Hiver #10 Au cœur de la mer petite

Une île sur la lointaine mer petite. Elle nous attend, au sud de la terre où finit la France, là-haut à gauche sur la carte. Plein nord-ouest. Plus qu’un bon quart de journée à rouler vers elle, à l’imaginer trempée de pluie et secouée de rafales, comme souvent en terre bretonne. Je me souviens d’un jour de tempête sur Brest, il y a quelques années mais je n’oublie point de me méfier des clichés. À l’arrivée sur l’île, les gouttes sont timides et le vent bien présent oui, mais pas de quoi faire voltiger les casquettes et claquer fort les haubans. L’air offre une improbable douceur. Un petit bateau blanc et bleu foncé en bout de quai. Le temps de caler mon violoncelle à l’abri des embruns et le voyage commence vers la perle de la mer petite. Prenons place dehors, côté poupe. Une demoiselle en pantalon de ciré et bonnet rayé contrôle les billets. Une îlienne à chapeau se délasse à tribord. Un monsieur à la barbe rousse tire sur son court cigare. Le sillage d’écume trace une frise argent, comme un mascaret fuyant. Le courant freine le bateau. Il finit par se faufiler jusqu’à la cale du Port Blanc. En trois minutes, même pas, nous voici rendus sur l’Île-aux-Moines. Izenah en langue bretonne.

Cette langue, comment sonne-t-elle sur ses terres ? Impatience de l’entendre raconter des histoires de marins, de cabotage, de pêche et de fortunes de mer. Tenter de dénicher dans les ruelles du bourg et sur les chemins côtiers un possible écho vivant de ce parler qui sonne doux et âpre, rude et suave, rocailleux et aiguisé, à mes oreilles de Provençal. Au bout de la Pointe de Brouel, rencontrer Noël, la soixantaine barbue et moustachue, l’œil rusé de corsaire, près de dix années dans la Royale à arborer le drapeau breton sur sa tenue de matelot et à purger des semaines de trou. L’écouter raconter que la langue de ses ancêtres, il la comprend couci-couça mais ne la parle pas. Personne ici ne la parle plus à cause des Français. À l’école de la République, les élèves se faisaient taper sur les doigts lorsqu’ils parlaient la langue de leurs parents et grands-parents. Du coup, la transmission s’est tarie. Ma Mémé Zoé vécut cette injustice-là dans son Haut-Var natal. Ne pas rester sur la tristesse du constat. Se tourner vers les trésors silencieux offerts par Izenah. Tous parlent la langue de la lumière et de la mer.

L’Île aux Moines est la plus grande île du Golfe de Morbihan. Ce caillou de navigateurs et de pêcheurs n’a jamais accueilli de monastère. Elle tient son nom de la croix qu’elle dessine sur les flots lorsqu’on la regarde du ciel. Depuis la terre, c’est un désir de marche et de respiration qu’elle fait naître, cette croix biscornue. Avancer du père au fils et du Saint-Esprit jusqu’à amen. L’île nourrit aussi une envie d’approcher le langage des oiseaux.

Quitter l’île et emporter dans sa besace quelques mots découverts au fil de lectures. Brig, brigantin, senault, chasse-marée, lougre. Ce sont des bateaux. Ormeau, praire, patelle, vernis, poucepied. Ce sont des coquillages. Et puis six mots bretons : mor bihan, mer petite. Bro gozh ma zadoù. Vieux pays de mes pères. C’est ainsi que se nomme l’hymne national de la Bretagne.

Bro gozh ma zadoùAlan Stivell, Gilles Servat, Tri Yann, Louis Capart, Soldat Louis, Renaud Detressan, Gwennyn, Clarisse Lavanant, Rozenn Talec & Cécile Corbel

Hiver #9 Le temps du souffle d’un soupir

Le nez en l’air comme toujours. Prendre de la hauteur, loin du spectacle pesant d’ici-bas. Lancer le regard ailleurs, vers où se se profilent d’autres rêves possibles. En montagne, vers Gavarnie, il y a de quoi se les dessiner ces autres contrées, au-delà des cimes. Lambiner là-haut, au-dessus des bouleaux, des hêtres, des pins à crochets et des mélèzes.

