CarnetDeMarseille en jachère

Refermer le carnet pour dix nuits et autant de jours. Partir dans un autre coin du monde. Se rouvrira pour les Vases communicants de juin avec Candice Nguyen. D’ici là, carnet en jachère.

 

Jachère

 

Jachère #34
Nécessité d’une pause
Sillons laissés à la respiration de dix nuits
Approcher d’autres socs
Se nourrir d’autres semences
Écouter l’ailleurs qui appelle
Marcher à pas lents comme une aile qui bat
Pause lumineuse et brûlante
Ailleurs et loin
Le retour résonnera au coeur d’un vase teinté de terre rouge

Livres de ma vie / Haiku. Issa #4

Ermite il fut. Vagabond à travers le Japon. Dans le plus grand dénuement il vécut pendant de longues années. Au contact de la nature. De sa rudesse comme de son charme. Levé sans doute très tôt, Issa. La rosée l’inspira. Elle accompagna ses méditations sur le sens de la vie ici bas.

 

HaikuIssa

 

« Ce monde de rosée

est un monde de rosée

pourtant et pourtant »

La rosée s’en va

n’ayant rien à faire avec

un monde si bas »

 

« Par la rosée blanche

le chemin du paradis

peut être perçu »

 

« La rosée du monde

sur la feuille de lotus –

elle se déforme »

 

« La rosée se lève –

des graines d’enfer encore

à semer ce jour »

 

Copyright @ Editions Verdier

Livres de ma vie / Haiku. Issa #3

Les cerisiers en fleurs. Ils inspirent les poètes japonais depuis des siècles. Leur floraison ne dure que quelques jours. Peut-être est-ce là que réside la source de l’adoration que vouent les Japonais à ces arbres magiques. Issa leur a dédié de nombreux haïkus. En voici quatre. Empreints d’un souffle qui tutoie l’universel.

 

HaikuIssa

 

« Fleurs de cerisier

dans la nuit – de belles femmes

descendant du ciel »

 

« Cerisiers la nuit

une musique du ciel

qu’écoutent les hommes »

 

« Ce monde imparfait

mais pourtant recouvert de

cerisiers en fleurs »

 

« Fleurs de cerisier –

au milieu d’elles se traîne

le genre humain ! »

 

 Copyright @ Editions Verdier

Livres de ma vie / Haiku. Issa #2

Une vie d’errance à observer le monde. Issa ne cessa de contempler la nature. À l’âge de 28 ans, il partit pour un pèlerinage à travers son pays. Crâne rasé et vêtu d’une simple robe. Il marcha pendant 7 ans. Entouré de fleurs, de vent et d’oiseaux.

 

HaikuIssa

 

« Hirondelles du soir

et pour moi un lendemain

sans le moindre but »

 

« Dans les fleurs de thé

ils s’amusent à cache-cache

les petits moineaux ! »

 

« Viens donc avec moi

et amusons-nous un peu

moineau sans parents »

 

Copyright @ Editions Verdier

Livres de ma vie / Haiku. Issa #1

Issa. Quatre lettres pour un nom qui embrasse toute la poésie du monde. L’un des maîtres du haïku il fut. Fils de paysans japonais. Une vie de moine tissée de deuils et de malheur. Un désir quotidien pourtant de dire « le merveilleux sentiment de vacuité d’où surgit l’événement. » Découvert Issa grâce à ma fille aînée qui me parla de la poésie courte venue de Chine. Ancêtre des haïkus. Issa en est l’un des grands maîtres. Il vécut de 1763 à 1827. Comme si c’était hier. Ses haïkus m’accompagnent chaque jour. Tristes souvent. Merveilleux toujours.

 

HaikuIssa

 

« Lorsque l’on vieillit

même la longueur des jours

est source de larmes »

 

« Une grande paix

son regard perce la haie

moine de montagne »

 

« Là puis envolée

la première luciole –

du vent dans ma main »

 

Copyright @ Editions Verdier

Livres de ma vie / Oeuvres poétiques de Léopold Sédar Senghor #3

Léopold Sédar Senghor fut fantassin de 2ème classe au 31ème régiment d’infanterie coloniale et passa deux ans dans un camp de prisonniers. Il n’oublia jamais ses camarades tirailleurs sénégalais qui perdirent la vie lors des deux conflits mondiaux. Témoin, ce vibrant poème qui leur est adressé. Il l’écrivit à Tours en 1938. Il résonne en moi d’autant plus fort que très tôt mon père m’a parlé Histoire. M’a raconté. À Marseille débarquèrent à l’automne 1914 les troupes coloniales – notamment les tirailleurs sénégalais et algériens – avant de rejoindre les soldats français au front.

