Shanghai est un adieu

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Sur l’écran lumineux en face de moi
l’avion du retour est à l’arrêt
près de dix mille kilomètres me séparent du sol natal
sept heures de décalage
douze heures de vol
le énième que je vis depuis plus de seize ans
peut-être le dernier d’ici à très longtemps

adieu Shanghai
tiendras toujours une place à part dans mon cœur
et les graines semées depuis tout ce temps
les mots appris les mots sus dits et écrits
continuerai à les arroser les faire pousser et les chérir

restent aussi
je les emporte avec moi
ces centaines d’images captées et de sons enregistrés ici
ils prolongeront la grande histoire
ne sais encore sous quel visage
mais le bébé sera beau j’en suis sûr

à présent
place au décollage
adieu la Chine
place à d’autres vols et d’autres voyages.

Shanghai est un sent bon

taxiretour

Dans le taxi qui te ramène à l’aéroport de Pudong tu aperçois les arches géantes du grand pont blanc franchi il y a un mois dans l’autre sens
heureux de tout ce que tu as vécu et vu et appris depuis
saisi aussi par le mal du pays
sans doute las d’étouffer dans cette ville si polluée si peu lumineuse si peu apaisée

dans cet ultime embouteillage tu t’amuses aussi de ces petites boules blanches roses et vertes qui trônent sur un socle en plastique près du pare-brise avec leur deux pompons mauves pour chasser les mauvais esprits
il y a du liquide dedans
ce n’est pas de l‘eau bénite
peut-être un sent bon un désodorisant bienfaisant
dehors l’air est déjà chargé de son lot de particules fines et de mauvaises odeurs
tu t’en vas et te dis que ça va être bon de changer d’air.

Shanghai est un trésor bouddhique

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Dans le ventre high-tech de la Tour Shanghai
ils se pressent par centaines pour découvrir une merveille d’expo dédiée aux grottes de Mogao et de Yulin
situées à Dunhuang dans la province du Gansu au nord-est de la Chine
reproduites en grandeur nature
elles sont réputées sous le nom de cavernes aux mille bouddhas sises sur l’ancienne route de la soie

grâce à la prouesse du numérique et de l’impression haute définition
tu remontes in vivo jusqu’à l’ère lointaine comprise entre les cinquième et sixième siècles
pour te recueillir devant le nirvana d’un Bouddha allongé de dix huit mètres de long

dunhuang1
puis contemples bouche bée dix manuscrits originaux sur rouleau de tissu ou de papier de jute
où figurent la transcription en chinois de sutras

parmi eux le Grand Sutra Prajna
traduit par un maître nommé Xuan Zang
sous la dynastie Tang
océan de sens et de mystère harmonie et paix
extrème précision des traits équilibre des caractères
n’en reconnais que quelques uns les plus simples à écrire et à mémoriser
un humain être cœur centre grand ciel et qui indique la négation
nécessaires et suffisants pour tenter d’ébaucher le portrait de l’humanité

sutra

à Dunhuang subsistent plus de sept cents cavernes riches en fresques peintures sculptures et autres reliques
patrimoine mondial de l’UNESCO elles font partie depuis près de trente ans d’un projet d’archivage numérique
histoire de faire face aux dégâts causés par les humains comme aux menaces de dégradation naturelle

si passez par Shanghai l’exposition se visite jusqu’en février prochain
n’aurez pas de mal à repérer la Tour Shanghai le plus haut édifice de Chine
c’est de l’autre côté du Fleuve Jaune et celle de droite sur la photo.

