Générique de fin #6

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Insupportable ronronnement qui valse d’un mur à l’autre dans notre chambre.

Aglaé s’endort si vite qu’elle me prend de court.

A chaque fois, je dois calquer ma respiration sur son souffle agité par ses premiers rêves.

Déboussolé, j’échoue dans le salon pour retrouver ma propre musique.

Il me faut une bonne heure pour sentir le sommeil s’enrouler à nouveau autour de mes paupières.

J’ai abandonné mon canapé et je me suis glissé sur la terrasse pour tenter de fermer les volets.

Malgré la tourmente, Marseille frémissait au rythme du tango qui montait du balcon d’en dessous.

Raphaël Medeiros et son jeu de braise je crois.

(à suivre)

Générique de fin #5

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Lorsque mon sac n’a plus accepté la moindre chaussette, je me suis occupé de mes papiers.

Passeport, carte de presse, permis de conduire, photos d’identité, tout était en règle, à portée de main dans mon tiroir bien rangé d’homme marié.

Le plus dur, ça serait tout à l’heure d’aller réveiller Aglaé et de lui dire je m’en vais.

Elle ne comprendrait pas pourquoi.

Elle ne comprendrait jamais.

Elle me traiterait de traître.

Pour l’instant, elle dormait dans la pièce d’à côté.

Je l’entendais ronfloter.

(à suivre)

Générique de fin #4

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Dans la poche intérieure gauche de l’une de mes vestes, j’ai déniché une photo de mon grand-père Paul à vingt quatre ans, en quête de seconde chance sur la Côte d’Azur.

Il pose avec sérieux sur fond de palmiers et de villas blanches. Casquette ronde à la main, il fixe l’objectif d’un air timide et impatient comme s’il étouffait dans son costume de paysan.

Un matin, il avait lu une petite annonce proposant un emploi de métayer plutôt bien payé.

Le soir même, sans prévenir, il quittait Zürich par le train de nuit destination son nouveau monde à lui.

Dans une heure j’allais l’imiter, passer de l’autre côté du ciel et j’étais fier d’être de sa lignée.

(à suivre)

Générique de fin #3

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Un décor sans Méditerranée mais avec l’Océan.

J’y perdrais sans doute en chaleur et en lumière mais j’y gagnerais en aventure, en espace, en majesté.

– A New York, l’eau est plus froide et plus grise qu’à Marseille, me répète mon frère à chaque fois que nous feuilletons les magazines.

Je lui réponds qu’aujourd’hui, sans s’en rendre compte, Marseille file au delà du gris.

Elle se tourne le dos et se renie à force de laisser parler ceux qui n’ouvrent plus leurs bras.

Marseille expulse en catimini, Marseille grelotte, s’épaissit et noircit à vue d’oeil.

Sans une once de honte.

Comme si elle avait revêtu des habits taillés dans l’oubli, coupés façon faisceau alla francese.

(à suivre)

Générique de fin #2

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En commençant à trier mes affaires, à choisir celles qui resteraient ici et celles qui gonfleraient mon sac, je me suis dit que s’en aller, c’était d’abord comme taguer une planisphère.

A grands coups de feutre noir y imprimer son dégoût, sa colère.

Remplir de graffitis le pays délaissé.

Tirer un trait sur quarante ans de vieille Europe et autant de Provence, de plus en plus odieuse avec ses frileux relents d’avant-guerre.

Plein écran, j’ai fixé la rue noire et mouillée à peine masquée par l’ascension des caractères et j’ai frissonné en imaginant que ma vie s’écrirait bientôt là-bas, dans cet univers de cinéma.

(à suivre)

Générique de fin #1

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Lorsqu’à la fin du film, le générique jaune a entamé sa remontée vers le sommet de la télé, j’ai décidé de mettre mon plan à exécution sur l’heure.

Surtout, ne plus tergiverser.

Fini les on verra plus tard, c’est pas le moment, je ne suis pas encore prêt.

Terminé les c’est trop risqué.

Rideau sur les reculades.

