Mon vieux cahier de Chine

cahierDans le grand désordre de mes affaires – déménagements successifs – j’ai retrouvé ce cahier d’écolier chinois où j’écrivis mon journal en 2002, lorsque je rendis visite à ma fille aînée Noémie, alors étudiante en chinois dans une université de Pékin.

NoemiegrosplanJPGNi MacBook Air ni iPad à l’époque. À la main j’écrivais lorsque je partais en voyage. Ne résiste pas au plaisir de relire ces quelques notes griffonnées à l’encre noire sur un papier rapeux. Cette relecture, je l’accompagne de photos ramenées de ce qui fut mon tout premier séjour en Chine.

* Mardi 29 octobre 2002

Pékin. Onze heures de vol et me voici en Chine. Comme sur un nuage teinté de rêves. Pour une fois, je ne comprends rien à ce que j’entends autour de moi. Heureusement, Noémie est là qui me traduit sur le champ ! Les Chinois que nous croisons n’arrêtent pas de bouger, de s’activer. Des petits boulots, plein de petits boulots. Et même des ouvriers qui travaillent encore à 2H40 du matin. J’ai acheté deux pommes pour 5 yuans. Délicieuses, craquantes. Le vendeur était tout heureux. Dans la rue, les gens sont curieux de tout. La moindre partie de cartes, le moindre saut à rollers et les voilà qui s’agglutinent tout autour. Tout est spectacle. Ils se régalent et y prennent tout leur temps. J’ai mangé des brochettes de poulpe au cumin. Un peu épicé, ça brûle un peu les lèvres, mais quel goût succulent !

ventepommes* Jeudi 31 octobre 2002

Nisa et Patti sont deux étudiantes en anglais. Elles arrivent de la province du Xinjang. Elles prient Allah, me confient-elles. Nous échangeons un peu en anglais puisque je ne parle pas chinois. Elles se débrouillent bien je trouve. Pékin est loin de leur maison mais elles aiment leur vie ici, dans la capitale. Leurs yeux brillent lorsqu’elles prononcent Beijing.

NisaetPatti* Vendredi 1er novembre 2002

Des centaines d’enfants alignés dans la grande cour de l’école. Trois minutes de temps libre et puis tout le monde en rang ! Gymnastique avec paso doble en fond musical. Même quelques adultes sont de la fête. Un tout jeune enfant s’adonne aussi à ce grand ballet collectif.

DSCN0618Au restaurant qui jouxte la fac de Noémie, j’ai mangé des fourmis qui montent aux arbres. Vermicelles avec viande, piment, persil et une sauce huilée qui évoque la sauce tomate. Délicieux.

* Samedi 2 novembre 2002

La gare centrale de Beijing… géantissime ! Dedans, une impression de grouillement continuel. Tout comme dehors d’ailleurs, avec toutes ces voitures. Les gens sortent de partout, arrivent de partout, vont partout. Plusieurs étages dans cette gare. Des poinçonneurs et des poinçonneuses. On est très loin de nos bornes de compostage automatique. Sans parler des préposés au balayage des toilettes, des couloirs, des quais. Un emploi pour chaque Chinois ! Ce qui est frappant, c’est que cette hyper activité continuelle n’est pas agressive. Tout se déroule selon son rythme propre, sans forcer, avec méticulosité, application, mais tranquille. C’est pareil au restaurant. Deux hôtesses passent leur journée à ouvrir la porte (en fait, à tenir les lamelles en plastique qui font office de porte) et à saluer les clients. Elles sont payées pour ça. D’autres employées servent, d’autres sont à la caisse. Les restos ici, c’est l’armée mexicaine ! Idem à la Poste. Idem aux chemins de fer. Les parcs sont envahis de touristes. Chinois pour la plupart. Des retraités avec guide à drapeau. Ils portent tous une casquette, rouge ou rouge et blanche, où figure le nom de leur village. Les Chinois sont les premiers touristes dans leur pays, me dit Noémie. On les sent très fiers de poser devant la moindre statue, devant le moindre monument.

ChinoisTouristesNon loin de l’une des portes du parc, un couple de danseurs. Elle est infirmière. Lui, il ne nous dit pas. Il raconte en souriant que son travail c’est d’être son partenaire de paso doble ou de valse. Ils répètent au soleil, avec beaucoup de concentration, presque de solennité. C’est très touchant.

danseursQuelques mètres à côté, des vieux jouent aux cartes, entourés d’une noria de curieux.

