En estive et Reclus

Transhumance5

 

Parfois, c’est vers les chemins de montagne que j’aimerais filer. Je prendrais mon bâton et accompagnerais les vaches et leurs pâtres en estive. Lorsque après des semaines il leur faudrait redescendre, j’écouterais leurs sonnailles s’échapper vers la vallée. Je resterais là-haut et grimperais jusqu’à la trace des glaciers évanouis, ces territoires disparus si joliment racontés par Élisée Reclus.

 

Le Glacier – Élisée Reclus (Histoire d’une montagne – 1875)

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Je te suis

nuagesetavion

Tu t’échappes
tu t’enfuis
tu t’effaces
tu traverses
tu fonces
tu voyages
tu pars
tu brilles
tu traces
tu t’éclates
tu rayes
tu écris
tu t’évades
tu disparais
je te suis

Sans une larme

Tu t’escapes
tu t’enfuis
tu te barres
tu t’extrais
tu t’évades
tu t’exiles
tu t’évapores
sans une larme

Passer la Bidassoa

Passer la Bidassoa
rivière frontière aimée
à chaque fois mettre des milliers de kilomètres derrière soi
dure pourtant si peu de temps la traversée
à peine quitté le sol natal
hop
l’Espagne est là
sa langue roule
résonne dans le wagon
de plus en plus haut à chaque arrêt
vers Donostia ou Bilbao
l’oreille se tend
l’oreille se régale
je murmure à mon tour et roule les r
passer la Bidassoa
s’étirer de l’extrême sud à l’extrême nord
se souvenir de ceux qui durent fuir Franco
tout laisser derrière
par là que je transiterai sur le chemin de l’exil
lorsqu’ici ne pourrai plus endurer
rejets
absence de coeur
fermetures
murailles
petitesse
amoncellement de rudesse
abjections lancées à la face des étrangers
qui passèrent un jour rivière
ou mer
ou sentes de montagne
pour être accueillis ici
dans cette France qui fit rêver mon grand-père zurichois
répéter à voix haute accueil
le répéter ce mot avec tous les accents du monde
accueil accueil accueil
puis recueil dans le silence aussi
car
tant et tant d’écueils en nos temps de gerçures
de serrures dressées
de déshonneur
d’amnésie déglutie
passer la Bidassoa
te franchir encore sous le soleil
savoir que tu coules en douceur jusqu’à la mer
par là que m’enfuirai
à travers toi que rejoindrai le flot des exilés

Migrateur

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Puisqu’il faut rentrer
redescendre de la montagne
retourner sur le sol d’avant
non-pas cheminer à reculons
non
se placer dans l’autre sens
revenir dans les contrées laissées en friche
redessiner les contours effacés
laisser le ciel peser sur les silences et les cris d’ici

puisque l’heure sonne d’un nouvel abandon
chaque fois il le faut
oui
abandonner encore
toujours pareil
c’est
enfouir à nouveau le lien ténu avec la neige et la glace
gommer l’éclat des roches
rayer l’alphabet des écorces
écrire cette lumière et repartir

puisqu’il faut oser l’au-revoir
tourner le dos
quitter
couper
perdre

s’en remettre à présent aux calligrammes des migrateurs
redécouvrir leur grâce au-dessus des branches frêles
goûter les traces laissées aux pieds, aux doigts, au corps tout entier
puis, savoir se fondre dans les rêves de départ

Der Wanderer – Franz Schubert – chant : Dieter Fischer-Diskau – piano : Gerald Moore

CarnetDeMarseille en jachère

Refermer le carnet pour dix nuits et autant de jours. Partir dans un autre coin du monde. Se rouvrira pour les Vases communicants de juin avec Candice Nguyen. D’ici là, carnet en jachère.

 

Jachère

 

Jachère #34
Nécessité d’une pause
Sillons laissés à la respiration de dix nuits
Approcher d’autres socs
Se nourrir d’autres semences
Écouter l’ailleurs qui appelle
Marcher à pas lents comme une aile qui bat
Pause lumineuse et brûlante
Ailleurs et loin
Le retour résonnera au coeur d’un vase teinté de terre rouge