New York, j’en rêvais depuis mon premier Scorcese, alors maintenant, il fallait oser.

Partir. Émigrer.

Dehors, la tempête se déchaînait.

(à suivre)

Jo est un autre #intégral

Le port était pourtant si calme ce soir.

Plus personne au pied des bateaux. Plus un docker sur les grues.

Un décor fin d’époque.

 

Cinq heures que je jouais avec toi face à la mer, mon Jo, je ne les ai pas entendus approcher.

Ils sont revenus en traître. Dans notre dos.

Les salauds !

Lorsque je les ai aperçus, ils avaient déjà lâché leurs dobermans.

J’ai tout de suite pensé à sauver ta peau, mon bijou.

Je t’ai enveloppé dans ta cape noire et tu es passé par dessus quai.

Puisse la houle te serrer dans ses bras et t’accompagner jusqu’à la digue du large.

Cette digue qui nous est si familière.

Là-bas, tu seras peut-être à l’abri du danger.

 

Personne n’imaginait que les chantiers fermeraient si vite.

Personne ne se doutait que les navires usés devraient un jour aller chercher fortune ailleurs.

Depuis quarante ans, ils arrivent de partout pour se faire réparer chez nous : rouliers grecs, paquebots russes, asphaltiers hollandais, céréaliers chinois, bananiers ivoiriens et ferries corses bien sûr.

A chacune de leurs escales, nous accourons les accueillir dans la rade, toi et moi.

Fiers d’être les descendants de Pythéas.

 

Les sorties en chaloupe pour se ruer à leur rencontre, tu n’en as raté aucune, mon Jo.

A l’approche de leurs coques géantes, nous nous risquons sur la proue.

Tu viens contre ma poitrine et je ferme les yeux tandis que là-haut, les marins t’applaudissent tellement tu es beau.

Une fois à quai, je les laisse t’effleurer. Bouche bée.

Je suis sûr qu’ ils n’ont jamais imaginé pareille merveille.

Dans aucun port.

Parfois, ils osent même un baiser sur tes joues rondes.

Je fais mine de ne rien voir et nous partons jouer au soleil sur la jetée.

Pour l’instant, la voie est libre.

Tu avances vers le large, en frissonnant dans le ressac.

Le crépuscule approche. J’ai peur que tu attrapes froid.

 

Lorsque je t’emmène au coeur des ateliers, tu n’en crois pas tes yeux.

Un décor d’opéra dans un espace de cathédrale.

Aux quatre coins des hangars ouverts aux courants d’air, un râle de ferraille et de feu.

Un gigantesque ronflement de moteurs, de fraiseuses, de presses et de tours avec de grosses mains autour.

Au travail, les machines hurlent et les hommes se taisent.

Quelquefois, c’est l’inverse.

A la pause, en sourdine, nous essayons d’accompagner ce brassage de langues et d’accents.

Tu es plus doué que moi pour l’improvisation, mon Jo.

Je n’ai jamais eu ni coffre, ni voix. A peine un peu d’oreille.

Toi, tu ne vis que pour ces instants où les sons se mêlent, se jaugent, se défient.

Je tente de te suivre de mon mieux.

Tu sais bien que mes mains ne t’abandonnent jamais.

 

Je me mords les doigts pour ne pas crier.

Un zodiac vient de te frôler à toute allure.

Dans son sillage d’écume, tu danses comme un bouchon.

Ma curiosité nous pousse parfois jusqu’aux formes où sont opérés les bateaux fatigués par des années de traversées.

Tu adores y descendre dans mon dos.

Tout au long de l’échelle tu trembles, tu te cramponnes, tu te fais lourd, mais une fois au fond, tu es content mon Jo, je le sens bien.

Le ventre des navires t’inspire.

Tu veux en explorer chaque recoin. Y laisser ta trace.

Dans la salle des machines, il faut même que je te surveille de près.

Le rythme des pistons et des vilbrequins te donne la bougeotte.

Leurs trépidations t’affolent.

