Shanghai est un salut

salutcamionjaune

Il rentre chez lui après le travail ou est en route vers un autre chantier
passager d’un camion chargé de feuillages
à l’arrêt comme toi à l’un des feux de la grande route
il baisse sa vitre et t’offre un salut souriant
ton béret béarnais doit l’amuser
ou bien ton gros nez
tu perçois et reçois de la gentillesse comme souvent ici t’en adressent des gens que de ta vie n’as jamais vu

tu lui réponds bonjour ! ni hao 你好 ! et ajoutes pour parler un peu 很多车在上海!hen duō chē zài Shanghai il y a beaucoup de voitures à Shànghai !
il acquiesce en haussant les épaules
ne sais quoi ajouter alors tu le prends en photo il te remercie 谢谢!xiè xiè
le feu repasse au vert

redémarrer se séparer chacun son chemin
avalés tous deux dans le flux du trafic
ne reverras jamais cet homme mais n’oublieras pas l’éclat fugace de son humanité.

Shanghai est un slogan

slogan

Sans la regarder la vieille dame passe devant l’affiche géante peinte d’or et de rouge
à pas lents
comme lasse de devoir avancer chaque jour dans une ville qu’elle ne reconnaît plus
trop grande trop bruyante trop étouffante
une ville où l’on peut se noyer et se dissoudre dans la multitude
où l’on marche tout seul bien trop souvent

avec le temps la vieille dame aux chaussons framboise a sans doute appris à ignorer les messages tracés sur murs et palissades
lancés aussi à la radio et à la télé entre deux publicités
peut-être est-elle usée par tant de propagande

sur l’affiche géante ce slogan : « Étudions, répandons et appliquons en profondeur l’esprit du XIXème Congrès du Parti ! Afin d’atteindre la prospérité, la démocratie, la civilisation, l’harmonie et la beauté de la modernité et de la force du socialisme. Battons-Nous ! »

 

 

Shanghai est une moniale

moniale

Son crâne rasé couvert d’un petit bonnet elle médite à pas lents dans les jardins du Temple de Chen Xian où l’on vénère la seule divinité bouddhique chinoise Guanyin la déesse de la miséricorde
il te semble que cette femme est moniale depuis des années vêtue de beige foncé la couleur de la « mer de poussière » du monde des mortels
tu lui demanderais bien de te parler de Bouddha de sa foi de cette vie de don et d’abandon du rythme de ses journées de ses rêves mais tu n’oses interrompre son voyage alors tu t’éloignes de ses pas
silencieux ce temple bâti en 1600 dans la vieille ville démoli pendant la Révolution culturelle puis reconstruit dans les années 90
tu t’imprègnes du charme de ses arbustes de ses plantes
te fonds dans le rythme hors du temps qui règne dans les salles de prières ou d’écriture
accompagnes le recueillement des quelques fidèles qui s’agenouillent devant les statues aux offrandes de fruits et de fleurs

et puis tu croises à nouveau la moniale et lui dis que ce temple est une belle maison 家 jiā elle te sourit et te confie de sa voix grave qu’ici elles sont quarante femmes comme elles à dédier leur vie à Guanyin et à Bouddha.

Shanghai est une aire de lavage

laveusedevoitures

Tout au fond d’une ruelle sale au sol plein de flaques et de boue
devant l’entrée de ce qui fut peut-être une petite zone artisanale
des hangars désaffectés aux vitres brisées et aux murs crasseux vestiges d’un autre âge
la dame s’est installée là dans un coin loin du trafic avec juste un alignement de hautes maisons habitées de l’autre côté d’une murette qui borde ce qui est devenu un parking
elle y passe ses journées à laver des voitures
tellement enclavée la station de lavage avec son petit panneau bricolé où elle a tracé en rouge 洗车 xī chē laver véhicules
tu lui demandes à combien de voitures 多少车 duō shāo chē elle redonne un visage propre débarrassé des traces grises et épaisses de la pollution urbaine
elle te répond que ça dépend du temps qu’il fait souvent quand il pleut personne ne passe alors elle doit attendre le retour du soleil dans son local d’un autre âge sur un petit lit sans matelas elle te confie ensuite qu’en moyenne elle lave cinq six voitures par jour 20 yuans le véhicule soit un peu plus de dix euros quotidiens

bureaulavagetu lui demandes si elle dort ici la nuit si ce bureau est sa maison elle baisse les yeux te répond non et au bout d’un silence que tu n’interromps point elle ajoute qu’à 56 ans c’est très difficile 很难 hēn nán de passer ses journées à espérer les clients sur son aire de lavage au fond de ce parking entouré de hangars déserts voués bientôt à être démolis et remplacés par des immeubles.

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