Brouillard des hautes landes

Comme une mer légère
lancée vers les sommets
pour envahir les âmes
des marcheurs égarés

Partout autour la trace
des quêtes d’autrefois
des souvenirs vivaces
des secondes de joie

Brouillard des hautes landes
ravive ces instants
avant que ne se rende
la vie qu’on aimait tant

Premières

2016-04-28 20.10.22

Soudain au-dessus des tilleuls
tout là-haut
les premières hirondelles
envolées à tire d’ailes

Bientôt près du cimetière
tout en bas
les premières lucioles
tournées vers les nuits d’été

Demain vers ne sais quelle heure
autour de nous
les premières prières
lancées vers les cieux et les dieux

Cache-cache

Achever le décompte
puis
dans la forêt offerte
se lancer aux trousses
d’un autre soi-même
d’un soi-même d’autrefois
quand il pleuvotait des frissons
à fleur de sang
au cœur du ventre

puis
tomber nez à nez
avec la vie qui fut
repartir en quête de présage
d’un doux effroi encore possible
d’un dévoilement soudain
d’un mystère à éclaircir

puis
parmi les violettes et les feuilles mortes
pas à pas
retrouver la voix des arbres
cette voix qui siffle en silence
la fin du jeu

Six lettres chair

MaoLou

Sur l’écorce du vieil hêtre
six lettres chair dessinées
gravées par quelque fiancé
penché à la fenêtre
d’un amour envolé

Lointaine Chine rouge
douce France en guerre
pleurs répandus sur la terre
désormais rien ne bouge
hormis le parfum des prières

Grand Timonier, Apollinaire
osez vos vers ressusciter
pour rappeler ce jour d’été
où les fiancés s’embrassèrent
au pied du vieil hêtre blessé

Il suffit de bien peu

Il suffit de bien peu
poser les yeux
tendre l’oreille
attendre un souffle
espérer une goutte
deviner un oiseau
il suffit d’un sentier
pour approcher
le paisible
le merveilleux
le simple
loin du tapage
du brouhaha
de l’embrouillamini
du charivari
du méli-mélo
du oaï
loin du tohu-bohu
de l’abracadabra
du couci-couça
du et patati et patata
de nos vies de fadas

Jusqu’à la faim

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Les radis du dimanche
patientent sagement
papotent ensemble
se racontent des histoires
de soleil et de pluie
de champs et de bottes
s’amusent à l’avance
du sel, du beurre et du pain
qui leur tiendront compagnie
jusqu’à la faim

Hé hé !

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Arpenté les sentiers mouillés
aspergés de clarté
humé l’herbe humide des prés
dans l’attente d’une trouée
fugace et dorée
flocons de merisier par milliers
sur le seuil vallonné de la forêt
jeunes bouleaux en retrait
graciles, timides, élancés
teintes de vert à volonté
nuages d’averse disséminés
bientôt le soleil de mai
hé hé !

Parmi les ombres

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Tu croyais à l’abandon qui dure
à la jachère éternelle
longeais les façades étales
raclais tes épaules aux lézardes
ne comptais plus tes pas égarés parmi les pluies de pierre
épuisé de l’obscur tu errais entre les ombres
plus de couleurs aux rues
rien que le craquement des tuiles à fleur de toits
pour emplir l’espace de mémoire

soudain une lampe à travers le vert
vestige de lointains mélanges
d’amour et de mots dorés
une lampe toujours en vie
pour colorer le mirage

Foudroyés

Fantôme

Une plaie ouverte à la face du monde
tant de fantômes réincarnés
tant de baisers profonds mêlés
foudroyés par la grâce
terrassés par la crasse
menacés par l’oubli
mais
ils nous survivront

Lui rendre grâce

San Sebastián à marée basse
retrouver le calme des soirs longs et doux
prendre son temps
se dire que l’océan est un don du monde
nuit et jour, soir et matin
lui rendre grâce
et oser croire encore aux lendemains

La Nuit 65 de Joachim Séné

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J’ai reçu un très joli cadeau
avais commandé une surprise à Joachim Séné
séduit par sa formule magique de Nuit à la demande
hier-matin, la Nuit 65 m’attendait dans la boîte aux lettres
écrite à la main rien que pour moi
enveloppée d’un carton bordeaux
accompagnée d’une photo prise un matin de septembre 2015
au métro Gabriel Péri, ligne 13

cette Nuit 65, l’auteur la publia le 27 septembre 2015 sur son site
n’ai pas résisté au désir de la lire à voix haute
pour prolonger la découverte et tenter d’approcher de près la musique de ses mots