JoueusesdecarteIl y a aussi quelques musiciens très appliqués.

musiciensEt puis des amoureux essaimés sur des bancs, plus en retrait. Ils se serrent mais ne s’embrassent pas. Visiblement, les Chinois sont très pudiques.

* Samedi 2 novembre 2002

Prendre le train en Chine, quelle aventure !

couchettetrainDans chaque wagon, quatre ou cinq employées assurent le service au public. Elles distribuent de jolies petites cartes numérotées en échange des billets achetés au guichet. Lesquels billets sont récupérés à l’arrivée en restituant la petite carte numérotée. Le service consiste aussi en la vente de plans de Pékin, de produits de toilette, de boissons fraîches, de café, ainsi que de revues. Inimaginable qu’en France tant de personnes travaillent ensemble dans le même wagon. Le service public à la chinoise, chapeau bas ! Le seul point faible doit être le salaire de ces employées. J’allais oublier aussi dans leur panoplie de tâches l’alignement des chaussures au pied de couchettes et la fermeture méticuleuse des rideaux du compartiment. Curieuses couchettes : pas de fermeture par paquet de six comme chez nous ! Des rideaux font l’affaire. Les couchettes sont ouvertes sur un couloir avec en face une petite tablette et deux strapontins. Conséquence, pas de repli sur soi. Chaque voyageur a beau être dans son univers, il règne une ambiance assez conviviale. Les gens discutent, blaguent, lisent. Des femmes se maquillent.

gensdanstrainOn nous a même – à Noémie et moi – offert une espèce d’orange chinoise. Géante pour la forme : deux à trois pamplemousses. Sympa pour le goût : un mélange d’orange un peu acide et de pamplemousse rosé. Très agréable avant de filer s’allonger sous la couette. Les couchettes chinoises en sont équipées, ainsi que d’oreillers. Le tout est très confortable. Une petite heure après le départ pour Shenyang, extinction des feux. Noémie me dit que nous sommes prévenus par haut-parleur. Heureusement ! Lorsque l’on ne parle pas chinois, on peut se faire surprendre. À partir du moment où la lumière disparaît, silence total dans les rangées de couettes. On n’entend plus que quelques reniflades et puis les ronfleurs et les ronfleuses commencent à s’en donner à cœur joie. Une seule petite lumière reste allumée en dessous des tablettes histoire de permettre au voyageur de retrouver son chemin vers les toilettes, entre deux wagons.

* Dimanche 3 novembre 2002

À l’approche de Shenyang, deux taches rouges au bord de la voie. Une mère et ses enfants, il me semble. Vont traverser. Cartables sur le dos, ils attendent que le train passe pour s’ouvrir le chemin vers l’école. Des maisons, des gravats, une bétonneuse en toile de fond. C’est le premier village chinois que j’aperçois.

approcherdeShenyangUn peu plus loin, d’autres enfants. Il n’est pas encore 7 heures et les minots sont déjà dehors, escortés par un cheval qui tire une charrette d’un autre âge, accompagnés par un vieillard que j’imagine sortir de sa séance de Tai-Chi. Rien qu’à la vapeur qui s’échappe de leurs nez, je me dis qu’il doit faire bigrement froid. Le café que me sert l’employée des chemins de fer est une bénédiction. À la gare de Shenyang, ça grouille de monde presque autant qu’à Beijing. Des contrôleuses de billet juste avant la sortie. Et la neige, malgré le froid. Pas d’énormes flocons, mais suffisamment épais pour qu’ils décorent l’espace tout gris des rues de cette cité du nord. Passons devant le stade de foot géant. C’est ici que la sélection nationale chinoise s’est qualifiée pour le Mondial 2002. Nous nous arrêtons devant un monument à la gloire du 3ème millénaire. Réalisme socialiste. Gigantisme. Des statues de quelques grand savants : Einstein, Marconi, Marie-Curie.

