C’est donc ainsi, carnet de deuil

C’est donc ainsi #21
Je te revois
buée et gouttes aux lunettes
frissonnais et riais sous l’averse
te moquais de mon crâne trempé
nous avancions par la pinède
les branches agitées de rafales
têtes en l’air
– les flaques, mèfi, tu lançais
n’y marchons plus
c’est donc ainsi

les pluies de février les buvions dans l’espérance
– regarde, les jours rallongent déjà, tu disais
grappillent des secondes sur l’obscurité
grignotent l’hiver
pourrons bientôt dîner dehors
tu y croyais toujours
fonçais, avançais toujours
toujours
tente de marcher dans tes pas
n’évite pas les flaques
trempé pour trempé désormais
c’est donc ainsi

C’est donc ainsi #20
Ta voix absente
De l’autre côté
Longer le mur de Saint-Pierre
Se perdre du regard dans les allées
Chercher le chemin en vain
Jusqu’à l’étourdissement.
C’est donc ainsi
Le tramway passe et repasse
Je te fais un signe à travers la vitre
Vers les collines en surplomb
En direction de la rosace de pierres où tu t’es dissoute
Tu ne réponds pas.
C’est donc ainsi
Ne me parvient que le parfum des roses
J’aperçois l’éclat des feuilles vert foncé
Et la lumière de mars qui caresse la pierre
Plus rien de toi ou presque
Une abeille timide butine les brins de lavande
Tout autour des galets blancs où reposent tes cendres.

C’est donc ainsi #19
Le printemps se rapproche et tu l’as oublié
Délaissés les crocus et les narcisses
Tu n’avances plus parmi les fleurs.
C’est donc ainsi
Déjà cinq longs mois à constater le vide
À ne plus pouvoir dire jamais plus
Sans étouffer de vertige
Sans frissonner d’effroi.
C’est donc ainsi
Nos sentiers gèlent sous mes semelles
Nos bancs désertent l’azur
Nos rires ont chuté dans le canal tari.

C’est donc ainsi #18
Encore et encore tu grelottes
Notre hiver s’éternise
Il étire son ciel de grisaille
Si peu de douceur sur le chemin
Si peu de bleu au toit des cieux
Continuer d’avancer les yeux égarés
Vers l’horizon que nulle hirondelle ne dévoile.
C’est donc ainsi
Me revient par frôlements l’éclat de ta voix
S’en retourne le tempo que tu donnais aux mots
Se promènent les journées décorées de ton rire
Tandis que s’échappe peu à peu le reflet de tes mains sur mes mains.

C’est donc ainsi #17
La neige a recouvert les galets au Jardin du souvenir
Ces cendres glacées
Ces minuscules fragments blancs et gris
Ignorent la morsure du froid
Ignorent la brûlure du vide
Ignorent le chagrin des survivants
Ignorent la force de la mémoire.
C’est donc ainsi
Toi, tu n’ignores rien de ce qui bat dans ce monde
Ni les rires des enfants
Ni les pleurs des grands
Ni les flocons qui fondent sur les galets au Jardin du souvenir.

C’est donc ainsi #16
Les secondes passent
Et les heures
Dans l’absence de toi
Parfois elle flotte autour de mes yeux
Vive et précise comme tu étais
Parfois l’absence de toi me tient à distance
Douce et prévenante comme tu fus
Parfois elle m’assaille et me frappe à la tête
Au plexus
Aux genoux
Et je hurle pour la dissuader de s’immiscer plus profond.
C’est donc ainsi
Les semaines défilent
Et les mois
Dans le manque de ta lumière
Glacé je reste
Au ralenti comme tu ne voudrais pas que j’erre.
C’est donc ainsi
Dire que tu es déjà si loin me désespère.

