Livres de ma vie / Marsiho #5

Le cabanon. Mythe marseillais sauf pour la poignée de cabanoniers qui y passent encore du temps, aux Goudes ou à Sormiou, comme avant eux leurs ancêtres. La pêche sur les rochers, mon grand-père Marseillais d’adoption – il émigra de Zürich en 1923 – m’y emmenait enfant. À l’époque, la pêche était abondante. Aujourd’hui, restent les mots d’André Suarès…

 

AndréSuares

 

« … Le rêve de chacun est d’avoir une de ces cases en nougat coiffées de tuiles. Là, ils vont en tous temps du samedi au lundi. En été, ils s’y installent, les uns sur les autres. Chacun chez soi et tous presque en commun. On voisine, on se querelle, qui est une façon de voisiner encore. On se parle au-dessus du mur. La fumée d’une pipe croise l’autre. Les enfants jouent, se battent et braillent ensemble.

Quelques hommes vont à la pêche sur les rochers ; ils partent de bon matin, leurs lignes hautes contre l’épaule, le veston ouvert, la chemise de flanelle béante ; et tous ont le même air de soldats hilares, d’heureuse troupe qui descend à la conquête du poisson. Ceux qui ne pêchent pas ne sont pas moins avides que les autres de rascasse, de girelles, de gobis, de crabes, de tout ce qui entre dans la bouillabaisse. Et faute de bouillabaisse, il y a toujours l’aïoli.

Une heure avant midi, tous les cabanons sont frottés à l’ail, chapons offerts au soleil. L’homme bat lui-même la purée à l’huile dans le mortier, et la tourne dure et jaune : que la femme ne s’en mêle pas, et même qu’elle n’approche pas, fût-ce du souffle : elle la ferait tourner… »

Copyright @ Editions Jeanne Laffite

Livres de ma vie / Marsiho #4

Jamais lu un seul texte qui décrive avec telle force et une telle beauté ce que je ressens depuis toujours lorsque je monte à Notre-Dame-de-la-Garde. Surtout les jours de mistral. André Suarès tient ici avec finesse la barre de ce navire qui trône au-dessus de la ville. La Bonne-Mère de tous les Marseillais.

AndréSuares

« … Par un matin de pierre dure, au temps de Pâques, entre avril et mars, si tu peux rester debout sur le balcon de Notre-Dame-de-la-Garde, quand souffle le mistral et que l’équinoxe joue à la balle avec les bateaux sur la mer, tu fais, sans quitter le roc, la traversée de la tempête la plus sèche qui soit au monde.

Regarde Marseille sortir du sommeil, secouer la première paresse qui suit le réveil, et se ruer à la vie de nouveau. Tiens-toi ferme à la rampe. Tu es sur le pont du plus haut bord entre tous les navires ; tu n’as peut-être pas ton bon sens, si tu te crois à l’ancre. Le ciel craque. La grande haleine éparpille le soleil en poudre d’or : elle vibre ; jamais elle n’est tarie, jamais elle ne retombe : elle se tisse elle-même en rayons qui dansent. Et les trombes blanches de la poussière se poursuivent dans les rues et les chemins, comme si la terre secouait sa farine. L’air blanc est de pierre ; de pierre blanche, la ville. Au loin les Acoules en pierre rose ont un air de lauriers en fleurs ; et tout est pris dans l’étau de la mâchoire en pierre bleue du ciel et de la mer.

Notre-Dame-de-la-Garde est un mât ; elle oscille sur sa quille. Elle va prendre son vol, la basilique, avec la Vierge qui lui sert de huppe. Quelle masse solide résiste au mistral ? Il n’est pas de vent plus maître que celui-là. Et le mistral lui-même, à Notre-Dame-de-la-Garde, n’a d’égal que le mistral sur le pont d’Avignon, sur le Plan des Baux et sur la mer ferme de Camargue… »

Copyright @ Editions Jeanne Laffitte

Livres de ma vie / Marsiho #3

Toujours été attiré par les langues du monde, depuis tout petit. Grands pères zurichois et corse, grand-mère anglaise et suisse romande, l’autre provençale. Jamais échappé à l’appel des sangs mêlés. Mon premier cours d’allemand reste comme l’un des plus beaux souvenirs de ma vie. Une vie passée à l’ombre de la langue provençale, hélas. Ma grand-mère maternelle le parlait pourtant au village. Là où petite on la punissait à l’école lorsqu’elle l’utilisait. Là où je l’entends encore raconter ses matinées avec sa copine Clara, sur le banc près de la place. Le provençal, je le comprends s’il s’énonce sans vitesse. J’en aime les sonorités et la poésie. J’envie André Suarès de l’avoir côtoyé de près à Marseille. Où jamais au grand jamais, je ne l’ai entendu. Hélas…

 

AndréSuares

 