Sans une larme

Tu t’escapes
tu t’enfuis
tu te barres
tu t’extrais
tu t’évades
tu t’exiles
tu t’évapores
sans une larme

Debout jour et nuit

Aux premières loges
deux frères timides
se font leur cinéma
rêvent en rouge de semailles
et d’un grand vent nouveau

L’Espingoin* – Christophe Sanchez

drapeauseconderpubliqueespagnole

J’ai découvert ce texte de Christophe Sanchez début avril à l’occasion des Vases Communicants
l’ai lu et suis resté les yeux pleins de larmes
comme s’il me parlait de mon grand-père immigré lui aussi
n’arrivait pas d’Espagne mais de Zürich
rêvant de liberté lui aussi
pauvre lui aussi
ouvrier agricole lui aussi
m’évoque mon père aussi
traité de Boche dans sa jeunesse

sur le blog de Christophe, ai relu ces phrases tendres et rudes et fières
et me suis lancé dans leur lecture à voix haute
en glissant mon émotion et ma gratitude à leur auteur sous un petit mouchoir sang, or et violet
en hommage aux Républicains espagnols

* La photo qui précède le son est celle du drapeau des Républicains espagnols en exil, jusqu’en 1977. Celle qui illustre ce son, Terre d’Espagne, provient de l’un de mes récents voyages en Aragón.

À fleur de rue

À écouter le monde en ces temps de grisaille
la vie semble rester collée en bas
à fleur de rue
parmi les flaques, la crasse, et les pavés muets
se demander comment laver tout ça
quand nettoyer à grande eau tout ce qui nous encombre
les esprits et les âmes et nos pauvres corps usés
comment et quand faire du beau, du neuf, qui nous plaise à toutes et à tous
d’abord se laisse happer par l’appel de la rivière
imaginer la mer, là-bas où elle se jette
et où elle ne cesse de finir ses jours
s’y jeter les yeux fermés et oser plonger ensemble
ne pas avoir peur de toucher le fond
ensuite repartir, marcher, errer, debout
en récitant les vieux slogans
« sous les pavés, la plage »
« la beauté est dans la rue »
et puis inscrire en soi les nouvelles phrases vivantes
« mais comment attendre quand le monde tombe »
« il devient fou celui qui ne fait rien de sa peine »
« tapez révolte sur votre clavier et sortez dans la rue »
« la liberté est notre bien commun »
« demain commence ici »

Le toit d’en face #6

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Le toit d’en face
se souvient de Gagarine *
premier pilote de l’espace

* Je revois comme si c’était hier ce 12 avril 1961
lorsque Youri Gagarine voyagea dans l’espace
sa combinaison orange, CCCP sur le casque et son sourire paisible
mon père était fier comme tout
– une victoire de nos idées, il m’avait dit après avoir écouté la radio
je n’avais pas bien compris
parce qu’à même pas 7 ans, le communisme c’est très flou
et l’espace fait tourner la tête
une sorte de vertige des hauteurs
je me souviens de cet instant de gêne, de décalage
mon père ému et moi qui de Gagarine, en secret, ne retenais que le sourire timide et les deux premières syllabes, gaga, en me disant que oui, il fallait être fou pour se laisser enfermer dans un vaisseau spatial et aller se promener autour de la terre

six ans plus tard, en septembre 1967, je crois bien que mon père m’avait emmené applaudir Gagarine lors de sa venue en Provence
c’était à Aubagne, dont le maire, Edmond Garcin, était instituteur et communiste comme lui

Vieux platane

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À force de subir le tocsin
tu te noues de dedans
vieux platane troué de chagrin
tes bras déployés cherchent
le peu de sève qu’il reste
à offrir à la croix
pourtant sans avoir l’air
tu arbores étonné
de petits rameaux verts
puisse le printemps t’offrir
oiseaux sur le feuillage
et souffles de désir

Lui

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Cette blessure à vif
cette trace foncée à fleur d’écorce
raconte un manque d’ailes ou un amour
les deux peut-être

l’arrêt brutal de la lame
signe le remords ou la mort
sans tracer le t final
qui aurait sorti de l’obscurité
la main accrochée au canif

lui
aurait pu aussi se nicher
à côté d’elle
dans pluie
la main n’aurait pas tremblé
légère
pour dessiner les lettres absentes
p
e
juste à côté de la tache noire
gravée telle une larme oblongue

et cette croix griffonnée à la hâte
comme on se signe paupières closes
lorsque le tattoo saigne
lorsque le couperet claque
sur la peau et les os
lorsque le silence n’a plus de lettres
pour dire le définitif

je sais qu’à travers les rameaux s’envole
le cri sourd des arbres blessés
mêlé aux voix des trépassés
offertes pour consoler