 

Senghor

 

Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France

« Voici le Soleil

Qui fait tendre la poitrine des vierges

Qui fait sourire sur les bancs verts les vieillards

Qui réveillerait les morts sous une terre maternelle.

J’entends le bruit des canons – est-ce d’Irun ?

On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu.

Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme.

On promet cinq cent mille de vos enfants à la gloire

des futurs morts, on les remercie d’avance futurs morts obscurs

Die Schwarze Schande !

 

Écoutez-moi, Tirailleurs sénégalais, dans la solitude de la terre noire et de la mort

Dans votre solitude sans yeux sans oreilles, plus que dans ma peau sombre au fond de la Province

Sans même la chaleur de vos camarades couchés tout contre vous, comme jadis dans la tranchée jadis dans les palabres du village

Écoutez-moi, Tirailleurs à la peau noire, bien que sans oreilles et sans yeux dans votre triple enceinte de nuit.

Nous n’avons pas loué de pleureuses, pas même les larmes de vos femmes anciennes

–      Elles ne se rappellent que vos grands coups de colère, préférant l’ardeur des vivants.

Les plaintes des pleureuses trop claires

Trop vite asséchées les joues de vos femmes, comme en saison sèche les torrents du Fouta

Les larmes les plus chaudes trop claires et trop vite bues au coin des lèvres oublieuses.

Nous vous apportons, écoutez-nous, nous qui épelions vos noms dans les mois que vous mouriez

Nius, dans ces jours de peur sans mémoire, vous apportons l’amitié de vos camarades d’âge.

Ah ! puissé-je un jour d’une voix couleur de braise, puissé-je chanter

L’amitié des camarades fervente comme des entrailles et délicate, forte comme des tendons.

Écoutez-nous, Morts étendus dans l’eau au profond des plaines du Nord et de l’Est.

Recevez ce sol rouge, sous le soleil d’été ce sol rouge du sang des blanches osties

Recevez le salut de vos camarades noirs, Tirailleurs sénégalais

MORTS POUR LA RÉPUBLIQUE ! »

 

Copyright @ Editions du Seuil

Livres de ma vie / Oeuvres poétiques de Léopold Sédar Senghor #2

Le chantre de la négritude – il fut aussi le premier président de la république du Sénégal – écrivit aussi nombre de poèmes d’amour d’une beauté absolue. Inspirés notamment par sa femme Colette. « Avant la nuit » est extrait de ses Lettres d’hivernage. L’hivernage de la Femme. Avec un F majuscule comme il aimait l’écrire pour les célébrer toutes.

Senghor

Avant la nuit

 

« Avant la nuit, une pensée de toi pour toi, avant que je ne tombe

Dans le filet blanc des angoisses, et la promenade aux frontières

Du rêve du désir avant le crépuscule, parmi les gazelles de sable

Pour ressusciter le poème au royaume d’Enfance.

 

Elles vous fixent étonnées, comme la jeune fille du Ferlo, tu te souviens

Buste peul flancs, collines plus mélodieuses que les bronzes saïtes

Et ses cheveux dressés, rythmés quand elle danse

Mais ses yeux immenses en allés, qui éclairaient ma nuit.

 

La lumière est-elle encore si légère en ton pays limpide

Et les femmes si belles, on dirait des images ?

Si je la revoyais la jeune fille, la femme, c’est toi au soleil de Septembre

Peau d’or démarche mélodieuse, et ces yeux vastes, forteresses contre la mort. »

 

Copyright @ Editions du Seuil

Livres de ma vie / Oeuvres poétiques de Léopold Sédar Senghor #1

Découvert Léopold Sédar Senghor sur le tard. L’avais écouté parler à la radio. Négritude. Homme noir. Colonisation. Esclavage. Émancipation. Libération. Rêvé de l’Afrique noire grâce à lui – ses poèmes – et Césaire et Youssou Ndour. Et puis un jour, le Sénégal en vrai. En chair et en ciel. Ancrer mes pas sur cette terre berceau. Visiter la maison natale du poète à Joal et redouter au cœur du ventre le retour en Europe. Redouter cet arrachement. Quelques années plus tard, serai bientôt de retour là-bas. Emmènerai ce livre aux parfums d’amour et de liberté. Le montrerai aux enfants du Sénégal et à leurs parents.

 

Senghor

Que fais-tu ?

 » « Que fais-tu ? À quoi penses-tu ? À qui ? »

C’est ta question et ta question. Rien n’est plus mélodieux que le coureur de cent mètres

Que les bras et les jambes longues, comme les pistons d’olive polis.

Rien n’est plus stable que le buste nu, triangle harmonie

Du Kaya-Magan

Et décochant le charme de sa foudre.

Si je nage comme le dauphin, debout le Vent du Sud

C’est pour toi que je marche dans le sable, comme le dromadaire.