« … Le provençal qu’on parle à Marseille n’est pas tout à fait celui d’Arles ou d’Avignon. Encore moins le parler de la montagne : plus câlin que celui-ci, plus âpre que celui-là. Mistral le goûtait fort, le meilleur des juges. Les différences sont d’intonation et d’accent plus que dans les mots ; pourtant, une oreille exercée y est sensible. Les finales ne sont pas les mêmes à Marseille et dans la pure langue de Maillane. Le provençal de Marseille et de Gardanne a je ne sais quoi d’un peu plus dur, à la fois, et de plus chaud que celui du Rhône : il a un son plus antique. Les « I »  se glissent près des « S » et des « O », pour donner aux paroles un fil plus aigu, où il me semble reconnaître un reste de voix grecque. En vérité, de Foz et de Berre à Cassis, il ne faut jamais oublier la Grèce, si l’on veut comprendre le fond du pays. Le secret perdu se retrouve aux lèvres de Phocée. D’ailleurs, les femmes de la halle aux poissons et les jardinières de La Pomme ou de La Treille ont un mordant qui emporte le morceau. On jure et on prie, dans le provençal de Marseille, avec la même abondance et la même verdeur véhémente qu’en russe et en catalan… »

Copyright @ Editions Jeanne Laffitte

Livres de ma vie / Marsiho #2

J’ai passé les deux premières années de ma vie dans le quartier du Panier, rue des Belles Écuelles. Non loin de la place des Moulins, en haut, et de la place Sadi Carnot, en bas. Parmi mes souvenirs marquants, il y a un coup de feu. Le meurtre d’un homme, un matin, juste en bas de l’immeuble. Il gisait en plein soleil. La tête ensanglantée, il était affalé dans le caniveau. Ce souvenir est en fait le récit que mes parents m’ont fait de cette scène. Depuis, la place et le meurtre exercent sur moi une étrange fascination. J’aime les décrire, les raconter. Places et meurtres peuplent certaines de mes nouvelles. Ce splendide extrait de Marsiho d’André Suarès sonne comme un écho puissant et singulier à cet attrait né sans aucun doute un matin de 1955 ou 1956 dans une rue de Marseille.

AndréSuares

« … Sous le ciel d’azur, rire éclatant, il y a dix coins marqués pour le meurtre. Ce sont des places régulières, des trapèzes biscornus qui s’espacent au soleil entre deux ou trois pâtés de grosses maisons. Terrains vagues, lieux de démolitions, ils semblent piqués de décombres, jalonnés pour le crime et lotis au guet-apens. Les pavots du sang doivent pousser sur ces champs arides : ils attendent la saison.

Que le ciel est heureux qui les illumine, qu’il laisse tomber de haut le miel de la lumière sur ces dartres galeuses de la peau d’une ville ! Rien ne ressemble moins au coupegorges des ruelles sinistres, dans les vieilles cités à l’ombre des cathédrales. Ici, tout se fait en plein soleil. Quelle merveille dans une ville où comme partout, le style moderne commande l’hypocrisie et la lâcheté.

Au beau milieu de la cité, dans le centre de la ruche, là où grouille la foule, les carrefours prédestinés haussent une large épaule, étirent leurs membres de plâtre gris, et dressent leurs bosses de terre battue. Tantôt plus couverte de gens qu’une charogne de vermine et tantôt déserte comme un cimetière à minuit, la place est un champ clos.

J’en sais une, les lignes courbes, la rue qui fuit, les ruelles qui s’amorcent en serpents et en scorpions, mes murs aveugles d’une part, des murailles trouées en écumoire, de l’autre, tout y appelle le meurtre… »

Copyright @ Editions Jeanna Laffite

Livres de ma vie / Marsiho #1

J’inaugure aujourd’hui une série dédiée aux livres de ma vie, inspiré que je suis par la série histoire de mes livres de François Bon. Aucun parti pris chronologique ici non plus. Aucun projet critique. Juste le désir de partager des extraits et de raviver la fugace mémoire de l’instant premier, l’instant où le texte m’enveloppe soudain de sa grâce et ne me quitte plus. Parmi ces livres, Marsiho se détache en lettres de soleil. Je l’ai découvert et lu d’un seul trait l’an passé. C’était dans l’avion qui me menait retrouver ma fille aînée Noémie à Shanghai. André Suarès a écrit cet hymne à notre ville natale. D’un autre siècle, le Monsieur – né en 1868 – mais d’une plume si poétique et si puissante que depuis, Marsiho m’accompagne partout où je lance mes pas. En commençant par le commencement, le Vieux Port, loin des clichés qui m’exaspèrent.

AndréSuares

« … Ô foule innocente et abjecte, foule de tous les visages, foule vraie comme nulle part ailleurs ; foule non pas venue ici au seul rendez-vous du plaisir et des noces, mais poussée par le fatal exil et la rencontre fatale des ancres qui mouillent, des voyages qui commencent, toujours si jeunes, et des voyages qui finissent, toujours plus sombres et si vieillis ; des navires qui larguent les amarres, des paquebots qui accostent ; de la mer qui vomit les passagers et tous ses hôtes éphémères, tous les parasites d’un jour, sur le plancher solide de la terre.

Foule qui roule entre Joliette et le Vieux Port, confluent des départs. Notre-Dame de la Garde n’est qu’une balise. La Bonne Mère est toujours la bouée des bouées pour les marins toujours en partance. Départ, l’un des plus beaux mots qui soient, des plus riches en douleurs, en désirs, en délires.