D1000089Depuis le taxi qui nous emmène à l’hôtel, ce qui me saute aux yeux, c’est la lumière grise qui enveloppe la ville. La pollution est l’une des plaies de la Chine, notamment dans les grandes villes. La circulation aussi. En croissance exponentielle. Courageux les cyclistes. Courageux les piétons.

taxiJ’aperçois en contrebas un groupe d’hommes les pieds dans la terre glacée. Des ouvriers ? Des prisonniers condamnés aux travaux forcés ? Je m’interroge. Noémie ne sait pas. Elle n’ose questionner le chauffeur.

travailleurs* Lundi 4 novembre 2002

Dans le train du retour vers Beijing, la même ambiance détendue qu’à l’aller. Un homme ronfle déjà, allongé sur sa couchette. Trois-quarts d’heure après le départ, extinction des feux. La lumière reviendra vers 6 heures, une bonne heure avant l’arrivée. Je me demande pourquoi les employés des chemins de fer ne nous octroient pas quelques minutes de sommeil de plus. Assez vite, les voyageurs se succèdent dans le petit cabinet de toilette qui jouxte les WC. Savonnettes parfumées, petites serviettes pour se sécher la tête, brossage des dents. Sourires éclatants des enfants, les cheveux noirs brillants encore en bataille. Au petit matin, j’aperçois un homme assis sur un strapontin, dans le couloir. Face large, yeux dans le vague. Nous nous dévisageons. Je le saluerais bien mais son regard me glace un peu. N’a pas l’air commode…

hommetrainCohue indescriptible à l’arrivée en gare de Beijing ! Non pas que l’on s’y bouscule, non, mais la foule est compacte. Ça tchatche fort et ça avance en masse vers la sortie. Impressionnant flot de têtes aux cheveux noirs.

* Mardi 5 novembre 2002

Le Temple du ciel, quelle merveille ! Se promener jusqu’à lui avec Noémie est une bénédiction. Arbres séculaires. Somptueux. Vieillards qui transportent leurs oiseaux dans de petites cages blanches. D’autres qui font leur Tai-Chi de chaque jour. D1000023Musiciens avec partitions qui jouent doucement aux côtés d’un chanteur inspiré. L’ambiance est délicieuse. Les sonorités si éloignées de tout ce que j’ai écouté jusqu’alors. Peut-être davantage que la lumière, le cadre, les gens d’ici, cette musique signe la distance qui me sépare de Marseille. Heureux de ce bond dans l’espace.

D1000017Le Temple du ciel possède une majesté insoupçonnée.

D1000014L’Empereur qui le fit édifier avait du goût. Monter sur « le centre de la terre » comme ces centaines de touristes qui posent, les pieds sur un cercle représentant le centre, devant des bataillons de photographes.

templecielAu loin, les gratte-ciel du Pékin moderne. Tout autour, les allées superbes où chaque arbre est soigné par les jardiniers. Beaucoup de vieillards déboussolés ou qui semblent l’être. Je croise une coiffeuse en plein air, dans un recoin du parc.

coiffeusepleinairJ’ai du mal à réaliser que cet endroit si calme, si paisible et parfumé des senteurs de la nature se situe au cœur de la mégalopole bruyante et agitée, du lever du soleil au milieu de la nuit.

parctempeducielDes publicités géantes au sommet de façades, quelques faucilles et marteau, des drapeaux rouges aux étoiles d’or, des bus bondés jusqu’à la gueule, dont certains sont équipés d’un écran de télé. Embouteillages le matin embouteillages le soir. Au détour d’un immeuble, un homme prend le temps de lire le journal exposé sur un panneau dédié. Noémie me raconte qu’il y en a plein dans les grandes villes chinoises.

D1000021Ce qui me frappe, c’est l’absence d’agressivité dans l’air, à quelque endroit que je me trouve. Nombre de Chinois parlent très fort. On a l’impression qu’ils crient, qu’ils s’engueulent, mais rien de méchant. Jamais une once de sentiment d’insécurité. Et puis cette gentillesse à chaque halte, à chaque demande de renseignement. Sans parler de leur extrème curiosité lorsque je viens de prendre une photo. Ils veulent la voir. Je la leur montre. Ils semblent étonnés et admiratifs. J’aimerais pouvoir leur dire en chinois que ça me touche. Ils acceptent que je pose avec eux. Devant une statue géante d’éléphant.

poseavecchinois* Mercredi 6 novembre 2002

Grande émotion à l’approche du mausolée où repose Mao depuis 25 ans.