Je ne suis pas roi du Ghana, ni coureur de cent mètres.

Or tu ne m’écriras plus « Que fais-tu ? »…

Car je ne pense pas, mes yeux boivent le bleu,

Rythmiques

Sinon à toi, comme le noir canard sauvage au ventre blanc.  »

 

Copyright @ Editions du Seuil

Livres de ma vie / Se taire est impossible

Je me souviens de Buchenwald. J’ai 15 ans et découvre ce camp de concentration, situé près de Weimar. RDA à l’époque. Buchenwald. Forêt de bouleaux, je traduis. J’aime tant la langue allemande. Buchenwald. Vestige d’un temps qui me semble si proche, moi qui suis né en 1954… Chambres à gaz, crématoires, infirmerie, monceaux de cheveux et de lunettes et de dents en or. Et ces listes de noms de personnes assassinées par les nazis. Je découvre à 15 ans que les humains sont capables de se faire ce que même les loups ne se font pas. Je me souviens de mes sanglots retenus alors et de mon sang qui se glace, bien plus tard, à la lecture de ce petit livre d’échanges entre deux rescapés des camps de la mort, Jorge Semprun et Elie Wiesel, 50 ans après la fin de la seconde guerre mondiale.

Setaireestimpossible

 

« J.S. : Moi, je descendais dans le petit camp depuis l’automne 1944 pour voir certains amis, certaines personnes, qui étaient par exemple dans la baraque des invalides, la baraque 56. Halbwachs, qui avait été mon professeur à la Sorbonne, er Maspero, le père de François Maspero, qui était aussi un grand orientaliste. Et on voyait les conditions de vie du petit camp. Mais elles se sont détériorées brutalement.

E.W. : Fin janvier. Je me souviens que devant la grande baraque de la quarantaine, pour nous chasser, on nous aspergeait avec de l’eau. Avec de l’eau glacée devant la baraque. On devenait des glaçons. ET j’étais avec mon père. Et puis mon père n’était plus mon père. Mon père était mort. Et puis en fait, je ne connaissais plus Buchenwald. Je n’ai plus vécu. Donc à partir de ce jour-là jusqu’à la Libération, je n’étais plus là.

J.S. : Oui, tu le dis dans ton livre. Toutes ce semaines, où machinalement, de façon presque inconsciente, tu faisais un certain nombre de gestes, parfois il t’arrivait de jouer aux échecs sans savoir ce que tu faisais, et en même temps. Tu étais déjà…

E.W. : Je n’étais plus là. Je n’ai vécu que pour mon père. Parce que je savais que ma petite sœur, ma mère, n’étaient plus là. Les grandes sœurs, j’avais espéré bien sûr qu’elles étaient encore en vie. Mais c’était mon père. Toi, tu comprends, tu avais une vie active à l’intérieur du camp, tu savais pourquoi tu étais là, tu étais résistant, tu te battais, tu faisais partie de la Résistance. Moi j’étais un « musulman », comme on disait à l’époque n’est-ce pas, j’étais un objet. Je ne savais pas ce qui se passait. »

Copyright @ Mille Et Une Nuits & Arte Éditions

Livres de ma vie / Dictionnaire des mots rares et précieux #4

Verbes à foison dans la langue française. L’une de ses richesses. Peut-être la plus précieuse. Le verbe teinte. Nuance. Il invite au voyage. Dans l’espace et dans le temps. Difficile à conjuguer parfois mais on lui pardonne. En voici trois, en D. Comme deviner ou débroussailler. À vous de faire rouler les dés.

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DÉBACLER, v.tr. Mar. Faire sortir d’un port les vaisseaux vides afin de permettre aux bateaux pleins d’y venir décharger à leur tour.

DÉCOMPOTER, v.tr. Agric. Modifier l’ordre dans lequel se suivent les semailles et les fumures.

DUIRE, v.tr. Vieux mot qui a signifié accoutumer, dresser, et qui ne s’est conservé que dans le vocabulaire de la fauconnerie, où l’on dit duire un oiseau pour l’apprivoiser et lui enseigner à chasser.

Livres de ma vie / Dictionnaire des mots rares et précieux #3

Mots déguisés. Mots caméléons. Mots qui prennent un malin plaisir à nous induire en erreur. De nous entraîner sur de fausses pistes. Mots mosaïques. Précieux et mystérieux. Planqués derrière leur parure trompeuse. En voici trois en C. C comme cache-cache.

dictionnaire des mots rares et précieux

CANON, n.m. Archéol. Pot à onguent. // Art. vétér. Partie de la jambe du cheval comprise entre le genou et le boulet. // Cost. Ornement d’étoffe attaché au bas d’une culotte, parure fort en vogue au XVIIIème siècle. // Techn. Corps d’une seringue. Pièce de la serrure qui reçoit la clé. Partie forée de la clef. Bâton de soufre. Instrument à l’usage des repasseuses pour tuyauter les dentelles. Tuyau de la plume d’oie. // Imprim. Nom donné à des caractères d’imprimerie qu’on emploie principalement pour des affiches. // Métrol. Petite mesure pourles vins d’une capacité d’un huitième de litre.