Profiter de la voie laissée libre à l’avancée, puis constater que le voyage est bien éphémère, rattrapés que sommes par la traîne des jets intercontinentaux et l’inquiétante chaleur de février qui trimballe avec elle le souvenir des glaciers disparus. Revenir sur terre. Au ras des cairns, au fil des écorces et de la neige de début janvier encore en résidence mais lourde d’humidité.

Trouver une trace, soudain. Un isard sans doute descendu dans cette clairière. Peut-être est-il venu s’abreuver au Gave de Pau qui prend naissance ici. Vivace et chantant, le jeune homme glacé. Bien davantage que jadis à cette époque, lorsque les neiges ne se mettaient pas à rendre l’âme au milieu de l’hiver.

troupeaubrebis

Tourner le dos à l’amont. Serpenter dans les vallées. Redescendre. Croiser un berger et sa bergère auprès de leur troupeau de brebis. Juste le temps de se saluer qu’ils ont déjà disparu.

Elles sont de retour, les grues sauvages. À peine parties se réchauffer au sud du sud que les revoilà, en vol d’écrivaines sur les pages du ciel, tantôt grises, tantôt bleues tendre. Ne pas traîner pour en saisir la trace. Elles avancent sur un tempo si décidé les demoiselles, que leurs minuscules messages apparaissent aussi vite qu’ils s’effacent. Le temps du souffle d’un soupir, le concert monocorde de leurs cris et de leur calligraphie s’est évanoui.

radioodawara

De retour à la maison, se connecter sur Radio Garden et filer jusqu’au Japon. Près de 4 heures du matin là-bas. Rechercher la station la plus proche du Mont Fuji. Trouver Odawara FM, en mode radio de nuit. Se laisser embarquer. Pop japonaise et jazz à foison. Souple. Prendre le temps d’en savourer chaque mesure.

 

 

But Not For Me – Chet Baker

Hiver #8 Pavane, phare et radios de nuit

Depuis mardi dernier, je suis retourné plusieurs fois sur mon île numérique. Pas de raison de se priver quand ça fait du bien. C’est un lieu accueillant. Sans doute ressemble-t-il aux espaces bienveillants et paisibles choisis par les participant.e.s à l’aventure lancée par Anne Savelli et Joachim Séné. Peu de web, donc. Juste ce qu’il faut pour se sentir libre. Pas de news. Une pincée de Twitter pour partager deux trois photos et cliquer sur quelques liens.* Téléphone à distance. Dès le saut du lit. Livre à portée de main. Aussi souvent que possible : Le tambour de Günter Grass. Ordinateur en sommeil. Tablette en fonction horloge, sauf pour la musique. Désir d’écouter et réécouter la Pavane travaillée avec l’ensemble de violoncelles auquel je prends part un samedi sur deux.

Pavane – Jordi Savall et ses musiciens à La Capella Reial De Catalunya.

Belle qui tient ma vie

Captive dans tes yeux

Qui m’a l’âme ravie

D’un sourire gracieux…

Tes beautés et ta grâce

Et tes divins propos

Ont échauffé la glace

Qui me gelait les os…

Ai eu besoin d’Internet pour découvrir l’auteur de ce poème célébrant l’amour courtois. Il s’appelait Thoinot Arbeau. LOrchésographie, son traité de danse, date de 1589. De son vrai nom Jean Tabourot, il était chanoine et savait joliment parler d’amour.

