Carnet d’écoute

écoute

À Marseille tu écoutes toujours les gens dans la rue
surtout les femmes
peut-être parce que tu perçois mieux leurs vibrations
le flot de leurs mots roule vers tes oreilles
happé par leur son tu es au fur et à mesure qu’elles se rapprochent
souvent tu ne comprends pas ce qu’elles disent quand tu les croises
tu acceptes de rester en dehors des paroles qui surgissent et qui passent
en dehors de leur rythme de leur modulation de leur timbre de leur volume
mais parfois tu en imprimes des bribes
tu saisis des petits mots
ces sons fugaces mis bout à bout en un éclair t’emmènent à chaque fois vers de petites histoires tu te les racontes ensuite dans ta tête et les écris dans ton carnet d’écoute

1/ Vous êtes une merveille !

Il tourne il vire sur le trottoir il ne peut s’arrêter parfois tu sens qu’il voudrait se poser un peu en terrasse et respirer mais là non il ne peut il va et vient la rue est longue elle court du quai à la place là-haut et il monte et descend essoufflé pardi il imprime un rythme fou il marche un peu comme s’il était en cage comme ces pauvres fauves enfermés dans les zoos pourtant aucune barrière aucune entrave à ses mouvements lorsqu’il passe devant la table où je prends mon café il ferme les yeux et continue à avancer il me semble même qu’il accélère en nous frôlant nous les quelques clients qui profitent de la douceur du crépuscule pour respirer l’air de la ville débarrassé des brassées de fumées qui ont enveloppé chaque quartier tout l’été il nous passe devant en apnée le regard vissé sur le trottoir pavé tout jeune il est blond comme un angelot de Botticelli la bouche carmin gourmande des doigts longs sans doute mais comment le savoir le deviner il serre ses poings et il repart vers le port il vole presque le regard dressé vers le ciel à présent puis il s’en retourne il s’approche maintenant juste à la bonne vitesse je range mon rouge à lèvres le temps de me parfumer il s’arrête devant ma table et me lance
– vous êtes une merveille !