CARCAN, n.m. Collier d’orfèvrerie autrefois porté par les femmes.

CATIN, n.m. Bassin de réception du métal en fusion dans les fours à réverbère.

Livres de ma vie / Dictionnaire des mots rares et précieux #2

Mots de métiers, mots de labeur, mots qui soulignent un défaut, une anomalie. Mots qui se rapportent à l’écrit, à son histoire. La lettre B en regorge. En voici trois, pour la bonne bouche.

dictionnaire des mots rares et précieux

 

BATTITURE, n.f. Se dit des petits fragments de métal incandescent qui jaillissent sous les coups du marteau de forge.

BLÉSITÉ, n.f. Vice de prononciation proche du zézaiement et consistant à substituer une consonne faible à une plus forte

BOUSTROPHÉDON, n.m. Paléogr. Manière d’écrire alternativement de droite à gauche et de gauche à droite, à l’imitation des sillons d’un champ. Les plus anciennes inscriptions grecques sont en boustrophédon.

Copyright @  les Éditions 10/18, sous la direction de Jean-Claude Zylberstein

Livres de ma vie / Dictionnaire des mots rares et précieux #1

Toujours aimé les mots. Pour leur sonorité surtout. Bavard depuis le berceau, toujours raffolé des mots dits, dictés, criés, lâchés en douceur ou énoncés. Et puis les accents. Tous les accents. Le pointu de Paris, le traînant de Corse, le brut de Lorraine et surtout les accents venus d’ailleurs. D’autres pays. Mon grand-père zurichois roulait les r et promenait des sonorités germaniques que j’adorais. Jesùs, mon ami de Valencia a du mal avec les g et les v. J’admire sa volonté d’apprendre. Son application. Je déteste les gens qui se moquent du français parlé avec les accents du monde.

J’aime aussi les mots qui ouvrent des horizons poétiques ou mystérieux ou les deux à la fois. Les mots rares. Ceux que l’on n’entend plus. Ceux que je n’ai jamais entendus. Dont j’ignore le sens. Rares et précieux. Rassemblés dans un petit dictionnaire où je me plongerai de temps en temps ici en vous invitant à picorer avec moi quelques pépites.

dictionnaire des mots rares et précieux

ABROUTI, E, adj. Bois abrouti : dont les pousses ont été broutées par le bétail.

ACCON ou ACON, n.m. Navig. Chaland de faible tirant d’eau. // Embarcation utilisée dans les parcs à huîtres et à moules // Petit bateau plat permettant d’aller sur les vasières.

ALLEMANDERIE, n. f. Techn. Atelier de forge où l’on tranforme le fer en barres calibrées.

 

Copyright @  les Éditions 10/18, sous la direction de Jean-Claude Zylberstein

Livres de ma vie / B comme Bruegel #4

La Fenaison. La campagne en été. Les travaux des champs. Hommes, femmes et bêtes. Les origines. Les racines communes. C’est comme si Bruegel nous faisait entendre leurs gestes en nous reliant à nos ancêtres paysans. Paysage où règne la paix. Horizon dégagé ouvert sur d’autres contrées peuplées de gens de la terre. On se prend à imaginer que la rivière nous entraine vers la mer. Ces travailleurs des campagnes ne la connaîtront sans doute jamais.

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R comme Reportage

« Bruegel est comme un journaliste qui ferait un reportage en images. Dans les campagnes, l’œil aux aguets, il observe les paysans qui travaillent puis, de retour dans son atelier, il peint des scènes qui racontent la vie des gens de son temps. Il ne cherche pas alors à inventer des histoires mais à décrire les choses telles qu’elles sont.

Un jour, un riche amateur d’Anvers lui passe une commande qui lui fait grand plaisir : une série de tableaux représentant les saisons pour décorer sa maison. Bruegel peint la fin de l’hiver lorsque tout est humide et sombre et le début de l’été quand les fruits sont si bons, il peint l’été doré des moissons et la venue de l’automne. Il peint l’hiver tout blanc et le froid et la glace.

À chaque saison sa couleur : jaune pour le plein été, bleu pour le printemps, brun pour l’automne. Ici pour ce radieux mois de juillet, l’un des six panneaux peints par Bruegel, c’est le vert qui domine ».