J’ai vu bien des ports : les uns proclament la richesse et le commerce, comme Londres l’empire de la marchandise, de l’échange et de la banque ; d’autres affirment le travail ; d’autres l’entrepôt et la nourriture : d’autres encore le refuge. Ou le rejet de la misère humaine : il n’est point de port qui sonne le départ à l’égal de Marseille. Il pénètre au coeur de la cité ; il vient chercher l’homme au pied du lit, au saut du train. Tout y parle de départ, tout s’y précipite. Et d’autant plus que les rayons concentriques de la ville pullulent d’un peuple sédentaire : il semble ancré pour jamais dans la joie d’être où il est et le plaisir d’y vivre.

Au milieu de ce corps voluptueux, la bouillante matrice de tous les départs grouille d’êtres humains qui ne sont plus que des voyageurs et qui paraissent tous courir des gares aux grands navires, de la terre lourde et compacte à la vapeur légère et à la mouvante ondulation des ports… »

Copyright @ Editions Jeanne Laffitte

 

Octobre rouge #intégral

Octobre rouge

Plus que trois minutes, Monsieur Arthur !

Le milicien qui nous surveille depuis le crépuscule tient les comptes à jour.

Sablier en main, il semble guetter avec fébrilité l’instant “ T “.

La fraction de seconde où le dernier grain rejoindra la meute au fond du cône en verre et sonnera le glas de nos retrouvailles.

Toi mon coeur, tu as installé en douceur ton nid au creux de mon cou, contre ma clavicule.

Mon épaule épouvantée par le compte à rebours, tu l’as tapissée de ton crâne aux cheveux chauds.

En sourdine, je claque déjà des dents. Tu souris comme à chacune de mes mimiques.

Tu n’as remarqué ni les menottes ni les armes. Tant mieux, je me dis. Tant mieux.

 

Il me revient le temps des premiers étonnements.

Après ta nuit ou juste derrière ta sieste, tu écarquillais tes billes comme une assoiffée de monde.

De tes bras et de tes pieds, tu inventais ton rythme, tu créais ton propre espace.

J’avais du mal à suivre mais je t’encourageais. Je t’applaudissais.

Bravo mon amour, je te murmurais dans le cou et contre les joues.

Pour que tu frissonnes. Et tu frissonnais en éclatant de rire.

 

Pendant toutes ces années-là, nous n’avons presque fait qu’un, ma belle.

Malgré les longues heures où mes rondes nourricières m’éloignaient de tes babillements.

A peine accouchée, ta mère s’était mise hors circuit dans l’exil au Brésil.

Sans un mot, sans prévenir.

Au fil du temps, tu avais fini par accepter de ne la connaître jamais.

 

Et puis a sonné l’heure de notre cavale.

Elle s’est enclenchée lorsqu’ils ont inventé la riposte suprême.

L’implacable réplique qui cloue le bec.

L’arme absolue qui dévaste pour la vie.

Automatiquement privé d’enfant. Tarif applicable à chaque “parasite”. C’est ainsi qu’ils nous nommaient, nous, les dépossédés de

tout. Les damnés de la croissance. Les exclus des agapes boursières. Les désespérés de la rentabilité.

“Le bagne moderne, ça va les faire réflêchir”, ils disaient à la radio.

Les télés reprenaient. Les journaux relayaient. Sans sourciller. Titres larges et papiers grassouillets.

Toi, tu ne savais pas encore lire l’alphabet.

 

Dès lors, je t’ai emmenée partout.

Dans les campagnes et dans les ports.

Bien à l’abri des remous et des sursauts.

A chaque fois loin de Marseille.

Décidé à t’épargner les tracas de la traque.

Soucieux de t’éviter le remue-ménage quotidien des déménagements.

A chaque jour, un programme sur mesure.

Point d’école, point de discipline, point de règle ni de cahier. Juste quelques grappes de jeux et d’exercices pour que tu apprennes

à grignoter la vie, à cheminer à ton allure, de tes petits pas de poupée.

Tu en redemandais.

Tu étais ma reine hilare et sereine, ma bobine de coton doux, ma pêche de vigne, mon joli scoubidou.

 

A la fonte de mes ultimes économies, j’ai commencé à multiplier les randonnées nocturnes.

A la recherche de quelque liasse embusquée dans les beaux quartiers. La dîme révolutionnaire, j’appelais ça.

Papa va prendre l’air en cyclo, je te disais, sac au dos et casque au poing. Il fait trop froid et trop noir pour te chaler.

Toi, tu comprenais.

Tu patientais au creux de ta couette et je te retrouvais anéantie de sommeil, le front reposé et les yeux dédiés à tes rêves.

A peine éclairée par la timide veilleuse que je t’avais laissée. On ne sait jamais.

 

Une nuit, j’ai bien cru qu’ils t’avaient enlevée.

Personne dans le lit.

Rien qu’un mot déposé près de l’oreiller : « Adieu, Arthur ! Surtout, ne perdez pas de temps à tenter de la rechercher. Votre fille est déjà loin, très loin. »

Anéanti, il m’a fallu passer la tête sous le robinet de l’évier pour réaliser que je venais de cauchemarder.

Trop d’alcool dans les veines.

Je m’étais affalé sur le canapé de la cuisine à peine franchie la porte d’entrée. Ivre mort.

Toi, tu n’avais pas cassé ta nuit d’un millimètre, mon ange.

Les bras en croix et les poings serrés, tu dormais profond, à peine agitée de ci de là par quelque songe.

Ce rêve mauvais m’a propulsé vers la peur violente de te perdre.