D1000024Je me rapproche à petits pas, presque au ralenti, parmi une foule énorme, de l’un des plus grands hommes du XXème siècle. Mao Tse Toung, le Grand Timonier des Chinois. Capable de traverser le pays-continent à la tête de son armée de paysans et de fonder une République Populaire. Transformer à ce point la Chine, la faire voyager en un temps éclair de la féodalité au modernisme, c’est à lui et lui seul qu’on le doit. Cela n’excuse bien sûr pas – ne rien oublier – les torrents de sang qui se sont déversés sur le pays depuis 1949 mais l’œuvre de Mao mérite l’admiration. Me voilà donc parmi ces Chinois anonymes, impatients de voir enfin, ou de revoir, leur Mao. Il ne fait pas froid. Des guides avec mégaphones veillent à l’avancée de la queue. Il y en a un qui compte les gens par paquets de 100. Ou de 200, je ne sais pas compter en chinois !

queuemausoleemaoJPGJe passe quasiment en dernier avant que la main du monsieur à mégaphone me fasse signe de m’arrêter. Ensuite, on avance tranquillement vers le grand mausolée parallélépipédique. Je remarque une guérite où nous attendent des bouquets de fleurs à l’attention du Grand Timonier. Un yuan le petit bouquet. Les fleurs sont artificielles. J’en achète des bleues ciel. Une photo volée face à l’entrée et nous voilà au pied des marches. Au sommet, encore un yuan pour le dépliant-souvenir et c’est le grand plongeon… dans une immense salle ornée d’une statue gigantesque de Mao. Toute blanche. C’est cette statue que nous fleurissons en fait. Il y a un emplacement pour déposer son bouquet. À gauche, les gens devant moi entrent dans un sas qui donne sur la salle où repose Mao. Je suis le dernier à y pénétrer. Le Grand Timonier est là, à 10 mètres. Petit. Lumière orangée sur le visage. Cheveux noirs et triple menton. Il dort. Enveloppé jusqu’au cou d’un drapeau rouge orné de la faucille et du marteau. Impressionnant. L’envie me prend de lui faire coucou avec la main… Mais il faut aller vite. 10 petites secondes et un soldat sans casquette me hèle et me fait signe d’avancer. Je lui fais comprendre que je voudrais rester plus longtemps. Il n’a pas l’air d’apprécier mais il ne bronche pas. Il me dévisage. Je prolonge de quelques secondes et je file à petits pas. Deux soldats géants veillent sur Mao juste derrière sa tête. Un quart de siècle qu’il repose là. Irréel. Jusqu’à quand va-t-on l’y confiner ? Combien de siècles encore ? Mystérieux moment que ce passage éclair à deux pas du grand Mao… Dans la pièce d’à côté, c’est merchandising à tous les étals. Des bagues aux briquets, en passant par les montres, les trousses, les statuettes, les boucles d’oreilles, les affiches, les services à thé, etc… etc… Et ça marche à fond ! Le petit paysan au visage buriné et aux mains dures comme un cep, comme le jeune étudiant aux cheveux décolorés, craquent pour un souvenir. Et moi aussi bien sûr ! J’achète une trousse et un petit pot de thé. Je participe au culte de la personnalité à travers le culte de la marchandise. Ici non-plus, il n’y a pas de petit profit. La Chine ne dort pas. À la sortie du bâtiment, deux jeunes posent devant la statue de Mao.

devantmausoleemaoEn m’éloignant de la place Tiananmen, je découvre un stade de foot.

stadefootJuste à côté, un stade de basket en plein air où les jeunes viennent dunker comme Yao Ming, le joueur vedette des Houston Rockets, club de NBA, natif de Shanghai. Beaucoup d’intensité dans une montée de balle, dans un shoot.

D1000025Les Chinois adorent jouer, ils aiment la compèt, c’est palpable. Et ils maitrisent bigrement leurs nerfs. Pas ou très peu de prises de bec, de contestation comme chez nous. Non-loin de là, je déniche un magasin de photo où je peux faire copier sur CD la première carte mémoire de mon petit Nikon. Je parviens tant bien que mal à me faire comprendre. Ni chinois, ni anglais, mais le langage des signes, avec ma carte dans la main et mes doigts qui miment le cercle du CD. 30 yuans la copie.

D1000029Zidane sur une grande affiche dans le quartier. J’aimerais bien pouvoir lire les caractères qui accompagnent la photo du meneur de jeu des Bleus. N’ose pas demander aux passants de m’expliquer ce qu’ils racontent.