tour

Shanghai est traits et points

commerçantconcentré

Comme en apesanteur dans sa petite boutique
à mille lieues du vacarme qui résonne dans le marché couvert de la Fang Bang Gong Lu 方浜公路
il annote au crayon une page de son cahier ouvert sur deux reproductions de ce qui ressemble à une œuvre calligraphiée
le livre épais qui l’inspire et maintient à plat le cahier semble dédié lui aussi à ce qui continue de captiver tant de Chinois
ce qui te fascine par sa beauté et son mystère

calligraphier shū t’apparaît comme ce qui reste peut-être le seul lien le seul trait d’union profond entre les humains de ce géant de pays

hériter de cinq mille ans d’histoire
et aujourd’hui consacrer des heures à tracer un seul caractère
au stylo au crayon noir ou au pinceau chargé d’encre
des heures à respecter l’ordre des traits et des points
à chercher équilibre et harmonie entre ceux-ci sinon recommencer de zéro

cette exigence de discipline est transmise aux enfants chinois dès qu’advient l’âge d’aller à l’école et d’apprendre à écrire
la norme est la loi et le constat saisissant
pas de place pour la fantaisie il faut entrer dans le moule
du coup ils écrivent tous de la même manière tiennent leur stylo de la même façon
pas de place pour d’autre voie

une fois acquis ces fondamentaux ces principes de base
bien plus tard
une fois devenus adultes
certains osent se distinguer et se lancent dans leur propre façon de créer leurs caractères
jusqu’à ce que la paix et la joie qui sait leur emplissent l’âme
et les invitent à en écrire un autre puis un autre
ad libitum.

 

Shanghai est un garde à vous

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Il s’est figé au garde à vous lorsque t’es approché pour le prendre en photo
ne t’a pas repoussé de ses gants blancs comme nombre de ses collègues dans d’autres quartiers de la ville
torse à peine bombé tête haute visage impassible pose martiale
gardien d’une rue piétonne calme au début du matin
talkie-walkie pour seule arme
visiblement fier de m’offrir son image de soldat civil encasquetté

Shanghai est truffée de vigiles en tenue bleu foncé
parfois la casquette est moins rigide et le treillis remplace l’uniforme
tu les croises devant les résidences à l’entrée des immeubles des magasins des marchés
certains passent leur journée assis dans leur guérites poussiéreuses à actionner des barrières puis à se replonger dans leur écran de téléphone
furtivement
d’autres s’installent droits comme des i sur de petits tabourets de plastique blanc et saluent au garde à vous chaque fois qu’entre ou sort une voiture aux vitres fumées

tu en as vu avec des brassards rouges comme le drapeau de la Chine
assis sur des tabourets à l’entrée de petites rues
presque endormis
peu concernés par les allées et venues des gens
envahis par l’ennui
sans doute rassurés au fond d’eux par les caméras de surveillance installées en hauteur sur des poteaux grisâtres presque invisibles parfois

invraisemblable déploiement des caméras dans la ville
partout partout
jusqu’au moindre croisement
jusqu‘à la moindre entrée d’immeuble ou d’ascenseur
cela ne saute pas aux yeux de prime abord mais se vérifie lorsqu’on lève la tête
Shanghai est sous contrôle
et tu as beau te sentir non stop en sécurité tu te prends à voir peur.

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Shanghai est un trompe-l’œil

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Ils arrivent des quatre coins de l’Empire
souvent de provinces reculées
pour immortaliser leur passage ici sur le Bund
au bord du Fleuve Jaune avec ses bateaux à touristes ses péniches chargées à bloc ses vraquiers et ses barquasses au teuf teuf teuf feutré

la large promenade et sa rambarde gris argenté c’est the place to be à Shanghai
qu’on soit artiste ou professeur paysan ou sidérurgiste étudiant ou cheminot
il faut être sur la photo
s’adosser à la skyline déclencher plusieurs fois si possible pour montrer le résultat à la famille une fois rentré à la maison et dire j’y étais

au-dessus de ces visages et de ces mains
là-bas sur l’autre rive
trônent la Perle de l’Orient et la Shanghai Tower avec ses 632 mètres de hauteur
les deux fiertés d’un pouvoir tout satisfait de voir le peuple accourir ici et oublier
le temps de quelques clics
le fossé sans cesse plus profond entre riches et pauvres
les caméras de surveillance installées dans le moindre recoin au moindre carrefour
la quasi absence de droit du travail
la corruption qui contamine jusqu’aux écoles et aux hôpitaux
la pollution démente
le trafic automobile hallucinant
le combat permanent pour se rendre au travail
la lutte constante et harassante pour être le meilleur à l’école une fois passé l’âge d’or de la maternelle

alors oui les sourires et les v de la victoire sur la photo
en accueillir pleinement la naïveté l’éclat et la fraîcheur
en trompe-l’œil.

