Toujours à fleur de peau

peau

C’est parti hier-matin au petit déjeuner, avec ce qui ressemblait à un jeu d’écriture. Une invitation sur Twitter à raconter sa propre peau. En ajoutant le mot-clic #infraperec Clin d’œil-hommage à Georges Perec, auteur de L’infra-ordinaire et qui écrivait ceci à propos de son livre : « Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien. […] Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? […] »

Gorgées de thé. Petite fraîcheur dans la salle à manger. De ma peau, ne voyais que celle de mes mains et de mes avant-bras. L’ai interrogée. – Vas-y, elle m’a répondu. Raconte-moi ! Alors j’ai écrit ceci : Ma peau se sent bien dans sa peau. Hâlée aux gambettes et aux bras, plus claire ailleurs, elle est un recueil de mémoire et d’enchantements, aux avant-bras; à l’encre de Chine. Ailleurs, ma peau est frileuse et commence à se distendre, à frisoter. Le souffle des ans.

La journée a avancé et m’est venu le désir d’écrire la liste des phrases qui viennent, comme ça, à partir et autour des quatre lettres de peau. En imaginer d’autres aussi. Histoire de poursuivre le jeu. Avec comme seule « contrainte » utiliser ces quatre lettres p. e. a. u. Et pourquoi pas y ajouter le x pour quelques pluriels.

 

Les mots pour le dire

« J’aime écrire des peauaimes. Les peaux mortes vivent longtemps. Nous chantions Armstrong je ne suis pas noir, je suis blanc de peau. De toutes façons, lui, il est toujours à fleur de peau. Notre professeur d’histoire nous raconta l’extermination des Peaux Rouges. Dans la cour de l’école, nous disions il a la peau lisse au cul et nous rigolions. Arrête un peu avec tes blagues de peau tâche. Je me souviens de mes pantalons en peau de pêche. Touche pas à mon peaute ! Raciste, la peaulice ? C’est plus que peaux cibles. Impeaurtant de ne pas l’oublier. À l’impeaussible nul n’est tenu. J’ai déniché le peau aux roses. Au pied de la maison il y a plein de peaux de fleurs. Mémé collectionnait les peaux de nianiourt. Elle faisait de la soupe de peautiron. Y trempions du pain d’épeautre. Peau d’âne, un livre lu il y a si longtemps. Les oiseaux qui ont du peau échappent aux à peaux. Ce qui les posent sont des peauvres types. Dis-moi, il est long, le fleuve Peautomaque ? Et le Peau, son copain italien ? Boycottons Zemmour, Onfray, Buisson, Brunet, ces insuppeaurtables impeausteurs. Sipouplé si tié pas joli reste peauli. Ah oui, je fus quelques années durant exonéré d’impeaux. Le mot apeaustasie n’est pas joli joli. Saurais-tu nommer les douze apeautres ? Mon ami Pierrot, ouvre-moi la peaurte. Au Stade, nous aimons chanter peau peau lo peau peau peau peau ! Parfois, nous chantons Beth cèu de Peau. Toujours le rythme dans la peau. J’aimerais bien un jour aller au Peaurtugal. La galinette m’a peausé un lapin. Peauvre de moi, synonyme de peuchère. Quelle épeauque épique ! Tu y crois, toi, à la peaussibilité d’un Paradis. Peaurque no ? »

Grêle et je me souviens

Tempête et souvenir

Venais juste ou presque d’achever la lecture de Les choses, le roman de Georges Perec lorsque soudain, orage de grêle de  folie sur le toit d’en face

grêle comme celle qui l’été s’abattait sur les oliviers de Bauduen, mon village d’enfance en Provence
accompagner ensuite les vieux auprès du désastre
maudissaient les orages
serraient les mâchoires
ramassaient branchages fracassés de glaçons
les jetaient dans brouettes en bois
roues grinçaient sur le chemin du retour vers les maisons
noyés de cagnard étions tous

Bauduen

noyés
avons failli l’être en août 73
lorsqu’un projet de barrage EDF a voulu rayer villages de la carte
la providence ou pas du tout a fait que le notre fut épargné de la noyade
nourri par le Verdon un lac est né
au ras de Bauduen l’eau s’arrête
les pieds dans le lac sommes depuis
l’été, les orages de grêle poursuivent leur saccage
sur le peu d’oliviers qu’il reste à récolter sur les terrasses
là-haut vers Saint-Sauveur
reste ce Je me souviens publié ici il y a quelques années

 

Je me souviens de l’eau vive du Verdon

Je me souviens des bains dans le Verdon

Je me souviens du danger du Verdon

Je me souviens du carrefour de Sainte-Hélène au bout de la route

Je me souviens des paniers du goûter au bord de la rivière

Je me souviens des saules et des galets en face de Sainte-Croix

Je me souviens des truites de Fontaine l’Evêque

Je me souviens du pont de Garruby

Je me souviens des mûriers et des chênes truffiers disparus sous l’eau

Je me souviens des vergers du vallon aujourd’hui inondés

Je me souviens de l’allée de marronniers sur la route d’Aups

Je me souviens de l’estafette blanche qui nous montait d’Aups

Je me souviens du village des Salles, si proche, si loin de Bauduen

Je me souviens que ma mémé Zoé parlait patois avec Madame Rouvier

Je me souviens des Iscles et de ses champs bruns aux sillons réguliers

Je me souviens des départs aux champs de Monsieur Paix sur sa bicyclette

Je me souviens des remorques pleines à ras bord de lavande

Je me souviens des mas de Tante Berthe

Je me souviens des lucioles des soirées d’août

Je me souviens du cheval au sexe immense de mon grand-oncle

Je me souviens de Monsieur Coindet et de ses mouches pour la pêche

Je me souviens de Monsieur Gabin et de son pantalon bleu roi

Je me souviens de Elie le boulanger à la voix tonitruante

Je me souviens de Madame Cauvin et de son poulailler

Je me souviens du lait livré à la maison par Monsieur Bagarry

Je me souviens de Gisèle sur son balcon et moi en bas sur le parapet

Je me souviens de mon oncle Auguste partant à la chasse en face du village

Je me souviens de la trompettaïre et sa voix de crécelle

Je me souviens des marchands de légumes sur la place

Je me souviens des séances de cinéma sur la place

Je me souviens du miel de l’apiculteur

Je me souviens de l’école de ma mémé Zoé au Château

Je me souviens des bals devant l’Auberge du Lac

Je me souviens des cachettes dans la falaise

Je me souviens des amandiers en fleurs

Je me souviens des cailloux jetés à la nuit sur les terrasses

Je me souviens des fontaines au coin des rues et de leurs manivelles rondes

Je me souviens du grenier frais où couraient les souris

Je me souviens des bulldozers et des plaies sur la terre

Je me souviens que Bauduen faillit être noyé