Shanghai est un chantier permanent

Connaissent pas le dimanche ici même hier en clôture de la semaine de congé annuel pour fêter l’anniversaire de la Révolution casser détruire démolir faire disparaître rayer de la carte puis déblayer entasser ramasser charger aller jeter tu ne sais où c’est pareil de chantier en chantier même en plein cœur de la ville tu tombes sur des casques bleus ou jaunes et une pelleteuse en pleine action racle remplit déverse dans un camion au pied d’un immeuble massacré défiguré il ne faisait plus l’affaire peut-être une faillite le magasin qu’il abritait et sur la façade d’à côté trois caractères que tu connais 大上海 grand Shanghai ça veut dire et juste un peu au-dessus à droite Dream in Shanghai Rêver à Shanghai oui rêver c’était un établissement de karaoké c’est bien du rêve qu’il vendait et plus dans les arrière-salles moyennant quelques billets de cent yuans auprès de jeunes animatrices c’est comme ça qu’on les appelle il n’a pas duré plus de cinq ans le business ici les affaires vont vite très vite il suffit que la rentabilité baisse un peu que le karaoké baisse un tantinet de mode pour que ça ferme et que ça reparte sous un autre visage après démolition bien sûr et travail sept jours sur sept sur les centaines de chantiers de la ville tu es ouvrier tu n’as pas le choix si tu craques si tu en as plus qu’assez tu dis stop et dehors d’accord tu en as dix au moins par site qui piaffent d’impatience à la porte et dans la demie-heure tu es remplacé et toi tu n’as plus que tes yeux pour pleurer tu te retrouves dans la rue une main devant une main derrière et bien souvent sans le salaire de tes jours travaillés.

Boléro du lundi

Un chantier en bas au rez-de-chaussée
frisquet il fait
ce fut un beau dimanche de bal, il se dit
bijoux légers, cous brûlants et baisers aux sourcils
sourires offerts contre l’épaule
et ce désir de balancer les corps ensemble
en volutes tendres, en arabesques souples
dans la grande salle de danse au parquet verni
hélas close aujourd’hui puisque c’est lundi

encore tout chaud dedans du parfum de sa belle
le travailleur du chantier siffle
le Boléro de Ravel