Je suis retourné saluer le phare de Biarritz. Bientôt deux siècles qu’il guide les navigateurs du haut de sa tour immaculée. Le cousin basque de mon Planier reste fermé à toute visite. Impossible d’escalader son escalier comme il y a quatre ans. Me contenter de marcher vers lui. Tenter d’abord de ne rien manquer du décor. À marée basse, depuis la Grande Plage, guetter le presque imperceptible reflux et laisser l’océan, seconde après seconde, rendre de l’espace au sable, jonché de colonies de cailloux, de tout petits galets et de bois flotté. Savoir que le phare ne perd pas une once du spectacle. Pour faire durer le plaisir, m’éloigner et rejoindre l’autre côté de la ville. Marcher jusqu’au rocher de la Vierge. M’attarder face aux croix sombres ancrées sur les rochers en contrebas. Évocation de naufrages, de fortunes de mer. Repartir vers le phare, tranquille et patient. Remonter vers le sommet de la pointe Saint-Martin, me cacher sous les roseaux paisibles, derrière les haies gorgées d’embruns et les maigres troncs des tamaris et jouer à cache-cache avec la haute tour de lumière. Arrivé à ses pieds, noter les deux dates gravées sur son ventre : 1831 en bas et 1832 tout en haut. Imaginer la peine et la sueur des hommes qui l’édifièrent semaine après semaine. Partager la joie et la fierté qui les accompagna lorsque les toutes premières lueurs furent offertes aux marins, un premier février de l’an 1834. Les gens de la mer durent patienter soixante-dix années avant que Fresnel et ses lentilles magiques prennent le relais. Autant de temps fut nécessaire pour que les hommes désertent le phare, chassés dehors par l’automatisation. Aujourd’hui, le spectacle de ses bras de lumière lancés vers le large est réservé aux seuls riverains. La faute à l’affreux couvre-feu. Peut-être revenir un de ces quatre matins, le plus tôt possible. Ne pas trop attendre car l’obscurité perd du temps de vie chaque jour davantage. Inexorablement. Bientôt, il sera trop tard pour retenir la nuit.

*Parmi mes clics de cette semaine, l’excellent billet de Radio Fañch dédié à un podcast merveilleux, Les Nuits du bout des ondes. Voyager parmi des trésors de la radio de nuit en suivant un guide prénommé Jean, chauffeur de taxi à Paris. Six épisodes à déguster au calme. Prendre le temps de laisser travailler la mémoire. Savourer la pleine remontée du plaisir en retrouvant des voix que l’on croyait à jamais perdues.

Hiver #7 Alors, cette île numérique ?

J’y serais bien resté une semaine entière sur cette île, mais quelques heures avant de m’y retrancher, j’avais promis à la traductrice en provençal de mes portraits de villageois de répondre au plus tard ce lundi à son mail (elle sollicitait des précisions sur quelques appellations paysannes des étoiles.) Du coup, je me suis reconnecté dimanche à internet, m’offrant ainsi un bonus d’une journée sur ce qui était prévu.

THE END

Mardi dernier vers vingt trois heures, juste après avoir capturé depuis Twitter – et classé dans l’application Notes de mon IPhone – cette photo d’Edward Ruscha – elle m’a plu parce j’ai imaginé un refuge tout là-haut, dans une contrée où les glaciers seraient encore épargnés par la folie destructrice des humains et où je pourrais m’installer – j’ai débranché d’internet ordinateur, tablette et smartphone. Me suis refusé de couper la fonction téléphone de ce dernier pour pouvoir rester joignable par mes proches. Comme chaque soir, j’ai lu. Longuement. Plus paisiblement que d’ordinaire car débarrassé de mon habituelle et récurrente tendance à m’arrêter sur tel ou tel passage du livre en cours, le transformer en citation à poster sur Twitter. Fut-ce difficile de me priver de ce partage ? Pas vraiment. Je me suis simplement interrogé sur ce que signifiait au fond ce besoin de renvoyer vers les autres – quels autres ? – quelques éclats de phrases, quelques pensées exprimées par tel ou tel auteur. Désir de se sentir lié aux autres – quels autres – ? Besoin d’être reconnu comme membre de la communauté des lecteurs ? Un peu des deux je crois. En tous cas, j’ai apprécié de me délester de cette sorte de tic, soulagé de me retrouver tout seul face à mon livre et de me dédier entièrement à sa lecture.