Ta peau dorée d’aristocrate se marie bien aux relents de cambouis brûlant.

Si je ne te retenais pas, mon Jo, tu serais capable d’aller te frotter aux bleus des mécaniciens.

Je te laisse leur offrir nos airs préférés, à ces horlogers de la mer, malgré le vacarme.

 

Un jour, hypnotisé par les vibrations, tu t’es retrouvé happé vers l’hélice d’un moteur de cargo.

Dieu sait comment, je t’ai sauvé in extremis.

Je t’aurais pilé.

Depuis, même si je t’entends ronchonner, j’abrège les visites.

Je ne suis rassuré que lorsque nous sommes de retour au grand air.

Toi, tu ne rêves que de redescendre plonger auprès des hommes de l’art.

Ces hommes que l’on abandonne aujourd’hui dans le plus assourdissant des silences.

 

Encore quelques minutes et tu disparaîtras derrière les blocs blancs de la digue.

Je prie pour que tu sois recueilli avant la nuit.

Les doberman me saisissent à la gorge.

Ils me broient les chevilles.

Je cherche à hurler ton nom, mon Jo, mais je n’ai plus de voix.

En m’écroulant dans le bassin de radoub, je me souviens : tout à l’heure, un gros flic à lunettes m’a lancé

– vous vous prenez pour Rostropovitch ?

Jo est un autre #7

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Si je ne te retenais pas, mon Jo, tu serais capable d’aller te frotter aux bleus des mécaniciens.

Je te laisse leur offrir nos airs préférés, à ces horlogers de la mer, malgré le vacarme.

Un jour, hypnotisé par les vibrations, tu t’es retrouvé happé vers l’hélice d’un moteur de cargo.

Dieu sait comment, je t’ai sauvé in extremis.

Je t’aurais pilé.

Depuis, même si je t’entends ronchonner, j’abrège les visites.

Je ne suis rassuré que lorsque nous sommes de retour au grand air.

Toi, tu ne rêves que de redescendre plonger auprès des hommes de l’art.

Ces hommes que l’on abandonne aujourd’hui dans le plus assourdissant des silences.

 Encore quelques minutes et tu disparaîtras derrière les blocs blancs de la digue.

Je prie pour que tu sois recueilli avant la nuit.

 Les doberman me saisissent à la gorge.

Ils me broient les chevilles.

Je cherche à hurler ton nom, mon Jo, mais je n’ai plus de voix.

En m’écroulant dans le bassin de radoub, je me souviens : tout à l’heure, un gros flic à lunettes m’a lancé

– vous vous prenez pour Rostropovitch ?

Jo est un autre #6

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Je me mords les doigts pour ne pas crier.

Un zodiac vient de te frôler à toute allure.

Dans son sillage d’écume, tu danses comme un bouchon.

 Ma curiosité nous pousse parfois jusqu’aux formes où sont opérés les bateaux fatigués par des années de traversées.

Tu adores y descendre dans mon dos.

Tout au long de l’échelle tu trembles, tu te cramponnes, tu te fais lourd, mais une fois au fond, tu es content mon Jo, je le sens bien.

Le ventre des navires t’inspire.

Tu veux en explorer chaque recoin. Y laisser ta trace.

Dans la salle des machines, il faut même que je te surveille de près.

Le rythme des pistons et des vilbrequins te donne la bougeotte.

Leurs trépidations t’affolent.

Ta peau dorée d’aristocrate se marie bien aux relents de cambouis brûlant.

(à suivre)

Jo est un autre #5

P1010766Pour l’instant, la voie est libre.

Tu avances vers le large, en frissonnant dans le ressac.

Le crépuscule approche. J’ai peur que tu attrapes froid.

 Lorsque je t’emmène au coeur des ateliers, tu n’en crois pas tes yeux.

Un décor d’opéra dans un espace de cathédrale.

Aux quatre coins des hangars ouverts aux courants d’air, un râle de ferraille et de feu.

Un gigantesque ronflement de moteurs, de fraiseuses, de presses et de tours avec de grosses mains autour.

