Livres de ma vie / Marsiho #4

Jamais lu un seul texte qui décrive avec telle force et une telle beauté ce que je ressens depuis toujours lorsque je monte à Notre-Dame-de-la-Garde. Surtout les jours de mistral. André Suarès tient ici avec finesse la barre de ce navire qui trône au-dessus de la ville. La Bonne-Mère de tous les Marseillais.

AndréSuares

« … Par un matin de pierre dure, au temps de Pâques, entre avril et mars, si tu peux rester debout sur le balcon de Notre-Dame-de-la-Garde, quand souffle le mistral et que l’équinoxe joue à la balle avec les bateaux sur la mer, tu fais, sans quitter le roc, la traversée de la tempête la plus sèche qui soit au monde.

Regarde Marseille sortir du sommeil, secouer la première paresse qui suit le réveil, et se ruer à la vie de nouveau. Tiens-toi ferme à la rampe. Tu es sur le pont du plus haut bord entre tous les navires ; tu n’as peut-être pas ton bon sens, si tu te crois à l’ancre. Le ciel craque. La grande haleine éparpille le soleil en poudre d’or : elle vibre ; jamais elle n’est tarie, jamais elle ne retombe : elle se tisse elle-même en rayons qui dansent. Et les trombes blanches de la poussière se poursuivent dans les rues et les chemins, comme si la terre secouait sa farine. L’air blanc est de pierre ; de pierre blanche, la ville. Au loin les Acoules en pierre rose ont un air de lauriers en fleurs ; et tout est pris dans l’étau de la mâchoire en pierre bleue du ciel et de la mer.

Notre-Dame-de-la-Garde est un mât ; elle oscille sur sa quille. Elle va prendre son vol, la basilique, avec la Vierge qui lui sert de huppe. Quelle masse solide résiste au mistral ? Il n’est pas de vent plus maître que celui-là. Et le mistral lui-même, à Notre-Dame-de-la-Garde, n’a d’égal que le mistral sur le pont d’Avignon, sur le Plan des Baux et sur la mer ferme de Camargue… »

Copyright @ Editions Jeanne Laffitte

Livres de ma vie / Marsiho #3

Toujours été attiré par les langues du monde, depuis tout petit. Grands pères zurichois et corse, grand-mère anglaise et suisse romande, l’autre provençale. Jamais échappé à l’appel des sangs mêlés. Mon premier cours d’allemand reste comme l’un des plus beaux souvenirs de ma vie. Une vie passée à l’ombre de la langue provençale, hélas. Ma grand-mère maternelle le parlait pourtant au village. Là où petite on la punissait à l’école lorsqu’elle l’utilisait. Là où je l’entends encore raconter ses matinées avec sa copine Clara, sur le banc près de la place. Le provençal, je le comprends s’il s’énonce sans vitesse. J’en aime les sonorités et la poésie. J’envie André Suarès de l’avoir côtoyé de près à Marseille. Où jamais au grand jamais, je ne l’ai entendu. Hélas…

 

AndréSuares

 

« … Le provençal qu’on parle à Marseille n’est pas tout à fait celui d’Arles ou d’Avignon. Encore moins le parler de la montagne : plus câlin que celui-ci, plus âpre que celui-là. Mistral le goûtait fort, le meilleur des juges. Les différences sont d’intonation et d’accent plus que dans les mots ; pourtant, une oreille exercée y est sensible. Les finales ne sont pas les mêmes à Marseille et dans la pure langue de Maillane. Le provençal de Marseille et de Gardanne a je ne sais quoi d’un peu plus dur, à la fois, et de plus chaud que celui du Rhône : il a un son plus antique. Les « I »  se glissent près des « S » et des « O », pour donner aux paroles un fil plus aigu, où il me semble reconnaître un reste de voix grecque. En vérité, de Foz et de Berre à Cassis, il ne faut jamais oublier la Grèce, si l’on veut comprendre le fond du pays. Le secret perdu se retrouve aux lèvres de Phocée. D’ailleurs, les femmes de la halle aux poissons et les jardinières de La Pomme ou de La Treille ont un mordant qui emporte le morceau. On jure et on prie, dans le provençal de Marseille, avec la même abondance et la même verdeur véhémente qu’en russe et en catalan… »

Copyright @ Editions Jeanne Laffitte