Mes esprits retrouvés, j’ai décidé de ne plus t’abandonner.

Je t’ai emmenée à chacune de mes virées.

 

Tu as donc commencé toute jeune à m’accompagner dans mes expéditions au pays des cuillères d’argent et des leçons d’équitation.

Ensemble, nous en avons remué des gentilhommières, visité des villas, escaladé des façades de palaces !

Lampe de poche en main, tu as vite appris à m’emboîter le pas, mon bijou.

A me prévenir par petits jets de lumière lorsque l’inquiétude te pinçait la joue.

A chaque fois, je venais te rassurer d’un clin d’oeil et d’un bisou et je repartais un peu plus loin, le sac en bandoulière, en quête de monnaie ou de trésor à négocier.

 

Peu à peu, nous sommes devenus somnambules. Mi chouettes, mi Belphégor.

Tu n’as plus fermé l’oeil avant les premiers rayons de soleil.

Nous avons vécu à contre-sens du reste du monde. Reclus dans le sommeil la journée, en éveil et en vadrouille le reste du temps.

Jusqu’au jour où tu m’as parlé de Marseille. Pour la première fois.

Tu voulais découvrir ta ville natale d’où j’avais dû t’arracher pour survivre à tes côtés.

Marseille, c’est impossible mon trésor. Trop dangereux, je t’ai expliqué. Demande-moi l’Amérique, l’Inde ou la Patagonie, mais pas Marseille.

Trop tôt, tu sais ? Il te faudra encore patienter.

Tu n’as pas insisté, mais tu t’es mise à m’ignorer non stop. Toute la sainte journée.

Indifférente à la moindre caresse, insensible au moindre mot gentil.

J’avais beau tenter de te dérouter de ton entêtement, je me heurtais à ta moue de tortue, à la transparence de tes yeux tristes.

Ce silence autiste m’est vite devenu intolérable.

En trois jours, il m’a fait basculer de l’autre côté et nous sommes rentrés.

Le lendemain du retour au quartier, les journaux titraient gros sur une rafle dans notre planque dorée sur la Côte.

Quelques heures de plus là-bas et nous serions tombés dans les rets de ces faces de rats.

 

A Marseille, tu as retrouvé un rythme plus rond, plus doux.

Finies les échappées nocturnes. Au placard les semelles de crêpe. Entre parenthèses les montées d’adrénaline.

Le portefeuille bien plein, je me suis déniché un pointu. Bleu ciel et blanc.

Nos semaines, nous les avons passées en mer, à caboter de crique en crique, de calanque en calanque.

Un été de rêve, à peine troublé par quelques journées de gros mistral. Pointu à quai et orgies de ciné.

 

Lorsque l’automne a poussé son souffle tiède sur la ville, tu m’as réclamé l’école. La grande école.

Celle aux cartables qui scient les épaules.

L’école des bons points et des récitations.

Tu a commencé aussi à vouloir un petit frère.

Tu t’es imaginée le rencontrer dans cette cour que tu me désignais avec gourmandise chaque fois que nous remontions de la mer.

J’ai résisté une semaine. Je t’ai couverte de jouets pour tenter de te distraire de ton projet.

Toi, tu as tenu bon, accrochée à ton idée, sans jamais renoncer.

Au fil des jours, tu t’es même hasardée à grimper sur le rebord des fenêtres de l’école, en imitant les élèves en train de compter à

voix haute ou de colorier leurs frises en silence.

Alors, j’ai craqué et je t’ai inscrite. Je ne me le suis pas pardonné.

 

Dès l’instant où tu as franchi le portail de cette communale, j’ai senti mes cellules se gorger de vide, ma peau se racornir, ma voix se rabougrir.

Il m’a fallu passer de longues heures face à la mer pour commencer à accepter le pas de deux esquissé par ton essor et par ma

chute.

Les premiers jours, j’ai bien failli venir te chercher en pleine classe.

J’ai renoncé à la tentation de nous rapter vers je ne sais quel pays où la vie aurait pu se redessiner comme avant.

J’ai résisté mais hélas, je ne me suis pas assez méfié.

Quelqu’un m’a dénoncé, je crois. Va savoir pourquoi.

Hier soir, devant l’école, un milicien en civil a attendu que tu sautes dans mes bras pour me faire signe de surtout rester bien sage.

Je l’ai suivi sans sourciller et nous avons atterri dans cette pièce humide où de la nuit, tu ne m’as pas lâché d’un millimètre.

– C’est fini, Monsieur Arthur ! Allez !

Face au sablier, j’ai beau agiter la tête en signe de refus, tu as beau hurler “mon papa, mon papa !” en t’aggripant à ma chemise

blanche, rien n’est plus fort que ce soldat qui nous arrache l’un à l’autre et te baillonne.

Vite, tu t’éloignes de bras en bras vers la porte d’entrée. Très vite même.

Tant mieux, je me dis, tant mieux…

 

A peine le temps de capter le claquement du chargeur et tu as disparu dans le fracas rougeoyant de ce matin d’octobre.

 

Octobre rouge #16

Octobre rouge

– C’est fini, Monsieur Arthur ! Allez !

Face au sablier, j’ai beau agiter la tête en signe de refus, tu as beau hurler “ mon papa, mon papa ! ” en t’agrippant à ma chemise

blanche, rien n’est plus fort que ce soldat qui nous arrache l’un à l’autre et te bâillonne.