Au petit resto ensoleillé où je fais une pause avant de reprendre mon périple, une coquette demoiselle s’assied à ma table. Cheveux courts, coupe tendance et teinture roux foncé. Chaussures à talons genre pilotis. Blue jean taille basse. Et mine boudeuse parce que le plat qu’elle a commandé n’arrive pas. Elle semble très pressée. Peut-être a-t-elle rendez-vous. Je remarque que l’ongle de son petit doigt droit est très long. Cure oreille portatif. Je remarquerai souvent ce détail cocasse. Chez nous, les ongles d’auriculaire surdimensionnés sont plutôt l’apanage de certains vieux.

* Jeudi 7 novembre 2002

Noémie a cours toute la journée aujourd’hui. Avec en prime, examen le matin. Hier-soir, elle a beaucoup révisé.

noemieetudianteNous petit-déjeunons ensemble. Le lait de soja et les beignets aux haricots, c’est pas trop mon truc. Je cale un peu, après quelques bouchées. Ce mélange de saveurs ne m’inspire pas le matin. J’aimerais un café et des tartines. Noémie le remarque et en me regardant dans les yeux me dit : « consternants, ces Occidentaux qui n’arrivent pas à s’adapter ! ». Elle est belle lorsqu’elle râle, ma fille. Petite discussion feutrée sur les goûts de chacune et de chacun. Sur le chemin du retour vers le bâtiment qui abrite nos chambres, je fais un petit crochet par l’épicerie du campus. Je croise un étudiant africain venu étudier le chinois.

poseavecblackcampusJ’achète du café soluble, quelques biscuits et retour en chambre pour un petit déj’ à l’occidentale devant CCTV5. C’est la chaîne chinoise dédiée aux sports. Beaucoup de foot occidental, du ping pong, du badminton et puis des cours d’aérobic. Émaillés de quelques séquences de Tai-chi animées pas une demoiselle maigrichonne.

D1000081À la télé chinoise, les programmes commencent par le drapeau rouge. Ils ont aussi le tirage du loto sportif qui sert d’entracte au JT sports. C’est une dame qui présente, debout derrière un pupitre avec dessus, un ordi portable ouvert. Avant que débute le tirage, elle raconte plein de choses. Cela dure cinq bonnes minutes. Ensuite, gros plan sur deux visages tristes. Figés. Presque étonnés d’être là. Ce sont les huissiers. Du moins je suppose. Une fois les règles énoncées, très gros plans sur une sphère avec boules jaunes, puis sur la chute de la boule, puis sur le numéro de la boule. En tout, dix bonnes minutes de télévision moderne. Comme chez nous. La télé célèbre le rêve de fric. Après quoi, pub, et l’on retrouve les deux présentateurs du JT sports. Une femme et un homme jeunes et souriants, pêchus et équipés de prompteurs. Le programme est éclectique. Je ne comprends rien mais c’est pas grave. Le café au lait et les biscuits passent bien. À la mi-journée, un détour par une librairie où Noémie veut faire quelques emplettes nécessaire à ses études. Marx, Engels, Lénine, Mao, Staline, entre autres, veillent sur nous…

librairieEnsuite, petit repas au « Roi de Pékin », notre cantine avec, puis nous partons visiter le Temple des Lamas. C’est le plus grand temple de la ville. Quelques moines au crâne rasé semblent las de tout ce monde.D1000049Recueillement. De nombreux Chinois en prière. Ils offrent des bâtonnets d’encens à chaque Bouddha.

D1000045Vieux prolos en costume austère, jeunes intellos avec chaussures Nike, vieilles paysannes en patalon noir et blouse stricte, couples avec bambin, je n’imaginais pas qu’autant de Chinois étaient bouddhistes. Prières fugaces. Comme arrachées au rythme banal et routinier du temps présent. Devant chacun des bâtiments qui composent le Temple, un grand brûleur pour accueillir les offrandes d’encens.

fidelesboudddhistesEt puis des prie-Dieu, une espèce de mélange de tapis de prière et de petit repose-genoux et visages, où chaque fidèle vient se recueillir devant les Bouddhas géants.