C’est donc ainsi #15
Tu n’auras donc pas aperçu l’horreur
Tu n’auras pas reçu l’effroyable secousse
Ils n’auront pas ajouté du chagrin à tes chagrins
N’auront pas réussi à nourrir ta colère
Cette colère que tu rentrais lorsque le rejet de l’autre se déchaînait.
C’est donc ainsi
Le grand malheur de Charlie t’aurait fait hurler
Toi qui refusais la violence
Toi qui abominais la haine.
C’est donc ainsi
Tu chérissais tes prochaines et tes prochains
Tu savais les entendre
Les écouter
Les lire.
C’est donc ainsi
Le monde où tu avances n’entend plus les fusils
Paraît-il…
Puisse-t-il te garder à l’abri de la folie des survivants ici-bas.

C’est donc ainsi #14
La pluie a emporté tes cendres
Dis-moi qu’elles se sont glissées sous terre avant que déboule le gel
Dis-moi que tu n’as pas eu froid.
C’est donc ainsi
Utile fus jusqu’au bout du bout
Aideras à comprendre le mal
Aideras à soigner les souffrantes et les souffrants
C’est sûr.
C’est donc ainsi
Es retournée où tout a commencé pour nous pauvres humains
Cette terre natale
Accueillante pour toi
Hostile pour tant et tant.
C’est donc ainsi
Le gel a épargné tes cendres
Dans l’immense cimetière où flottent tant d’âmes oubliées.

C’est donc ainsi #13
Sans un battement d’aile
Tu es passée de l’autre côté du solstice
Le temps s’est rallongé tel un foulard élancé
Ignorant la césure
Ignorant le chaos qui colle aux secondes tues.
C’est donc ainsi
Ton odeur volette encore
Dans cette chambre vide où tu marchais sans peur
Ignorant le décompte des jours et des nuits
Ignorant les pleurs éparpillés.
C’est donc ainsi
Rien ne dilue le chagrin
Rien de rien
Toi, tu sais l’immensité des astres
Ignorant les siècles finis
Ignorant nos pauvres décennies
Tu parcours des sentiers de lumière
Je sais que tu me souris.

C’est donc ainsi #12
Lorsque tombe le crépuscule
Je cherche le tempo de ta voix tue
Nuages rougis de vent
Horizon ouvert à tant de latitudes
Tu voyages partout où se posent mes yeux.
C’est donc ainsi
Partir ne gomme rien
Partir souligne les contours de tes gestes
Partir ravive le son de tes mots
Partir ressuscite la trace de tes pas dans cette ville nôtre.
C’est donc ainsi
Lorsque la nuit glisse sur les toits et les arbres
Tu jaillis en souriant
Tu prolonges l’enchantement
Tu poursuis ton histoire
Tu lances un pied de nez au point final.

C’est donc ainsi #11
D’heure en heure et de jour en jour
Tes réponses se dispersent dans l’air respiré pour deux.
Jamais plus
Barillet vide face à ces mots
Désarmé devant l’abîme
Engourdi par le poids du silence.
C’est donc ainsi
Au fil des semaines la barque grince et pleure
Nous y voguions ensemble
Sur le sel de nos phrases
Sur l’écume choisie
Sur la vague douce
Jusqu’aux montagnes qui t’appelaient.
C’est donc ainsi que se referme le passage tracé sur ces siècles
Invisible chemin vers l’autre monde et la lumière promise
Je l’entrevois en rêve
Là, vers cette ligne qui embrase l’horizon
Enseveli sous le sombre fardeau de ton absence.