Vite, tu t’éloignes de bras en bras vers la porte d’entrée.

Très vite même.

Tant mieux, je me dis, tant mieux…

 

A peine le temps de capter le claquement du chargeur et tu as disparu dans le fracas rougeoyant de ce matin d’octobre.

(fin)

Octobre rouge #15

Octobre rouge

Dès l’instant où tu as franchi le portail de cette communale, j’ai senti mes cellules se gorger de vide, ma peau se racornir, ma voix se rabougrir.

Il m’a fallu passer de longues heures face à la mer pour commencer à accepter le pas de deux esquissé par ton essor et par ma chute.

Les premiers jours, j’ai bien failli venir te chercher en pleine classe.

J’ai renoncé à la tentation de nous rapter vers je ne sais quel pays où la vie aurait pu se redessiner comme avant.

J’ai résisté mais hélas, je ne me suis pas assez méfié.

Quelqu’un m’a dénoncé, je crois. Va savoir pourquoi.

Hier soir, devant l’école, un milicien en civil a attendu que tu sautes dans mes bras pour me faire signe de surtout rester bien sage.

Je l’ai suivi sans sourciller et nous avons atterri dans cette pièce humide où de la nuit, tu ne m’as pas lâché d’un millimètre.

(à suivre)

Octobre rouge #14

Octobre rouge

J’ai résisté une semaine.

Je t’ai couverte de jouets pour tenter de te distraire de ton projet.

Toi, tu as tenu bon, accrochée à ton idée, sans jamais renoncer.

Au fil des jours, tu t’es même hasardée à grimper sur le rebord des fenêtres de l’école, en imitant les élèves en train de compter à voix haute ou de colorier leurs frises en silence.

Alors, j’ai craqué et je t’ai inscrite. Je ne me le suis pas pardonné.

(à suivre)

Octobre rouge #13

Octobre rouge

Lorsque l’automne a poussé son souffle tiède sur la ville, tu m’as réclamé l’école.

La grande école.

Celle aux cartables qui scient les épaules.

L’école des bons points et des récitations.

Tu a commencé aussi à vouloir un petit frère.

Tu t’es imaginée le rencontrer dans cette cour que tu me désignais avec gourmandise chaque fois que nous remontions de la mer.

(à suivre)

Octobre rouge #12

Octobre rouge

Le lendemain du retour au quartier, les journaux titraient gros sur une rafle dans notre planque dorée sur la Côte.

Quelques heures de plus là-bas et nous serions tombés dans les rets de ces faces de rats.

À Marseille, tu as retrouvé un rythme plus rond, plus doux.

Finies les échappées nocturnes.

Au placard les semelles de crêpe.

Entre parenthèses les montées d’adrénaline.

Le portefeuille bien plein, je me suis déniché un pointu. Bleu ciel et blanc.

Nos semaines, nous les avons passées en mer, à caboter de crique en crique, de calanque en calanque.

Un été de rêve, à peine troublé par quelques journées de gros mistral.

Pointu à quai et orgies de ciné.

(à suivre)

Octobre rouge #11

Octobre rouge

Tu n’as pas insisté, mais tu t’es mise à m’ignorer non stop.

Toute la sainte journée.

Indifférente à la moindre caresse, insensible au moindre mot gentil.

J’avais beau tenter de te dérouter de ton entêtement, je me heurtais à ta moue de tortue, à la transparence de tes yeux tristes.

Ce silence autiste m’est vite devenu intolérable.

En trois jours, il m’a fait basculer de l’autre côté et nous sommes rentrés.

(à suivre)

Octobre rouge #10

Octobre rouge

Peu à peu, nous sommes devenus somnambules.

Mi chouettes, mi Belphégor.

Tu n’as plus fermé l’oeil avant les premiers rayons de soleil.

Nous avons vécu à contre-sens du reste du monde.

Reclus dans le sommeil la journée, en éveil et en vadrouille le reste du temps.

Jusqu’au jour où tu m’as parlé de Marseille.

Pour la première fois.

Tu voulais découvrir ta ville natale d’où j’avais dû t’arracher pour survivre à tes côtés.

Marseille, c’est impossible mon trésor.

Trop dangereux, je t’ai expliqué.

Demande-moi l’Amérique, l’Inde ou la Patagonie, mais pas Marseille.

Trop tôt, tu sais ? Il te faudra encore patienter.

(à suivre)

Octobre rouge #9

Octobre rouge

Ce rêve mauvais m’a propulsé vers la peur violente de te perdre.

Mes esprits retrouvés, j’ai décidé de ne plus t’abandonner.

Je t’ai emmenée à chacune de mes virées.

Tu as donc commencé toute jeune à m’accompagner dans mes expéditions au pays des cuillères d’argent et des leçons d’équitation.

Ensemble, nous en avons remué des gentilhommières, visité des villas, escaladé des façades de palaces !

Lampe de poche en main, tu as vite appris à m’emboîter le pas, mon bijou.

A me prévenir par petits jets de lumière lorsque l’inquiétude te pinçait la joue.

A chaque fois, je venais te rassurer d’un clin d’oeil et d’un bisou et je repartais un peu plus loin, le sac en bandoulière, en quête de monnaie ou de trésor à négocier.