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Copyright @ Réunion des Musées Nationaux. Collection dirigée par Marie Sellier

Livres de ma vie / B comme Bruegel #3

Les Mendiants. Affreux et abandonnés. Esseulés déjà en ces temps reculés. Rien ne change. Contemporains donc ces estropiés. Tant et tant croisés dans nos villes. Les guerres et la misère ne cessent de lâcher leurs terribles semailles. Siècle après siècle. Nos indifférences demeurent. Tableau universel. Le seul de Bruegel conservé au musée du Louvre à Paris.

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M comme Mendiants

« C’est une toute petite peinture, à peine plus large qu’une page de ce livre. On y voit cinq mendiants, cinq estropiés dans un petit jardin en friche. Ils sont déguisés. Ces tuniques piquées de queues de renard, ces chapeaux de carnaval, c’est sans doute pour attirer l’attention des gens : « S-il vous plaît, Monseigneur, une petite pièce, pour un pauvre cul-de-jatte ! »

Derrière les mendiants agglutinés, derrière la femme qui trottine vers la droite, une assiette à la main, une allée s’échappe vers un porche. Au-delà, on découvre des arbres au feuillage argenté, un coin de ciel bleu… Comme si Bruegel avait voulu opposer l’univers des hommes, imparfait, torturé, à la nature si sereine, si parfaite. La folie de l’un à l’harmonie de l’autre. »

Mendiants

Copyright @ Réunion des Musées Nationaux. Collection dirigée par Marie Sellier

Livres de ma vie / B comme Bruegel #2

La chute d’Icare. Un tableau ouvert comme un continent. Des hommes au bord d’un monde connu. La campagne et la mer. Ce monde me parle. Comme familier il est. Le laboureur derrière son cheval. Le regard fixé sur le soc et le sillon à naître. Le berger rêveur. Les yeux au ciel tandis que ses moutons paissent comme au bord d’une falaise. La caravelle. Voiles arrondies de vent. Coque géante et à quelques vaguelettes de là, deux jambes roses. Les jambes d’Icare. Du personnage mythologique, Bruegel ne nous montre que les gambettes. Noyade ? Nul ne le sait. Ce simple détail compte peu en fait, face à la beauté du monde. Les îles au loin, l’horizon, le soleil levant, d’autres bateaux et au-delà, une cité. Un port où vivent et travaillent d’autres hommes. J’ignore pourquoi mon regard a peu voyagé vers la droite du tableau. À peine aperçu le pêcheur. Ai imaginé les montagnes blanches comme un iceberg monstrueux. Quant à Icare…

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I comme Icare

« D’abord, on ne voit qu’un laboureur qui travaille avec application, indifférent au paysage qui l’entoure. Le jour se lève à l’horizon, une brise légère gonfle les voiles du navire… Tout est calme et splendide. Mais comme ce tableau est intitulé La chute d’Icare, on cherche Icare ! Où est-il ? Où est l’homme-oiseau, le premier fou volant qui réussit à s’élever dans les aires avec des ailes de plume et de cire ?

On découvre le berger qui rêve en gardant ses moutons, le pêcheur sur la berge qui lance de nouveau sa canne. Et puis soudain on voit ces jambes qui s’agitent, cette main, ces plumes qui tourbillonnent. Le voici, Icare ! À trop vouloir s’approcher du soleil, il s’est brûlé les ailes. La cire a fondu et il est tombé. C’est la fin de l’aventure que Bruegel a choisi de peindre, comme pour dire : « Voilà à quoi mène l’orgueil ! »

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Copyright @ Réunion des Musées Nationaux. Collection dirigée par Marie Sellier

Livres de ma vie / B comme Bruegel #1

Sur le rayon peinture de ma bibliothèque, ce petit livre de la collection « L’enfance de l’art » acheté il y a quelques années au Musée Guggenheim de Bilbao. Bruegel. Pierre dit l’Ancien. Lumière douce, monstres, paysages à l’italienne inspirés par un voyage près de la Méditerranée après une traversée de la France et du Mont Cenis. Ce petit livre a réveillé en moi la sensation rare d’être happé, transporté vers un pays fantastique. Je me souviens. Jeune j’étais. Des heures passées à nommer les miniatures. A détailler chaque personnage. Chaque scène. B comme Bruegel est un merveilleux sésame pour donner envie aux enfants – et aux grands aussi – d’approcher l’œuvre de celui que l’on surnommait « le second Bosch ».

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G comme Galipettes

« Attention ! Ici on joue. On fait des galipettes ou le poirier, on court derrière un cerceau, on fait une partie de dé, d’osselets ou de toupie… Mais attention ! Jouer ne veut pas dire s’amuser. Pas de joie, souvent même pas d’expression du tout sur le visage de ces enfants qui ressemblent si peu à des enfants. Ce sont des adultes miniatures, presque des automates, qui s’appliquent à jouer pour passer le temps.