Au travail, les machines hurlent et les hommes se taisent.

Quelquefois, c’est l’inverse.

A la pause, en sourdine, nous essayons d’accompagner ce brassage de langues et d’accents.

Tu es plus doué que moi pour l’improvisation, mon Jo.

Je n’ai jamais eu ni coffre, ni voix. A peine un peu d’oreille.

Toi, tu ne vis que pour ces instants où les sons se mêlent, se jaugent, se défient.

Je tente de te suivre de mon mieux.

Tu sais bien que mes mains ne t’abandonnent jamais.

(à suivre)

Jo est un autre #4

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A l’approche de leurs coques géantes, nous nous risquons sur la proue.

Tu viens contre ma poitrine et je ferme les yeux tandis que là-haut, les marins t’applaudissent tellement tu es beau.

Une fois à quai, je les laisse t’effleurer. Bouche bée.

Je suis sûr qu’ ils n’ont jamais imaginé pareille merveille.

Dans aucun port.

Parfois, ils osent même un baiser sur tes joues rondes.

Je fais mine de ne rien voir et nous partons jouer au soleil sur la jetée.

(à suivre)

Jo est un autre #3

P1010766

Depuis quarante ans, ils arrivent de partout pour se faire réparer chez nous : rouliers grecs, paquebots russes, asphaltiers hollandais, céréaliers chinois, bananiers ivoiriens et ferries corses bien sûr.

A chacune de leurs escales, nous accourons les accueillir dans la rade, toi et moi.

Fiers d’être les descendants de Pythéas.

Les sorties en chaloupe pour se ruer à leur rencontre, tu n’en as raté aucune, mon Jo.

(à suivre)

Jo est un autre #2

P1010766

J’ai tout de suite pensé à sauver ta peau, mon bijou.

Je t’ai enveloppé dans ta cape noire et tu es passé par dessus quai.

Puisse la houle te serrer dans ses bras et t’accompagner jusqu’à la digue du large. Cette digue qui nous est si familière.

Là-bas, tu seras peut-être à l’abri du danger.

 Personne n’imaginait que les chantiers fermeraient si vite.

Personne ne se doutait que les navires usés devraient un jour aller chercher fortune ailleurs.

(à suivre)

Jo est un autre #1

P1010766

Le port était pourtant si calme ce soir.

Plus personne au pied des bateaux. Plus un docker sur les grues.

Un décor fin d’ époque.

Cinq heures que je jouais avec toi face à la mer, mon Jo.

Je ne les ai pas entendus approcher.

Ils sont revenus en traître. Dans notre dos.

Les salauds !

Lorsque je les ai aperçus, ils avaient déjà lâché leurs dobermans.

(à suivre)

Les Acacias #intégral

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Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi elle me dévisageait.

Son regard est tombé sur moi comme un souffle soudain, quelques minutes après mon arrivée.

J’ai dressé la tête et elle se tenait là, silencieuse sous le ciel lisse de Mars.

A midi tapantes, comme tous les jours, je me suis assis aux Acacias, un petit bar-restaurant tout proche, face à la mer, à un quart d’heure à pied de l’école, pas plus.

Après la classe, depuis que j’ai été nommé dans le quartier, je confie mes élèves aux cantinières et je descends vers le port.

La promenade me détend, me vide la tête. J’avance sur les trottoirs, toujours les mêmes trottoirs sur le même parcours, et je tourne la page sur les tensions de la matinée en rejoignant les quais.

Les Acacias sont orientés plein sud, juste à l’entrée du domaine maritime, au fond d’une allée empierrée de galets.

J’aime venir y manger un bout parmi les dockers et les ouvriers des chantiers. Tous ont bon appétit et parlent haut.

A les entendre, le port c’était quand même autre chose du temps de leur jeunesse. Depuis vingt ans, les bateaux se sont faits de plus en plus rares. Le travail a filé à Gênes ou Barcelone et si ça continue les métiers finiront au musée.