 

 

Coquelicots nouveaux

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Éparpillés
au gré de leur désir
les coquelicots nouveaux
enterrent l’hiver
de leurs ailes légères
gorgées de plaisir

Lecture sur canapé #1

Je n’ai pas toujours aimé lire
minot, ça me barbait, les livres
ceux qui étaient au programme me passaient souvent à cent mille lieues au-dessus de la tête
Stendhal, Flaubert, Balzac, pour ne prendre qu’eux, ne me parlaient pas
ne me concernaient pas
ne m’émouvaient pas
mon père m’obligeait à les lire et je m’y ennuyais profond
je préférais construire des cabanes, y inviter les demoiselles, étudier l’allemand, écouter Bach, aller à la mer ou accompagner mon grand-père à la pêche
je me souviens quand-même de quelques bonheurs de lecture
La complainte de Rutebeuf
Les calligrammes d’Apollinaire
Le Dormeur du val et Les Illuminations de Rimbaud
Paroles de Prévert
les poètes donc avant tout
les nouvelles et les romans sont arrivés plus tard
parce que tous choisis
alors aujourd’hui
j’aime lire
dans le train
au lit
aux toilettes
et surtout, j’aime lire allongé sur le canapé

je ne sais si la vidéo amène un vrai plus par rapport au son seul publié sur ma page Soundcloud
mais je sais que ça m’amuse de parler sur YouTube de livres que j’ai aimés
en commençant par cette découverte forte d’un livre, non pas de poésie mais de combat, dévoré d’un seul trait
Le Bateau-usine de Kobayashi Takiji

2006 – Sur « les Champs Élysées du sud »

 

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«… Pour le moment, c’est du carton. Les hommes qui passent ici, les véritables, ceux en os et chair, semblent perdus au milieu de la réalité virtuelle dessinée par les architectes… »

Le billet qu’Arnaud Maisetti a publié hier, titré Marseille | République en carton (grave) m’a renvoyé 10 ans en arrière. Précisément au temps où je podcastais.
Tchatchcast ça s’appelait.
Au printemps 2006, j’avais consacré le dixième épisode aux habitants de la rue de la République, alors en plein chantier.
Futur tramway et réhabilitation.
Se dessinait alors bien concrètement le devenir gentrifié de cette artère haussmannienne entre Vieux Port et Joliette.
Un devenir en carton si bien décrit par Arnaud Maisetti, dix ans après.

Photos (texte & et son) @Arnaud Maisetti
Ses Carnets se découvrent ici
Le suivre sur Twitter @amaisetti

 

Terre debout

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Terre debout
toi aussi jour et nuit prépares les lendemains
surtout, qu’ils s’en souviennent
les veilleurs des VillesDebout
tu travailles après les soins des hommes
tes sillons absorbent la sueur versée
tes grains et tes mottes tremblent
remuée, sarclée, bêchée, labourée, ensemencée
prête es
à remplir nos pauvres bouches en jachère
terre nourricière
terre d’avant
terre de nos ancêtres sans frontières
terre de nos désirs d’après

Sous le vent

Comme de larges voiles
offertes au ciel
se racontent leurs rêves
de lendemains sûrs
sans rafales ni blessures
leurs danses amples
caressent le ciel du soir
et de leurs voix rondes
se moquent des drapeaux

Vers le soleil

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Chantait tranquille quand l’ai aperçue
juchée sur le cyprès

prenait le frais
attendait peut-être l’orage
se préparait déjà à l’arrivée du crépuscule, qui sait
à pas lents ai avancé vers elle
alors, s’est tue
sa longue queue oscillait dans le concert du soir approchant
petites rafales de tramontane et chants des grenouilles
ai tenté de lui parler
et pie s’est envolée vers le soleil

 

Arbre muet

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De tes yeux sans pitié
dévisages le monde
vieil arbre muet

as vu passer amours et guerres
sans trembler ni crier
blessures au clair

raconte-moi la vie de ceux
qui s’approchaient tout près
riches et gens de peu

dis-moi s’ils te caressaient
en te racontant leurs vies
ou ne faisaient que passer

Le toit d’en face #5

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Le toit d’en face
au soleil doux d’avril
laisse toute la place

Here comes the sun – The Beatles

Dans la loco avec mon minot

MariusTrain

Ce jour-là, avec mon fils Marius, avons eu beaucoup de chance. Monsieur R. nous a acceptés dans sa machine. Entre deux gares. N’avait pas le droit mais a pris le gauche. Pendant une vingtaine de minutes, il s’est retrouvé avec deux enfants à ses côtés. À 130 km/h. Avons bavardé. S’est raconté. N’oublierons pas.