D1000047Du silence et au détour d’un petit autel en coin, un vieux moine à chapelet qui récite ses prières, qui marmonne quelques mantras en haussant le ton de ci de là, une litanie paisible où la montée du son vient comme pour réveiller le visiteur, un peu « endormi » par cette atmosphère tibétaine, les montagnes et l’air pur en moins. (Pourtant, je trouve que Pékin n’est pas l’enfer respiratoire que laisse présager l’incessant flot de voitures et de bus qui inonde la moindre de ses artères). Au pied de l’autel où le moine s’est posé, des pommes et des bananes. Superbes fruits. Ici, je n’ai d’ailleurs vu que des beaux fruits, dans les magasins comme sur les étals des marchés improvisés, un peu partout le long des rues ou dans les Hutong. Ces fruits sont non seulement magnifiques mais aussi divinement succulents. Comme ces pommes, ces bananes et ces ananas que l’on vous sert en salade après quelques quelques nouilles au bœuf légèrement pimentées. J’aime manger avec les baguettes. J’adore le principe qui consiste à « picorer » sur les plats de son choix disposés sur la table. Passer d’une saveur à une autre, sans ordre préconçu. Très dépaysant, ça aussi. Une pincée de poulet, un peu de riz, une pincée de brocolis. Je me régale.

platschinoisLe pain ne me manque pas. Je n’y pense pas. Je n’en ai pas oublié le goût mais avec cette nourriture-là, l’idée ne s’impose pas. Le riz fait office de pain et ça me va bien. J’apprécie aussi l’idée de ne pas être tenu de finir ses plats. On mange selon son appêtit, son désir et basta. Ce qui me surprend, c’est que les clients se font emballer dans des espèces de sachets rigides ce qu’ils n’ont pas consommé. Inimaginable chez nous.

serveuseNoémie me raconte que nombre de Chinois ne mangent quasiment jamais chez eux, mis à part au petit déjeuner. À la fin du repas, je la photographie aux côtés de la gentille serveuse qui s’est si bien occupée de nous.

noemieavecserveuse* Vendredi 8 novembre 2002

Ce matin, après avoir rempli d’eau bouillante mon thermos à fleur rouge – robinet dédié dans la salle de bains collective du campus –

D1000072je me suis promené vers l’école et j’ai assisté à nouveau à la séance de gymnastique collective. Frappé par la présence de mamans et de grand-mères aux côtés des enfants. J’aime l’idée d’une école ouverte à toutes les générations. En marge de la grande cour, des tables de ping pong en dur. On en trouve partout, d’ailleurs, de ces tables. En pleine rue, au pied des bâtiments, le long des avenues. Et ça joue, ça tape, ça échange, ça smashe, ça retourne, ça attaque, ça défend à tour de bras ! À tout âge. Pas étonnant que les Chinois raflent toutes les médailles dans toutes les compétitions internationales. Je pense aux futurs Jeux Olympiques que la Chine accueillera dans six ans. Ce sera sans doute grandiose. Noémie me raconte souvent que les Chinois sont très forts pour organiser des cérémonies, des grands évènements. À la sortie de l’école, deux demoiselles se sont lancées dans une partie de jianzi, un sport traditionnel chinois qui remonte à plus de 2.000 ans.

D1000030Grâce et sourires. Virtuosité aussi. Concentration. J’ai adoré les regarder jongler avec les pieds. Il paraît que les Chinois y jouent même au bureau. Un peu plus loin, des écoliers se sont arrêtés devant une carte murale représentant le monde. Avec la Chine au centre, bien entendu. L’Empire du milieu.

D1000004L’après-midi, nous partons visiter le musée Lu Xun. C’est le plus grand écrivain chinois contemporain. La fierté de tout un peuple.

D1000063Vraiment exhaustif, ce musée. De l’enfance à l’âge adulte, de ses études au Japon à sa vie pékinoise, on suit Lu Xun pas à pas. Noémie écarquille les yeux à chaque halte. Elle me raconte, me détaille, me traduit les notes qui accompagnent l’écrivain dans son périple. Je suis très fier d’elle. La maison de Lu Xun jouxte le musée. De l’extérieur, on entrevoit sa chambre, son bureau, etc… C’est une maison typique, m’explique-t-elle. Construite autour d’une cour rectangulaire. Ainsi sont bâtis les fameux Hutong. En fin de visite, Noémie fait une razzia de livres. Lu Xun avait des idées progressistes. Il était très remonté contre la médecine traditionnelle chinoise qui n’avait pu sauver son père trop tôt disparu, à l’âge de 36 ans. Je me souviens aussi du grand-père qui pose avec ses deux épouses. Fin du 19ème siècle. J’ignorais que les Chinois étaient polygames à cette époque. Ce grand-père fut à l’origine du second traumatisme dans la vie de Lu Xun : il tricha à un examen et dut purger une peine de prison. Conséquence, le jeune petit-fils dut se mettre à travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Nous prenons congé de Lu Xun en faisant quelques photos devant sa statue.