Shanghai est un bonbon

rosebonbon

Elle a choisi une robe à volants roses
pour poser devant l’Hôtel de la Paix

un peu intimidé le fiancé
à moitié perdu face au flot de paroles du photographe
regardez là retournez vous oui de trois quarts repartez prenez vous dans les bras allez souriez oui c’est ça encore
il sature le jeune homme il est las il voudrait abréger
comme déconnecté de sa promise

elle semble maîtriser la séance
en apprécier le futile le dérisoire
et même si elle la sait incontournable avant de se marier
elle ne lui pèse pas
elle s’y prête à la fois présente et détachée

peut-être car elle devine que ce soir
le silence et la paix revenus
dans l’intimité retrouvée
il ne saura résister à sa robe rose bonbon.

Shanghai est un vagabond

 

 

vagabond

Dans le grand parc de la Place du Peuple il finit sa nuit qui ne fut pas une nuit
a dû arriver ici dès l’ouverture
pour se poser près de l’étang aux lotus
les yeux engourdis de misère

deux balluchons accrochés à une large tige de bambou pour seul bagage
il grignote un bout rassis de mán tou 馒头 petit pain cuit à la vapeur
se gratte la tête chasse ses poux à coups d’ongles secs
puis écoute la ville s’agiter au-delà des arbres que d’autres humains embrassent pour leur gym du matin

a dormi où a grelotté où sous quel pont sous quelle voie rapide
où a-t-il pu se nicher pour prendre sa part de rêve et de repos
qui l’a donc chassé un jour et chassé encore de quel lieu de la ville
dans quelle usine a-t-il été indésirable
banni du jour au lendemain renvoyé sans un mot ni un yuan

le matin avance sur Shanghai
pour une fois avec le soleil
de sa tiédeur le vagabond se délecte les yeux clos
puis se relève s’étire et les mains jointes
semble prier pour l’avènement d’un nouveau printemps.

Shanghai est cruauté

cruauté

Ces volailles passent leur journée en cage à tourner virer à mêler leurs plumes et lancer leurs coups de tête à chercher une sortie 
à se marcher sur les pattes dans la puanteur de leur fiente amassée en dessous

si peu de cot cot cot 


tant d’angoisse et de peur palpables derrière les barreaux lorsque tu t’approches d’un peu trop près
 toutes conscientes du sort qui leur pend au bec
 surplombées qu’elles sont juste à côté par de longues et hideuses saucisses et des cadavres de canards exposés en plein air

occis depuis quand

elles attendent en s’agitant que quelque client du boui boui aux cartons de bière éventrés réclame viande fraîche ou sèche
 cou tranché ou sursis jusqu’à quand

destins mêlés

tristesse immense

dégoût intense

ici comme ailleurs dans ce monde côtoyer à mots et cris étouffés cette cruauté admise banale ancestrale

elle te fait horreur et renforce profond en toi le désir de suivre le chemin que depuis plus d’un an tu t’es tracé et continuer à ne plus manger d’êtres sentients
non plus jamais.

 

Shanghai est une tchatche

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Elles papotent sur leurs chaises devant leurs maisons
profitent d’une rare matinée sans pluie pour se retrouver dehors et bavarder
en shanghaien peut-être en mandarin moins sûr
tu ne comprends rien de rien mais tu t’en moques leurs yeux parlent et tu accueilles leur vie leur gaité
elles sont voisines parentes ou copines
les deux moins jeunes peut-être anciennes camarades d’école ou collègues d’usine

lorsque tu t’approches pour les saluer elles se taisent te dévisagent te sourient sauf la dame de droite peu démonstrative
puis elles repartent de plus belle
parlent fort sans desserrer leurs doigts semblent soudain se fâcher frôler la dispute
et se mettent à rire comme des gamines
en un éclair elles sont passées du drame à la comédie
tu te croirais dans le Marseille de ta prime enfance au quartier du Panier.