Écrire politique 2/2

Écrire politique. Le désir me titillait à nouveau depuis cette vidéo de François Bon, postée il y a deux semaines. La charité des pauvres à l’égard des riches, c’était. Lecture à voix haute du livre de Martin Page. Ce jeudi après-midi, ce désir a germé. Avec Dominique Hasselmann, avons eu envie de VaseCommuniquer en mettant des mots sur ces deux mots. Écrire politique. Voici son texte. Accompagné de l’une de mes photos marseillaises. Le mien est à découvrir sur son blog Métronomiques. Avec une pensée émue pour Francis Royo, qui est parti sans un bruit.

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David

Oui, cela pourrait être un but, un idéal, celui de voir tout au travers de lunettes décryptantes (« tout est politique ») et « écrire politique » pourrait alors donner une sorte d’assurance à la position que l’on occupe, aux pensées que l’on passe en revue, aux mots que l’on émet, aux actions que l’on tente.

Mais « écrire politique » et pourquoi pas « écrire poétique », « écrire érotique », « écrire météorologique » : faut-il une catégorie, aristotélicienne ou pas, doit-on enfermer la politique dans une écriture spécifique qui tirerait alors un trait sur tout ce qui ne lui ressemble pas de prime abord ou ne serait pas digne d’entrer dans ce panthéon avec le cortège historique de ses figures tutélaires.

Nous écrivons dans une époque bien définie, nous prenons des photos ou des vidéos, l’air du temps les enveloppe, nous ne saurions y échapper – au Caire, j’ai vu ici ou là des auto-mitrailleuses devant des bâtiments officiels, pourtant ils n’ont pas proclamé un « État d’urgence » renouvelé ! – et les manifestations hier contre la « Loi Travail » ont su, comme souvent, mélanger le festif et l’artistique avec les revendications sociales.

Si « écrire politique » est produire une analyse de la situation de notre pays, et de ses gouvernants, laissons cela à des journalistes spécialisés comme Edwy Plenel ou à des hommes et femmes politiques dont c’est « le job » (comme dirait sans doute Emmanuel Macron).

Un livre (une fiction, un récit) ne saurait évidemment s’abstraire ou s’abstenir de montrer « le contexte » ou la manière dont la vie quotidienne de ses personnages est régie, régentée, plus ou moins en pleine clarté, par les événements, nationaux ou étrangers qui la ponctuent : les attentats en France, de janvier et novembre 2015, ont dû faire comprendre à certains que si on ne s’occupe pas de politique, la politique s’occupe de nous – jusqu’à pouvoir nous faire disparaître, ou des amis, des proches et aussi des inconnus devenus si chers depuis.

J’aime lire Alain Badiou ou Jacques Rancière mais lorsque je replonge de temps en temps dans un livre d’André Breton, je suis saisi par la non-distinction entre le politique, le poétique, l’érotique… et le météorologique. « Transformer le monde », a dit Marx. « Changer la vie », a dit Rimbaud. Pour nous, ces deux mots d’ordre n’en font qu’un. » (Manifeste du surréalisme, je cite de mémoire.)

L’écriture peut aussi servir à ça – ou à toute autre chose puisque nous sommes encore libres.

texte : Dominique Hasselmann
photo : Eric Schulthess

Un grand merci de nous deux à Marie-Noëlle Bertrand qui s’occupe chaque mois de coordonner, accueillir, mettre en relation les VasesCo et leurs auteurs. Gratitude également à François Bon – et à son Tiers Livre – ainsi qu’ à Jérôme Denis – et son Scriptopolis – , tous deux à l’origine du projet des Vases Communicants : le premier vendredi de chaque mois, chacun écrit et publie sur le blog d’un autre de son choix, à inviter selon son envie. La circulation horizontale entend produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Si cette aventure vous intéresse, signalez-le au groupe dédié sur Facebook, sur Twitter et sur la page Le rendez-vous des Vases qui vous permet aussi de vous promener à votre guise entre les textes.