* Samedi 9 novembre 2002

Quelques courses au programme. Sur le chemin, nous croisons deux soldats en faction devant une grande bâtisse. Au garde à vous. L’endroit ne semble pas être stratégique. Pourquoi sont-ils plantés là ? Eux seuls détiennent la réponse.

D1000093Évidemment, des vélos en pagaille dans les rues de Pékin.

DSCN0554Sur les trottoirs, peu de femmes enceintes. Bien moins qu’en France, je trouve. La politique de l’enfant unique, avec contrôle des naissances est très rigoureuse.

DSCN0578Noémie me raconte la souffrance des parents qu’elle côtoie, de ne pouvoir avoir qu’un seul enfant. Très palpable lorsque l’on rencontre parents ou grands-parents avec enfant, c’est le côté merveilleux de ce dernier. Je le lis dans les yeux et les gestes des adultes. L’enfant est un don à préserver, à chérir, à aimer. Pas de mot plus haut que l’autre, pas la moindre gifle, la moindre engueulade. L’enfant est incité, couvé, mais laissé assez libre dans son espace.

D1000038A la sortie des écoles, c’est la ruée vers les marchands de friandises, de chips et autres cochonneries aux couleurs flashy. Les kiosques ont choisi leur emplacement comme un chercheur d’or pose sa tente à deux pas du filon. Une noria de gamins, billets en main, prennent d’assaut ces kiosques et en repartent avec des sachets bien pleins.

D1000053Tous les jours à la télévision, est diffusée une émission destinée aux enfants obèses. C’est un phénomène qui est en train de prendre de l’ampleur dans le pays. L’obésité, conséquence de l’enfant unique et de la surprotection de la cellule familiale où les grands-parents ne jouent pas un rôle négligeable. Avec 1 milliard 300 millions d’habitants, la Chine pourrait-elle se permettre de ne pas contrôler le rythme des naissances ? N’y aurait-il vraiment aucune place possible pour des familles à deux enfants ? Ce pays serait-il vraiment incapable de faire face à un tel afflux démographique ? Je ne puis m’empêcher de penser au désir de ma fille d’avoir trois enfants. Pourvu que la vie lui offre ce cadeau. Pourvu que la vie m’offre le temps de découvrir le plaisir d’être grand-père. J’ai confiance. Pour elle comme pour moi.

Nous partons vers la Cité interdite. Grandiose. Démesure. Avec Mao en portrait géant au-dessus de l’entrée principale.

DSCN0519Les Chinois ne se privent pas de se faire photographier devant le Grand Timonier.

poserdevantMaoDire que les empereurs ont vécu reclus ici pendant plus de cinq siècles. Dans ce dédale de palais et de dragons dorés, je voyage loin dans le passé et me dis qu’il faudra revoir les films consacrés à ces empereurs de Chine. Je les imagine sur leurs trônes immenses, entourés de leurs sujets. Je les imagine impénétrables, sévères, cruels, méchants tout autant que raffinés. Les épouses, les concubines, les eunuques au service de leur majesté… Aux abords de la Cité, sur le chemin du retour, un jeune homme aux lunettes de soleil miroir se fait prendre en photo par sa fiancée. Les bras en croix. Debout sur la murette qui borde le canal d’enceinte.

D1000065Des hommes y pêchent, dans ce canal.

pecheursciteinterditeJe remarque aussi un homme en train de peindre. Son cadre accroché au guidon de son vélo vert.