(à suivre)

Octobre rouge #8

Octobre rouge

Anéanti, il m’a fallu passer la tête sous le robinet de l’évier pour réaliser que je venais de cauchemarder.

Trop d’alcool dans les veines.

Je m’étais affalé sur le canapé de la cuisine à peine franchie la porte d’entrée.

Ivre mort.

Toi, tu n’avais pas cassé ta nuit d’un millimètre, mon ange.

Les bras en croix et les poings serrés, tu dormais profond, à peine agitée de ci de là par quelque songe.

(à suivre)

Octobre rouge #7

Octobre rouge

Une nuit, j’ai bien cru qu’ils t’avaient enlevée.

Personne dans le lit.

Rien qu’un mot déposé près de l’oreiller :

« Adieu, Arthur ! Surtout, ne perdez pas de temps à tenter de la rechercher. Votre fille est déjà loin, très loin. »

Anéanti, il m’a fallu passer la tête sous le robinet de l’évier pour réaliser que je venais de cauchemarder.

Trop d’alcool dans les veines.

Je m’étais affalé sur le canapé de la cuisine à peine franchie la porte d’entrée. Ivre mort.

(à suivre)

Octobre rouge #6

Octobre rouge

A la fonte de mes ultimes économies, j’ai commencé à multiplier les randonnées nocturnes.

A la recherche de quelque liasse embusquée dans les beaux quartiers.

La dîme révolutionnaire, j’appelais ça.

Papa va prendre l’air en cyclo, je te disais, sac au dos et casque au poing.

Il fait trop froid et trop noir pour te chaler.

Toi, tu comprenais.

Tu patientais au creux de ta couette et je te retrouvais anéantie de sommeil, le front reposé et les yeux dédiés à tes rêves.

A peine éclairée par la timide veilleuse que je t’avais laissée.

(à suivre)

 

Octobre rouge #5

Octobre rouge

Dès lors, je t’ai emmenée partout. Dans les campagnes et dans les ports.

Bien à l’abri des remous et des sursauts.

A chaque fois loin de Marseille.

Décidé à t’épargner les tracas de la traque.

Soucieux de t’éviter le remue-ménage quotidien des déménagements.

A chaque jour, un programme sur mesure.

Point d’école, point de discipline, point de règle ni de cahier.

Juste quelques grappes de jeux et d’exercices pour que tu apprennes à grignoter la vie, à cheminer à ton allure, de tes petits pas de poupée.

Tu en redemandais.

Tu étais ma reine hilare et sereine, ma bobine de coton doux, ma pêche de vigne, mon joli scoubidou.

(à suivre)

Octobre rouge #4

Octobre rouge

L’arme absolue qui dévaste pour la vie.

Automatiquement privé d’enfant.

Tarif applicable à chaque “parasite”.

C’est ainsi qu’ils nous nommaient, nous, les dépossédés de tout.

Les damnés de la croissance. Les exclus des agapes boursières. Les désespérés de la rentabilité.

“Le bagne moderne, ça va les faire réfléchir”, ils disaient à la radio.

Les télés reprenaient. Les journaux relayaient. Sans sourciller.

Titres larges et papiers grassouillets.

Toi, tu ne savais pas encore lire l’alphabet.

(à suivre)

Octobre rouge #3

Octobre rouge

Pendant toutes ces années-là, nous n’avons presque fait qu’un, ma belle.

Malgré les longues heures où mes rondes nourricières m’éloignaient de tes babillements.

A peine accouchée, ta mère s’était mise hors circuit dans l’exil au Brésil.

Sans un mot, sans prévenir.

Au fil du temps, tu avais fini par accepter de ne la connaître jamais.

Et puis a sonné l’heure de notre cavale.

Elle s’est enclenchée lorsqu’ils ont inventé la riposte suprême.

L’implacable réplique qui cloue le bec.

(à suivre)

Octobre rouge #2

Octobre rouge

Il me revient le temps des premiers étonnements.

Après ta nuit ou juste derrière ta sieste, tu écarquillais tes billes comme une assoiffée de monde.

De tes bras et de tes pieds, tu inventais ton rythme, tu créais ton propre espace.

J’avais du mal à suivre mais je t’encourageais. Je t’applaudissais.

Bravo mon amour, je te murmurais dans le cou et contre les joues.

Pour que tu frissonnes.

Et tu frissonnais en éclatant de rire.

(à suivre)

Octobre rouge #1

Octobre rouge

 

– Plus que trois minutes, Monsieur Arthur !

Le milicien qui nous surveille depuis le crépuscule tient les comptes à jour.

Sablier en main, il semble guetter avec fébrilité l’instant “ T “.

La fraction de seconde où le dernier grain rejoindra la meute au fond du cône en verre et sonnera le glas de nos retrouvailles.

Toi mon coeur, tu as installé en douceur ton nid au creux de mon cou, contre ma clavicule.

Mon épaule épouvantée par le compte à rebours, tu l’as tapissée de ton crâne aux cheveux chauds.

En sourdine, je claque déjà des dents.

Tu souris comme à chacune de mes mimiques.

Tu n’as remarqué ni les menottes ni les armes. Tant mieux, je me dis. Tant mieux.