Sur ce même tableau, Bruegel a regroupé plus de quatre-vingt jeux différents, comme s’il avait voulu réaliser une page d’encyclopédie illustrée. Le regard est attiré par les taches rouges et bleues des vêtements qui se détachent bien sur le sol ocre. On navigue d’un groupe à l’autre. Et soudain on découvre un détail insolite : là, encadrée par l’ogive du préau, une petite fille accroupie… fait pipi ! »

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Copyright @ Réunion des Musées Nationaux. Collection dirigée par Marie Sellier

 

Livres de ma vie / La Gloire de mon père #3

L’attrait des mots. Se sentir happé par leur charme. Leur sonorité. Leur géographie dans la phrase. Voyelles parmi les consonnes au cœur des mots. Les nommer, les répéter, au risque de prendre la mention « bavard » sur chaque bulletin trimestriel, de la 6ème à la Terminale. Pas forcément de quoi vous donner une belle note au Bac Français mais qu’importe. Les mots. Compagnons de nos vies. Trésors à portée de bouche et de main et de clavier. Les chérir aussi dans les autres langues du monde, et notamment la langue occitane qui résonnait souvent aux oreilles du petit Marcel Pagnol.

 

LaGloiredemonpère

« D’ailleurs, ce qu’ils disaient ne m’intéressait pas. Ce que j’écoutais, ce que je guettais, c’était les mots : car j’avais la passion des mots ; en secret, sur un petit carnet, j’en faisais une collection, comme d’autres font pour les timbres.

J’adorais grenade, fumée, bourru, vermoulu et surtout manivelle : et je me les répétais souvent, quand j’étais seul, pour le plaisir de les entendre. Or, dans les discours de l’oncle, il y en avait de tout nouveaux, et qui étaient délicieux : damasquiné, florilège, filigrane, ou grandioses : archiépiscopal, plénipotentiaire.

Lorsque sur le fleuve de son discours je voyais passer l’un de ces vaisseaux à trois ponts, je levais la main et je demandais des explications, qu’il ne me refusait jamais. C’est là que j’ai compris pour la première fois que les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images. »

Livres de ma vie / La Gloire de mon père #2

À la maison, pas de voiture avant je ne sais plus quand. De toutes façons, mon père détestait conduire. Alors, le samedi c’était en bus que nous montions à Gémenos. Aux Quatre Chemins, nous descendions. Mon grand-père venait me chercher pour me chaler en vélomoteur. Je me souviens de sa nuque parfumée de sueur. Teintée de champs et de fleurs. Ce parfum m’accompagnait jusqu’à la ferme où nous attendait Mémé Hélène. Le « messager des vacances » dont Marcel Pagnol guettait l’arrivée, c’était Pépé.

LaGloiredemonpère

« C’était une charettte bleue, d’un bleu délavé, qui laissait trasparaître les fibres du bois. Les roues très hautes avaint un jeu latéral considérable : quand elles arrivaient à bout de jeu, c’est à dire à chaque tour, il y avait un choc tintant. Les cercles de fer tressautaient sur les pavés, les brancards gémissaient, les sabots du mulet faisaient sauter des étincelles… C’était le chariot de l’aventure et de l’espoir…

Le paysan qui le conduisait n’avait ni veste ni blouse, mais un gilet tricoté, d’une laine épaisse, feutrée par la crasse. Sur la tête, une casquette informe, à la visière ramollie. Cependant, de belles dents blanches brillaient dans un visage d’empereur romain. Il parlait provençal, il riait et faisait claquer une longue lanière au bout d’un manche de jonc tressé.

Aidé de mon père, et grandement gêné par les efforts du petit Paul (qui s’accrochait aux plus gros meubles en prétendant les transporter), le paysan chargea la charrette, c’est à dire qu’il y entassa le mobilier en pyramide. Il en assura ensuite l’équilibre par un treillis de cordes, cordelettes et ficelles, et jeta sur le tout une bâche trouée. Alors, il s’écria en provençal :

« Cette fois-ci, nous y sommes ! » et il alla prendre la bride du mulet, qu’il fit démarrer au moyen de plusieurs injures blessantes, accompagnées de violentes saccades sur le mors du peu sensible animal. »

 

Livres de ma vie / La Gloire de mon père #1

Fils d’instituteur je suis. Paul James Schulthess enseigna aux petits Marseillais pendant plus de trente ans. Je fus son élève. Pas simple mais quelle fierté, malgré la sévérité du bonhomme. Lire La Gloire de mon père, ce fut d’abord une histoire de fierté, je crois. Rencontrer Marcel dès l’enfance et partager cette admiration pour celui qui apprend, qui transmet.