peintreciteinterditeJPG* Dimanche 10 novembre 2002

La Grande Muraille. Quelle claque là encore ! Et quel périple pour y mettre les pieds depuis Pékin. Une bonne heure d’attente dans un bus surchauffé qui ne démarre que lorsqu’il est rempli. Embouteillage monstre jusqu’à la sortie de la ville. Je suis chaque jour estomaqué par la densité du réseau routier dans (et autour de) la capitale. Estomaqué aussi par la façon de conduire en zigzagant adoptée par les automobilistes d’ici. Sur quatre files, ça donne une espèce de rodéo à petite vitesse tout de même, d’où la rareté des accidents. Sortis de Pékin, la banlieue et ses immeubles agglutinés, ses cités-dortoir où ont été transplantés de très nombreux résidents des Hutong du cœur de la ville. En vue des J.O. de 2008, le gouvernement a décidé de moderniser la capitale, de la rendre plus « présentable » aux yeux du monde, moins misérable. Du coup, armées de pelleteuses et quartiers entiers réduits en décombres. Pour remplacer ces Hutong irremplaçables, il y a aura des building, des bâtiments de verre et de béton, sièges des banques – entre autres l’omniprésente China Construction Bank – de bureaux, de compagnies étrangères. Avec beaucoup de façades éclairées, le décorum pensé par les autorités sera « grandiose », et affichera le visage bizness amorcé à fond par l’Empire du milieu.

D1000011En pleine campagne chinoise, la Grande Muraille nous accueille. Impressionnantissime ! Près de 7.000 kilomètres de long. Le seul ouvrage humain visible depuis la lune. Y marcher ensemble. Découvrir des passages où le souffle se fait rare et où il faut se poser avant de relever la tête vers la prochaine tour.

D1000009Imaginer les soldats de l’empereur y monter la garde en plein hiver. Imaginer les hommes de Genghis Khan s’y attaquer. Nous voilà plongés aux temps des seigneurs et des châteaux-forts, le temps de l’enfance où on jouait à la guerre… Sur les pierres de la muraille, des gens ont gravé leurs noms. Aucune lettre. Rien que des caractères. À une halte, je reconnais Pierre Darmon, l’ancien champion de tennis. Je le salue. Nous nous disons que le monde est décidément bien petit. Il va bientôt s’envoler pour Shanghai qui accueille le Masters. Je me souviens de novembre 1989. New York. Le dernier Masters de tennis accueilli dans le mythique Madison Square Garden. J’y étais en reportage pour la radio. 13 ans déjà…

* Lundi 11 novembre 2002

Noémie en cours, je me rends dans l’hyper-centre de Pékin pour respirer l’ambiance des Hutong.

D1000031Comme un village en plein cœur de la ville avec ses petites rues bordées de maisons basses et de commerces. Drapeaux rouges bien en vue et vieux gardien du quartier à brassard… rouge.

D1000051

J’aimerais parler chinois pour pouvoir converser avec ce vieux monsieur qui aurait sans doute tant à raconter sur sa vie et l’histoire récente de son pays. Il accepte bien volontiers que je le prenne en photo.

D1000052Je le sens fier et content. Presque souriant. Lui dis merci – xie xie – en prenant congé. Il me salue en agitant sa main comme sur le quai d’une gare au départ d’un train.

D1000034Pékin by night. Dernière nuit ici avant le retour en France. Retourner aux abords de la Cité interdite.

devantciteinterditedenuitSoldats en faction et passants paisibles. À un carrefour, fugaces, les ombres d’ouvriers aux casques jaunes, épuisés, entassés dans un bus des années 60.

D1000067La fracture sociale est bien palpable ici aussi. Pas de misère noire, mais quel contraste, par exemple, entre les Mercedes rutilantes aux vitres teintées et les tricycles bourrés de chiffons, tractés par le coup de pédale alerte d’un homme presque en haillons. Contraste entre le luxe affiché dans les artères commerçantes comme Wangfujing et la pauvreté aperçue aux entrées de Hutong, avec ces bicyclettes poussiéreuses entassées, ces choux longs entassées eux aussi et ces toilettes publiques d’un autre temps.

D1000048*Mardi 12 novembre 2002

Dans l’avion du retour, je sais que je reviendrai en Chine. J’espère avoir d’ici là appris à parler un peu cette langue belle et compliquée. Pas si difficile à parler, selon Noémie. Très difficile à écrire en revanche. En m’éloignant de Pékin, tant de sons et d’images surgissent. Je ferme les yeux et me souviens de la surprise imprimée sur le visage de ces Chinois écoutant Noémie et ses grands yeux bleu ciel parler leur langue. Grand fierté à chaque fois. Je me souviens aussi  de ces vieux hommes marchant à reculons dans les parcs de la ville et que je n’ai pas osé photographier.

Un commentaire sur “Mon vieux cahier de Chine

  1. Très agréable. Un rien de réticence, (chinoise : sans agressivité) concernant l’apologie de Mao. Mais très très agréable voyage.

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