C’est donc ainsi #10
Les heures filent leurs mailles sombres
Sans la musique de tes aiguilles
Sans ton déroulé de pelote
Sans le scintillement de tes doigts
C’est donc ainsi que repose l’ouvrage
Dans le silence de ces nuits où je crois t’entendre rire
Dans l’étirement des secondes noyées
Dans l’absurde renvoi des échos
C’est donc ainsi que tu t’ébats
Si près de nos pauvres carcasses
Si près des pas éparpillés
Si près de nos destinées de comètes

C’est donc ainsi #9
Ta chambre vide
Envolé ton lit de douleur
Dès le pas de la porte
Retrouver le parfum des crèmes pour ta peau sèche
Au mur, le petit tableau avec les fleurs
C’est donc ainsi que se creuse le manque
Le vide rode
De l’autre côté de la fenêtre
Les collines et le ciel que tu regardais
Par bribes
Quelques éclairs de paupières
Avant l’appel de l’obscur
C’est donc ainsi
J’entends encore le souffle las de ta voix
Ton murmure que chassait le silence
Résonnent aussi ton rire et ton appel lorsque j’arrivais
Dans cette pièce où entre encore la lueur des journées de ce monde
C’est donc ainsi que s’égrène l’impitoyable temps du deuil

C’est donc ainsi #8
Le papier reste blanc
Rien qui ne puisse graver ton absence
Fourreau de larmes ouvert à la froidure
Blancheur des lumières de cette ville
Tu y fis tes premiers pas
Y vécus
M’y donnas le jour
Page planche à chaque coin de rue re-parcourue
C’est donc ainsi que se dessine le chemin de manque
Tu résonnes partout et pourtant
Mes doigts tâtonnent dans le vide
Le papier reste blanc
Comme la rose orpheline
Elle se souvient que tu m’attends

C’est donc ainsi #7
Le royaume des larmes
Je t’entends me gronder
Pleurs inutiles puisque la fin est sonnée, dis-tu
Rire plutôt du temps qu’il reste pour respirer ce monde
Cette distance était ta distance paisible
Depuis des années tu la parcourais
Calme
Sans rancoeur ni colère
C’est donc ainsi que je demeure
Glacé de ton absence
Empli de ta voix et de ta douceur
Pauvre fétu de chair et de peau
Je chemine à l’aveugle
Et tu me dis de surtout pas abdiquer
Je t’obéis
C’est donc ainsi que le deuil se dessine
À pas feutrés
À regards de révolte
À minutes glacées
Et ce temps qui file en sourdine
Tu y es juchée et me demandes de voguer en paix
Maintenant que tu avances vers l’autre monde
Paisible et aimante
Comme tu le fus du temps de ta splendeur

C’est donc ainsi #6

Te voilà partie sans prévenir

Tu as filé en douce à l’aube
Épuisée par journées de langueur
Matins de coton profond
Après-midi de plomb
Soirées teintées de soubresauts
Nuits d’errance au fond de ton lit de peine et de morphine
C’est donc ainsi que ton corps a glissé vers l’autre monde
Au petit jour
Dernier souffle effleurant la flamme
Lueur évanescente
Le sentais ces jours-ci
Les ondes refroidies me réveillaient
Os transis
Les miens
Les tiens
Automne en pente de glace
C’est donc ainsi
Je t’entends réclamer les refrains du passage
Les paroles vers l’autre rive
Les mots d’amour qui nous unissent
Uniront
Là-bas comme ici-bas
Maman chérie

C’est donc ainsi #5
Tes doigts effleurent l’écran
À peine
Manquent de force pour naviguer à ta guise
Ongles trop longs, tu m’as dit
Les ai coupés comme ceux d’un bébé
Clic, clic, clic
Tes doigts frais au creux de mes doigts
C’est donc ainsi que ton toucher te lâche
Te fâches un peu
Mais tu gardes intact le souvenir des cachemire, des laines, des tissus
Tu sais l’allure d’une maille
Tu connais le sens d’un velours
Le doux de sa nervure
Tu n’oublies pas le plaisir de soigner le linge
C’est donc ainsi que tu files ton coton
Élégante tu tisses ton sentier vers les contrées d’étoffes
Douce encore, telle une caresse lancée aux anges qui t’invitent là-haut
Pas pressée de les rejoindre mais le désir rode
Belle encore, portée par tes yeux clairs et curieux
Lasse aussi de ne plus souvent lutter contre le poids des paupières
C’est donc ainsi que tu t’effiloches
Happée par l’autre monde
L’au-delà, tu m’as dit
L’au-delà