(à suivre)

Générique de fin #intégral

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Lorsqu’à la fin du film, le générique jaune a entamé sa remontée vers le sommet de la télé, j’ai décidé de mettre mon plan à exécution sur l’heure. Surtout, ne plus tergiverser.

Fini les on verra plus tard, c’est pas le moment, je ne suis pas encore prêt.

Terminé les c’est trop risqué. Rideau sur les reculades.

New York, j’en rêvais depuis mon premier Scorcese, alors maintenant, il fallait oser.

Partir. Emigrer.

Dehors, la tempête se déchaînait.

 

En commençant à trier mes affaires, à choisir celles qui resteraient ici et celles qui gonfleraient mon sac, je me suis dit que s’en aller, c’était d’abord comme taguer une planisphère.

A grands coups de feutre noir y imprimer son dégoût, sa colère.

Remplir de graffitis le pays délaissé.

Tirer un trait sur quarante ans de vieille Europe et autant de Provence, de plus en plus odieuse avec ses frileux relents d’avant-guerre.

Plein écran, j’ai fixé la rue noire et mouillée à peine masquée par l’ascension des caractères et j’ai frissonné en imaginant que ma vie s’écrirait bientôt là-bas, dans cet univers de cinéma.

Un décor sans Méditerranée mais avec l’Océan.

J’y perdrais sans doute en chaleur et en lumière mais j’y gagnerais en aventure, en espace, en majesté.

A New York, l’eau est plus froide et plus grise qu’à Marseille me répète mon frère à chaque fois que nous feuilletons les magazines.

Je lui réponds qu’aujourd’hui, sans s’en rendre compte, Marseille file au delà du gris.

Elle se tourne le dos et se renie à force de laisser parler ceux qui n’ouvrent plus leurs bras.

Marseille expulse en catimini, Marseille grelotte, s’épaissit et noircit à vue d’oeil.

Sans une once de honte.

Comme si elle avait revêtu des habits taillés dans l’oubli, coupés façon faisceau alla francese.

 

Dans la poche intérieure gauche de l’une de mes vestes, j’ai déniché une photo de mon grand-père Paul à vingt quatre ans, en quête de seconde chance sur la Côte d’Azur.

Il pose avec sérieux sur fond de palmiers et de villas blanches.

Casquette ronde à la main, il fixe l’objectif d’un air timide et impatient comme s’il étouffait dans son costume de paysan.

Un matin, il avait lu une petite annonce proposant un emploi de métayer plutôt bien payé.

Le soir même, sans prévenir, il quittait Zürich par le train de nuit destination son nouveau monde à lui.

Dans une heure j’allais l’imiter, passer de l’autre côté du ciel et j’étais fier d’être de sa lignée.

 

Lorsque mon sac n’a plus accepté la moindre chaussette, je me suis occupé de mes papiers.

Passeport, carte de presse, permis de conduire, photos d’identité, tout était en règle, à portée de main dans mon tiroir bien rangé d’homme marié.

Le plus dur, ça serait tout à l’heure d’aller réveiller Aglaé et de lui dire je m’en vais.

Elle ne comprendrait pas pourquoi. Elle ne comprendrait jamais. Elle me traiterait de traître.

Pour l’instant, elle dormait dans la pièce d’à côté. Je l’entendais ronfloter.

Insupportable ronronnement qui valse d’un mur à l’autre dans notre chambre.

Aglaé s’endort si vite qu’elle me prend de court.

A chaque fois, je dois calquer ma respiration sur son souffle agité par ses premiers rêves.

Déboussolé, j’échoue dans le salon pour retrouver ma propre musique.

Il me faut une bonne heure pour sentir le sommeil s’enrouler à nouveau autour de mes paupières.

J’ai abandonné mon canapé et je me suis glissé sur la terrasse pour tenter de fermer les volets.

Malgré la tourmente, Marseille frémissait au rythme du tango qui montait du balcon d’en dessous. Raphaël Medeiros et son jeu de braise je crois.

Dans la seconde, New York s’est effacée. La plainte acide du bandonéon a chloroformé les gratte-ciel et les enseignes fluo des clubs de jazz.

Sur le panneau lumineux géant de l’aéroport, Buenos Aires clignotait déjà de son soleil d’or.

Je sais si peu de l’Argentine sinon que la fierté secoue le sang des danseurs. Ces couples qui tournent et s’éloignent sur les parquets et les pavés me parlent d’un bout de monde où les corps et les âmes n’ont presque jamais peur.

J’aime le port de tête du bailador macho, mélancolique et délicat.

Il ressemble au matador qui aurait égaré sa muleta et s’abandonne avec passion dans la caresse, de ses seuls yeux. Une main à la hanche, l’autre aimantée par le dos souple de celle qui se tend et tourne et s’offre au plaisir singulier de ne plus faire deux.

A Buenos Aires, les Tanguerias portent des noms d’enfant, de femme ou d’artiste. Caminito, La Ventana, Michelangelo

J’aime la langue qui s’y enroule autour des dents et des palais comme un dessert secret. Un espagnol tantôt sucré, tantôt salé.

Un tango con cortes y quebradas del mas puro estilo de la guardia vieja…

 

Envie d’un dernier jus d’orange avant de vérifier encore une fois que je n’oublie rien.

Dans le salon, sur le rebord de la cheminée, m’apparaît le livre que je ne cherchais plus tant je croyais l’avoir perdu dans je ne sais quel déménagement.