Ce livre est gravé à vie aussi parce que j’ai passé tant et tant de dimanches et de vacances au pied du Garlaban, à Gémenos, chez ma grand-mère Hélène et Paul son ouvrier agricole de mari. Les parents de mon père. Je n’en oublie ni la lumière ni les parfums. Je les retrouve à l’identique dans ce premier tome des Souvenirs d’enfance, publié en 1957 par Marcel Pagnol. Trois ans après ma naissance.

LaGloiredemonpère

« Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers.

Garlaban, c’est une énorme tour de roches bleues, plantée au bord du Plan de l’Aigle, et immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de l’Huveaune.

La tour est un peu plus large que haute : mais comme elle sort du rocher à six cents mètres d’altitude, elle monte très haut dans le ciel de Provence, et parfois un nuage blanc du mois de juillet vient s’y reposer un moment.

Ce n’est donc pas une montagne, mais ce n’est plus une colline : c’est Garlaban, où les guetteurs de Marius, quand ils virent, au fond de la nuit, briller un feu sur Sainte-Victoire, allumèrent un feu de broussailles : cet oiseau rouge, dans la nuit de juin, vola de colline en colline, et se posant enfin sur la roche du Capitole, apprit à Rome que ses légions des Gaules venaient d’égorger, dans la plaine d’Aix, les cent mille barbares de Teutobochus . »

Livres de ma vie / Poèmes de l’infortune

Classe de quatrième. Je me souviens de la Complainte de Rutebeuf récitée par mon professeur de Français. Elle tenait en main un livre à la couverture décorée d’enluminures. Poèmes de l’infortune. Du rouge et de l’or. Merveilleux. Le Moyen-Âge nous disait-elle.  Je répétais dans ma tête « Le Moyen-Âge ». « Ils ont été trop clairsemés / Je crois le vent les a ôtés / L’amour est morte »… Complainte mélancolique. La poésie de Rutebeuf rapprochait ce temps reculé. Me le rendait tellement actuel. Du coup, il me semblait familier. Nous étions en 1968. J’entrais dans l’adolescence. Mis à part l’Allemand, la poésie c’était ce que je préférais étudier. Pauvre Rutebeuf est sans doute le poème du Moyen-Âge dont je garde le souvenir le plus vivace. À l’époque, je savais le réciter par coeur.

rutebeuf

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Avec le temps qu’arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n’aille à terre
Avec pauvreté qui m’atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d’hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m’était à venir
M’est advenu

Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m’évente
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

L’interprétation de Joan Baez m’a toujours bouleversé. Aujourd’hui encore, elle me déchire le coeur.

Livres de ma vie / Marsiho #7 / (suite et fin)

Rester. Partir. Passer sa vie entre mer et collines ou s’escaper, mettre les voiles, changer d’horizon, désirer un ailleurs inconnu. Dilemme profond pour nombre de Marseillais. Beaucoup le tranchent en demeurant dans la ville natale. D’autres boulèguent. J’en suis. Mais toujours revenir… car ici, qu’est-ce que l’on voyage !

AndréSuares

« …Celui qui naît et grandit à Marseille n’a pas besoin de partir : il est déjà parti. Comme ils rencontrent tous les visages et tous les peuples de la terre, entre les allées de Meilhan et les ports, la plupart de enfants ne rêvent pas de voir le monde. Un petit nombre d’autres brûle, au contraire, de tout quitter et de mettre le cap sur le large. Plus fort que le désir de voyage, le désir de la mer ; et plus que le désir de la mer, la nostalgie d’ailleurs. Où ? Ailleurs. À quelle fin ? Ailleurs. Pour quoi ? Ailleurs est le nom du pays inconnu, le plus beau des pays. Ailleurs, le pays où l’on n’est pas et où l’on pourrait être ; celui où nul n’a été, jusqu’à ce qu’on y soit.

À Marseille, comme dans tous le grands ports, l’indigène aime la mer à la façon des riverains amis de leur fleuve ou de leur rivière. Pour eux, la mer est la belle eau familière, l’air plus vif, l’aventure d’une demi-journée, le plus large rire de la nature, les bains dans le flot doré, le canot et la pêche.