C’est donc ainsi #4
Tu dégustes une miette
Frêle oiseau allongé sur ton nid de laines douces
Une miette de mousse posée en bout de cuillère
Tu la savoures en souriant
C’est donc ainsi que tu te nourris à présent
Mousse au chocolat noir
Tes lèvres fines en brunissent de plaisir
Souviens-toi des gâteaux du dimanche
Tu ne les oublies pas
Nous les partagions tous ensemble
C’est donc ainsi que tu résistes
Jusqu’au bout des papilles tu te bats
Tu retiens les saveurs de cette vie, à petits pas
Comme un oiseau qui ne veut pas encore s’envoler
Tu restes lovée là face aux cieux d’automne
Les yeux imprégnés de gourmandise
Tu ne renonces pas
C’est donc ainsi que tu poursuis ton chemin de douceur

C’est donc ainsi #3
Tu frissonnes comme en plein hiver
Le froid s’avance
Il s’insinue
Le froid t’encercle jusqu’aux ongles
Phalange après phalange
Assiégée, tu grelottes en silence
Juste en face de la fenêtre dardée du soleil de septembre
C’est donc ainsi que tu t’échappes vers l’autre rive des pôles
Les laines aimées de tes doigts doux s’effilochent
Les pelotes balbutient le refrain éteint des aiguilles
Plus la force de les bercer à la ronde
C’est donc ainsi que tu te faufiles à travers les mailles
Usée
Plus le désir de lancer un nouvel ouvrage
Allongée sur le fil des journées arrachées à la douleur
Paisible tu résistes et tu souris
Tu fais face comme toujours
Effleurée par les mots et les sons comme un ange en route vers les nuages
Bientôt hors du temps
Juchée au bord de ce monde inconnu où s’écrit notre futur commun

C’est donc ainsi #2
Apaisée enfin, dis-tu
Angoisses laissées derrière
La douceur de ce que tu touches du bout de tes doigts, dis-tu
Le calme avant le soupir final
C’est donc ainsi que tu te faufiles entre les heures
Le matin, tu te laisserais bien emmener vers l’autre rive
Ensuite, les voix et les mots et les messages te parviennent
Ravivent la lumière
Et ta voix repart vers les plaines où tu courais jadis
C’est donc ainsi que tu chemines vers la fin
Dans la douceur et le partage d’infime et de profond
Dans l’évocation de ce Dieu auquel tu ne crois plus depuis des lustres
Ce Dieu fainéant pour les vivants
Je sais que de l’autre côté de ce monde existent des rivages
Des forêts, dis-tu
Des mers belles et douces
Je sais que je t’y rejoindrai lorsque sonnera l’heure et que tu me raconteras

C’est donc ainsi #1
Le regard plus clair qu’un reflet de lune
La voix en fuite lente
Le sourire enfantin, édenté
Les mains froides mais tièdes encore un peu mais fraîches
C’est donc ainsi que tu t’apprêtes à partir
À sortir du jeu
À filer jusqu’au bord de ce monde et puis disparaître
Lasse de ces journées et de ces nuits où sourd la douleur
Usée par le goût de plus grand chose
Impatiente un peu d’aller voir si là-bas il n’y a vraiment plus rien de rien
C’est donc ainsi que tu t’éteins
Comme une luciole absorbée par l’aube claire
Comme une flamme privée d’obscurité
Comme une âme en quête d’autre voyage
C’est donc ainsi que tu chemines vers la fin
Cette fin qui me guette aussi et qui sonnera nos retrouvailles
De l’autre côté de ce monde où il faut hélas que nous tombions tous

2 commentaires sur “C’est donc ainsi, carnet de deuil

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