Ils disent aussi que leurs enfants ne croient plus à cette ville, qu’en tournant le dos à son passé elle ne leur offre plus d’avenir. Certains rêvent même de quitter Marseille.

N’empêche, moi, ce port-là je ne m’en lasse pas.

La terrasse est au calme, à l’écart de toute circulation. Elle donne sur une petite place ronde cernée de douze acacias plantés par les premiers propriétaires. Un arbre pour chaque mois de l’année. Il paraît que ça devait porter bonheur.

Aujourd’hui, pour une fois, j’ai consulté la carte.

D’ordinaire, dès que je suis attablé, le patron vient me serrer la main et me propose : bolo ou  trois fromages, Monsieur Louis ?

Pâtes ou pizza, pizza ou pâtes,  je tranche selon mon humeur.

C’est le seul moment de la journée où frémit en moi un zeste d’incertitude, d’indécision.

Sinon, tout est  réglé, calibré, préparé, minuté, cadré.

Du matin au soir.

Hormis à midi, pas de place pour la fantaisie.

Tout à l’heure donc, je me suis surpris à tenter d’improviser un repas, sans doute parce que le patron tardait un peu.

J’ai choisi sur une grosse ardoise posée contre un parasol avec des plats et des prix écrits à la craie.

Je me suis décidé pour riz-supions et puis j’ai attendu, en attrapant le journal sur la table d’à côté.

A la une, la photo d’un train de marchandises couplée à un gros titre, sur trois colonnes : “ Scènes de Far West à l’Estaque : des ados affamés attaquent un convoi ! “.

Je me suis imaginé au pied d’une locomotive à vapeur, le visage masqué d’un foulard rouge, entassant des boîtes de conserve dans un chariot de supermarché sous la protection de pistoleros en short.

Toujours pas de patron à l’horizon.

Mon ventre a commencé à gargouiller.

Une silhouette longue et haute m’a soudain distrait  de mon estomac.

J’ai dressé la tête et je l’ai aperçue. Debout face à moi, immobile et calme, les bras croisés. Elancée comme une madone moderne avec son jean et ses baskets, souriante et muette.

D’habitude, les femmes me laissent de glace.

Mon regard les traverse et va se poser au delà de la lumière qu’elles agrègent à leur odeur et à leurs gestes. Je n’accroche plus leur chroma. Les mots qu’elles prononcent se noient tout autour de moi.

Depuis que Lou s’en est allée, j’ai fermé le verrou.

Mais aujourd’hui, l’improviste a su se faufiler en douce et il a pris le dessus.

Je me suis demandé ce qu’elle faisait là, droite et paisible sous les acacias. Si je l’invitais à déjeuner ? Je n’ai pas osé. J’ai vite avalé ma question en retournant à mes nouvelles : la santé-record de la Bourse; l’expulsion d’un déserteur algérien à bord du Liberté; le triomphe de José Van Dam à l’Opéra.

J’ai fredonné Le Tilleul de Schubert et puis la douceur de Mars m’a fourré dans sa housse.

Je me suis laissé happer par sa caresse, les paupières relâchées face au soleil, concentré sur des cris minuscules encerclant les tables.

Les acacias criaient en silence comme des cigales à l’agonie.

Les épines palpitaient, les branches gémissaient, les troncs s’étouffaient, les racines tremblaient.

J’ignore pendant combien de temps je suis resté à écouter les arbres en pleurs. Malgré les conversations alentour, je n’ai pas perdu le fil de leur plainte. Je me suis demandé si les tilleuls criaient aussi.

Dans la cour de l’école, nous avons cinq tilleuls.

– La commande, c’est quand vous voulez !

J’’ai sursauté. L’inconnue ne souriait plus. Le patron s’est approché l’air agacé et lui a tendu une carafe d’eau, pour le client de la quatre.

J’ai à peine eu le temps de remarquer que la serveuse avait un oeil noir et l’autre vert.

J’ai renoncé à mon riz-supions. Trop tard.

C’était l’heure de remonter travailler.