Mais les amants d’Ailleurs ont pour la mer une toute autre passion. Jour et nuit, les mâts tissent le filet de la séduction, et le cœur du jeune homme fait nœud à chaque maille. Il ne dort plus. Que de navettes sur le ciel du Vieux Port ! Il est pris aux rets de sa convoitise… »

Copyright @ Editions Jeanne Laffitte

Berceau des Dieux / Vases communicants / Échange avec Claudine Sales / #vasesco mai

C’est avec émotion que je participe aujourd’hui pour la première fois aux « Vases communicants », beau projet d’échange et de partage initié par Le tiers livre de François Bon et Scriptopolis. Le premier vendredi du mois, chacune et chacun se lance dans un voyage d’écriture sur le blog d’un(e) autre. « Circulation horizontale sur la Toile pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ».
Ces tout premiers vases partagés, nous avons choisi avec Claudine Sales de les remplir ensemble de mer et d’océan. Qu’elle en soit remerciée du fond du coeur.
Claudine Sales est une artiste qui m’émerveille au quotidien. Je côtoie ses dessins sur son blog colorsandpastels . Coloriste hors pair, elle m’emmène voyager vers les plages du Nord, sur les sables du Japon, au bord des baies imaginaires où s’envolent ses rêves. Ses vagues sont douces, ses écumes sensuelles, ses poissons malicieux, ses ciels tourmentés et ses couchers de soleil si puissants que l’on s’y perdrait.

Voici le dessin qu’elle a déposé sur mon carnetdemarseille transformé en vase de mai, accompagné de ce texte :
« Méditerranée. Berceau bleu dans lequel les dieux violents jetèrent au hasard d’âpres rochers vengeurs. J’ai vu du ciel de Grèce les îles et les côtes creusées de cavernes mystérieuses où naquirent ces dieux. Je ne connais pas Marseille. J’imagine en rêvant que des chants rocailleux éclaboussent aux calanques les mêmes souvenirs divins.»

Calanquesfinphoto

Dessin : « Berceau des dieux », d’après l’une de mes photographies de la calanque marseillaise de Sugiton.

Claudine Sales dessine ainsi depuis près de dix ans sur du papier Canson. Elle utilise des pastels Conté, sauf pour le blanc. Là, c’est un Sennelier ou un Schmincke qu’elle choisit.

Grand merci à elle d’accueillir mon texte parmi ses créations dans son vase disposé sur colorsandpastels
Remerciements aussi à Brigitte Célérier pour sa veille attentive et généreuse de nos Vases communicants.
Elle en établit chaque mois la liste des participant(e)s sur la page Rendez-vous des vases.
Grâce à son travail minutieux, nous pourrons voyager vers d’autres vases, d’autres textes et d’autres images.

Livres de ma vie / Marsiho #6

Saint-Victor. Antique église aux cloches tonitruantes. Nichée au-dessus du Vieux Port. Ferveur des prières en son sein. C’est ici que mon père m’emmena écouter mes premiers concerts de musique classique. Bach, Mozart. Souvenir d’un recueillement profond souligné par la magique austérité de ce lieu auquel Suarès déroule ce splendide tapis coloré.

AndréSuares

 

« … Il fait grand jour rouge au-dehors ; mais ici, passé la porte, c’est la fraicheur et l’ombre d’une demi-nuit. Saint-Victor est la seule église de Marseille. Il y a bien la première cathédrale, la vieille Major : elle est morte ; elle rentre sous terre : collé à son flanc, la nouvelle l’a tuée.

Énorme et vide, riche et sans beauté, cette parvenue n’est pas vivante elle-même. Saint-Victor, au contraire, lance le profond regard de l’âme fidèle sur sa petite place étroite : esplanade déserte, au-dessus du Vieux Port, verte et noire, l’herbe entre les pavés et parfois un vol de mouettes, la solitude ne démantèle pas cette église de sa rude et chaude vie.

Quel fort rendez-vous elle donne au mistral sur cette terre : il la prend debout au nez, ou par le travers de la joue ; il va l’emporter. Toute pesante et toute assise qu’elle est, s’il la saisit par dessous, la vieille église des marins s’élèvera d’un seul coup dans le ciel, magnifique quatre ponts de pierre, en partance vers les échelles du Paradis. Intacte, Saint-Victor serait la plus ancienne basilique de la France.

Telle quelle, dans son armure roide, elle est de la flotte militante : elle parle à la ville païenne la langue du plus vieil âge chrétien. Elle est carrée en ses tours, en ses créneaux, en tout son plan… »

La suite du texte – écrit je le rappelle en 1929 – revêt une « sonorité » qui choque pour le moins :

« C’est une forteresse de prières contre les mécréants, contre les Arabes et les « Teurs », s’il y en a : sa carrure, en tout, s’oppose au croissant. Elle est guerrière et bonne femme.»

85 ans après, ces phrases font mal aux yeux, plus que jamais. Une douleur à peine adoucie par la suite du texte :

« Solide citadelle contre les Infidèles, elle est aussi le refuge contre contre les infortunes de la mer, les tempêtes et les orages. Toujours dans l’ombre, une forme prosternée prie, un fichu noir sur une jupe de laine noire : femme de pêcheur, femme de malheur ; mère de marin, mère de chagrin. »

Copyright  @ Editions Jeanne Laffitte