“Le néant quotidien” de Zoé Valdés, petite soeur cubaine.

Il y a du Zeus dans cette écrivaine-là. La foudre est son style, teinté de vague à l’âme et de sensualité.

Ce livre me révéla la violence d’une existence de routine étriquée par l’embargo.

L’idéal révolutionnaire du Che assommé à petit feu.

Le poids de slogans ressassés comme des comptines usées jusqu’à la ixième génération de barbudos.

Et puis le sexe à fleur de mots pour sans cesse affirmer sa liberté envers et contre tous.

Les amours pitoyables et admirables d’une jeunesse havanaise promise à l’anesthésie du dollar.

Zoé. Le prénom de ma grand-mère.

Celle qui n’émigra jamais plus loin que de son village à Marseille.

Cent dix kilomètres sur les ailes d’une calèche pour tomber chez des riches et suer sa vie durant comme bonniche.

Ces histoires du coeur de l’Amérique lui auraient écarquillé les yeux.

Malgré l’absence de Dieu et la moiteur des tropiques, je suis sûr qu’elle ne se serait pas sentie étrangère à ces femmes cent fois brisées et cent fois ressuscitées.

Zoé, c’est promis, votre livre je ne le quitterai plus.

Je l’emporte avec moi et pourquoi pas à Cuba.

 

Je n’ai pas réveillé Aglaé.

A quoi bon se déchirer alors que la vie pour chacun s’effiloche ?

J’ai seulement scotché un mot sur la porte de la chambre : “Je pars loin sans billet-retour. Ne m’en veux pas. Vive la vie”.

La tempête m’a cueilli dans la rue, à quelques pas du taxi jaune.

Les immeubles craquaient comme d’immenses cercueils.

Une détonation du diable a secoué la ville et j’ai reçu un bac de géraniums sur la tête.

Avant que mon cerveau n’explose, je me suis demandé si les fleurs étaient rouges et si j’avais bien éteint la télé.

 

Générique de fin #11

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Je n’ai pas réveillé Aglaé.

A quoi bon se déchirer alors que la vie pour chacun s’effiloche ?

J’ai seulement scotché un mot sur la porte de la chambre : “Je pars loin sans billet-retour. Ne m’en veux pas. Vive la vie”.

La tempête m’a cueilli dans la rue, à quelques pas du taxi jaune.

Les immeubles craquaient comme d’immenses cercueils.

Une détonation du diable a secoué la ville et j’ai reçu un bac de géraniums sur la tête.

Avant que mon cerveau n’explose, je me suis demandé si les fleurs étaient rouges et si j’avais bien éteint la télé.

Générique de fin #10

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Zoé. Le prénom de ma grand-mère.

Celle qui n’émigra jamais plus loin que de son village à Marseille.

Cent dix kilomètres sur les ailes d’une calèche pour tomber chez des riches et suer sa vie durant comme bonniche.

Ces histoires du coeur de l’Amérique lui auraient écarquillé les yeux.

Malgré l’absence de Dieu et la moiteur des tropiques, je suis sûr qu’elle ne se serait pas sentie étrangère à ces femmes cent fois brisées et cent fois ressuscitées.

Zoé, c’est promis, votre livre je ne le quitterai plus.

Je l’emporte avec moi et pourquoi pas à Cuba.

(à suivre)

Générique de fin #9

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Il y a du Zeus dans cette écrivaine-là.

La foudre est son style, teinté de vague à l’âme et de sensualité.

Ce livre me révéla la violence d’une existence de routine étriquée par l’embargo.

L’idéal révolutionnaire du Che assommé à petit feu.

Le poids de slogans ressassés comme des comptines usées jusqu’à la ixième génération de barbudos.

Et puis le sexe à fleur de mots pour sans cesse affirmer sa liberté envers et contre tous.

Les amours pitoyables et admirables d’une jeunesse havanaise promise à l’anesthésie du dollar.

(à suivre)

Générique de fin #8

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À Buenos Aires, les tanguerias portent des noms d’enfant, de femme ou d’artiste. Caminito, La Ventana, Michelangelo

J’aime la langue qui s’y enroule autour des dents et des palais comme un dessert secret.

Un espagnol tantôt sucré, tantôt salé.

Un tango con cortes y quebradas del mas puro estilo de la guardia vieja…

 

Envie d’un dernier jus d’orange avant de vérifier encore une fois que je n’oublie rien.

Dans le salon, sur le rebord de la cheminée, m’apparaît le livre que je ne cherchais plus tant je croyais l’avoir perdu dans je ne sais quel déménagement.

Le néant quotidien” de Zoé Valdés, petite soeur cubaine.

(à suivre)

Générique de fin #7

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Dans la seconde, New York s’est effacée.

La plainte acide du bandonéon a chloroformé les gratte-ciel et les enseignes fluo des clubs de jazz.

Sur le panneau lumineux géant de l’aéroport, Buenos Aires clignotait déjà de son soleil d’or.

Je sais si peu de l’Argentine sinon que la fierté secoue le sang des danseurs. C

es couples qui tournent et s’éloignent sur les parquets et les pavés me parlent d’un bout de monde où les corps et les âmes n’ont presque jamais peur.

J’aime le port de tête du bailador macho, mélancolique et délicat.

(à suivre)