est un kiosque à musique

danseurs kiosque

Au Parc Fu Xing Gong Yuan à deux pas de la statue géante de Marx et Engels des allées ombragées mènent à une roseraie plantée du temps des colons français et  de l’autre côté à une immense pelouse où se croisent lanceurs de cerfs volants en quête de vent jeunes couples avec petits bébés les premiers pas l’enfant hésite titube avance tournoie accroché au doigt de sa maman copines prêtes pour un pique-nique on jette une nappe sur l’herbe et hop on partage les cacahuètes les petits sandwiches les biscuits les gros pamplemousses à éplucher avec les doigts puis à peler ôter cette peau épaisse tu es entouré de centaines de dialogues de rires de cris partout une atmosphère paisible et vivante pas dérangeante un peu à l’écart vers l’ombre qui avance sous les arbres un kiosque à musique d’où s’échappe le son syncopé d’une batterie roulements de caisse claire cymbales grosse caisse rien que ce rythme là répétitif lancé par un homme assis avec ses baguettes en mains il accompagne du regard un couple de danseurs d’une élégance folle elle cheveux courts ses longues jambes sur ballerines vermillon son tee-shirt imitation Dior ses lunettes de soleil aux verres larges et son pendentif en jade lui tout mince élancé chemise rose il est gracieux classieux ondule du bassin lève ses bras au ciel tu remarques au-dessus de ses mains deux poignets bleus comme les joueurs de tennis pour s’éponger le front il ressemble à un professeur de danse il la conseille avec douceur leurs sourires et ses paupières fermées à elle traduisent le plaisir partagé sensualité palpable malgré le tchac tchac tchac de la batterie ils s’en accommodent en Chine on apprend à s’adapter à accepter on garde son calme on partage et ils enchaînent les pas et les figures seuls au monde jusqu’au coup de fatigue du batteur puis le retour à la sono à des musiques moins monotones elle et lui les partageront encore avec leurs corps et leurs cœurs peut-être même jusqu’à la nuit et au-delà qui sait.

Shanghai est un moment de grâce

danseurs

Tu entres dans Zhōng Shān Gōng Yuán l’un des parcs publics de la ville non-loin de l’ancienne concession française une musique t’appelle derrière les barrières de pierre tu les franchis et là apparaissent des dizaines de couples de danseurs hommes et femmes femmes et femmes hommes et hommes seuls ou seules aussi pour certain.e.s les yeux accordés au rythme et les corps à l’unisson la plupart ne sont plus tout jeunes ils se sourient certains les corps s’écoutent ils s’appliquent avec légèreté la musique s’échappe de sonos portatives posées au bord de la piste improvisée beaucoup de monde autour pour regarder partager ce moment de grâce chacun et chacun.e est venu.e comme il.elle est personne pour se moquer personne pour montrer du doigt tel ou telle maladroit.e non le plaisir d’être ensemble avant tout et d’apprécier le ballet tu perçois chez certains danseurs un voile de nostalgie dans le regard leur jeunesse est loin maintenant mais y avait-il autant de grâce lorsqu’ils dansaient ensemble avant sans cette fragilité d’aujourd’hui qui te bouleverse, Papet, toi qui n’a jamais su danser jamais osé tant tu avais peur d’être ridicule sauf quand la musique était lente et que les slows s’enchaînaient et là tu savourais quelques minutes de grâce auprès des filles aux cheveux qui sentaient si bon.

 

Shanghai est un chantier permanent

Connaissent pas le dimanche ici même hier en clôture de la semaine de congé annuel pour fêter l’anniversaire de la Révolution casser détruire démolir faire disparaître rayer de la carte puis déblayer entasser ramasser charger aller jeter tu ne sais où c’est pareil de chantier en chantier même en plein cœur de la ville tu tombes sur des casques bleus ou jaunes et une pelleteuse en pleine action racle remplit déverse dans un camion au pied d’un immeuble massacré défiguré il ne faisait plus l’affaire peut-être une faillite le magasin qu’il abritait et sur la façade d’à côté trois caractères que tu connais 大上海 grand Shanghai ça veut dire et juste un peu au-dessus à droite Dream in Shanghai Rêver à Shanghai oui rêver c’était un établissement de karaoké c’est bien du rêve qu’il vendait et plus dans les arrière-salles moyennant quelques billets de cent yuans auprès de jeunes animatrices c’est comme ça qu’on les appelle il n’a pas duré plus de cinq ans le business ici les affaires vont vite très vite il suffit que la rentabilité baisse un peu que le karaoké baisse un tantinet de mode pour que ça ferme et que ça reparte sous un autre visage après démolition bien sûr et travail sept jours sur sept sur les centaines de chantiers de la ville tu es ouvrier tu n’as pas le choix si tu craques si tu en as plus qu’assez tu dis stop et dehors d’accord tu en as dix au moins par site qui piaffent d’impatience à la porte et dans la demie-heure tu es remplacé et toi tu n’as plus que tes yeux pour pleurer tu te retrouves dans la rue une main devant une main derrière et bien souvent sans le salaire de tes jours travaillés.