livrebanquise

Pendant ces quatre jours sans internet, j’ai dévoré quelques livres sur mon île. Terminé « Marseille Festin », de Delphine Bretesché, conseillé par Anne Savelli. Lu quasiment d’une traite « De pierre et d’os » de Bérengère Cournut, l’histoire d’une jeune fille inuit soudainement livrée à elle-même dans l’immensité de la banquise. Repris la lecture de « Schubert, le promeneur solitaire », la biographie du maître du Lied. Avalé « Autoportrait » d’Édouard Levé reçu enfin par mon libraire – suis allé le saluer jeudi après le marché -. Découvert les étonnantes et parfois déroutantes facettes de la personnalité du peintre et photographe. J’aurais voulu en savoir un peu plus sur ce grand admirateur de Georges Perec et donc effectuer quelque recherche sur le web. Internet m’a manqué à ce moment-là. Idem lorsque j’ai souhaité prolonger la lecture de certains articles du Monde Diplomatique de février reçu mardi au courrier. Je me suis dit que ça pourrait attendre. Se couper du web exige d’être clair sur ses priorités et de se discipliner. J’apprécie l’infinie ouverture qu’il offre mais souvent, je me sens envahi par l’immédiateté et la souplesse qu’il permet. Pas d’île numérique sans limites à se poser, sans renoncements à assumer.

ilenumerique

Sur mon île, dès le lever, j’ai apprécié de mettre à distance mes outils numériques. Le téléphone surtout. Je ne l’ai pas allumé au saut du lit, comme je le fais depuis tant et tant de temps. Ai écouté le rossignol chanter depuis le toit d’en face sans me précipiter – comme souvent – pour l’enregistrer avec le dictaphone intégré au smartphone. J’ai petit déjeuné sans lui. J’ai sans doute mangé mes tartines avec davantage de concentration. De plaisir ? N’ai pas ressenti le besoin de cliquer sur l’application météo pour me renseigner sur le temps du jour. Être coupé du flux de l’actualité ne m’a pas dérangé. J’ai goûté la quiétude liée au renoncement à l’appel de l’appareil, à sa voracité. Me suis trouvé plus disponible pour échanger avec ma femme et mon fils. L’absence de connexion ne m’a perturbé à aucun moment de la journée, sauf peut-être aux toilettes.

pensées

Lors de ma promenade quotidienne, peu m’a importé de mesurer combien de kilomètres j’avais parcouru et combien de calories j’avais perdu. Le téléphone est resté à la maison, mercredi excepté pour photographier ces pensées transies de pluie en face de la maison. Sinon, pas du tout eu envie de lier – comme si souvent – mon regard sur la ville et la nature à la possibilité de quelques clichés à partager plus tard sur les réseaux sociaux. J’ai juste désiré marcher et regarder, écouter, savourer. Rien que pour moi. Et la musique ? Comment l’écouter sans internet, puisque point d’Apple Music. Point de panique… j’ai fouiné dans la pile de mes vieux CD remisés au fond de l’une des étagères de la bibliothèque et le tour était joué ! À l’ancienne. Ce furent de bien agréables retrouvailles avec Thelonius Monk, IAM, Rostropovitch, Rubinstein, Horowitz, Tiken Jah Fakoly, Moussu T et Schubert.

schubert

À présent reconnecté, je sais que sur cette île ainsi découverte, je peux retourner quand je veux. Je n’attendrai pas cent sept ans. Dès que le désir naîtra en moi de faire un pas de côté, de reprendre le contrôle, de m’extraire du tourbillon et du tumulte webien, je m’y retirerai. Déjà, les effets – les bienfaits ? – de cette courte aventure sont palpables : depuis dimanche, je n’ai ni tweeté, ni retweeté, ni posté de photo sur les réseaux, je ne suis pas retourné sur Facebook. J’ai fait deux recherches sur Google (Edward Ruscha, Édouard Levé), répondu au mail de la traductrice de mes textes et échangé quelques messages avec Anne Savelli à propos de la suite de son projet – aux côtés de Joachim Séné – Nos Îles numériques auquel je suis heureux d’avoir participé. Parce que pendant quatre jours, je me suis senti plus libre.

Impromptus – Franz Peter Schubert – Alfred Brendel au piano