Shanghai est une vendeuse de volailles en tricycle

Tu promènes dans une cité ouvrière coincée entre une avenue deux fois trois voies et un cours d’eau trop petit pour une rivière trop grand pour un canal l’eau est d’un vert sale laiteux et des déchets jonchent les berges l’odeur qui remonte est écœurante tu te rapproches des petits bouis-bouis où les travailleurs viennent déjeuner il est onze heures ils ont faim au boulot depuis cinq heures du matin ils sont ça sent bon autour de leurs tables ils parlent peu occupés à dévorer leurs plats et leur riz il est toujours délicieux le riz de Chine toujours tu poursuis ton chemin vers le fond de la cité saluer les vieilles dames et les vieux messieurs réunis dans leur foyer lorsque te parvient depuis la cour comme un cri un peu rauque il se répète approche une dame sur un gros tricycle électrique à plateau avec des canards des pigeons et des poules dessus emprisonnés ils sont dans des filets rouges rien que leurs têtes dépassent elle s’échappe vite vers la première ruelle de gauche la dame tu la retrouves un peu plus tard à l’entrée de la cité elle achète des fruits ses volailles sont sales et d’une tristesse à pleurer à côté de la plus grande oie un seau en plastique blanc pue la mort il y a des têtes de canards tranchées dedans et des abats tu plains ces pauvres bêtes et jures que plus jamais tu ne mangeras de canard laqué tu penses aussi tout honteux au foie gras des fêtes et rentres retrouver Raphaël tu l’emmèneras nager cet après-midi après sa sieste on va bien s’amuser dans l’eau tu feras semblant d’être un canard qui plonge en l’éclaboussant et ressort en souriant ton petit-fils te dira Papet encore et tu recommenceras plusieurs fois puis il nagera à tes côtés avec ses brassards bleus comme nagent les bébés canards tout près de leurs mamans.

Aux premières loges

auxpremieresloges

Dresser l’oreille
juste avant les éclairs
dans la moiteur de l’air
ma rue est un concert
piano, violon et hirondelles

encore quelques mesures
et le tonnerre approche
la féerie du matin
s’enfuit le long des murs
je reviendrai demain

 

SévillHaïku #12 Le vieux peintre

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Toujours ses fenêtres ouvertes
le vieil et généreux
artiste peintre

ne s’isole de la rue
José Pérez Conde
que tard dans la nuit
lorsque il va au lit

sinon, demeure toujours grande ouverte
à la vie de sa rue
aux passants curieux
aux échanges improvisés
depuis son salon-musée
où se côtoient vierges et tableaux

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à bientôt 80 ans
José peint et sculpte moins souvent
se souvient du temps de sa jeunesse
raconte avec pudeur
son passé en beauté
car fut restaurateur de tableaux
au Musée des Beaux-Arts de Séville
et à Madrid
au Musée du Prado

 

SévillHaïku #6 Soudain Chopin

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Sur l’avenue bruyante –
son offrande,
des Nocturnes de Chopin

Il a appris le piano en solo
Francisco
à peine un peu plus de trois ans
quelques cours quand-même
depuis janvier

désire en vivre
passe des heures sur son piano droit
chez ses parents où il demeure
parfois les voisins s’agacent
alors il sort
le soir
et vient s’installer
Avenida de la Constitución
en face de la station de tramway
Archivo de Indias

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Francisco joue Chopin
Nocturne N° 20
s’en émerveille
dans la housse de son instrument
tombent les pièces
pas une fortune
mais ne se plaint pas

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et lorsque la ville se fait silencieuse
il s’arrête
donne quelque monnaie
au sans domicile voisin
et retourne d’où il vient
reviendra demain

SévillHaïku #2 Le flûtiste basque

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Ses journées entières
à sillonner parcs et rues
le flûtiste basque

https://soundcloud.com/ericschulthess/le-flutiste-basque

Miguel est guitariste
c’est son métier
chaque matin
avant d’aller gagner sa croûte dans les rues de Séville
il prend le temps de parfaire son jeu de flûte
au creux des bosquets
sous les grands arbres
des Jardins de Murillo

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Vingt ans que Miguel a quitté Bilbao
pour s’installer ici
en Andalousie
doux exil
chaud exil
de Séville, il dit
qu’il est tombé amoureux de sa lumière
de sa foi palpable
de ses orangers
de sa nature préservée
malgré le trafic qui obscurcit un peu
les notes tirées de sa flûte andine

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De Séville il dit aussi
qu’elle est une œuvre d’art
tournée surtout vers le passé
que l’ambiance de fête
de convivialité
cache souvent
en profondeur
l’individualisme des Sévillans
difficile de s’y faire des amis

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doux exil
chaud exil
amer exil
et pourtant
Miguel confie qu’il finira sa vie ici
car c’est dans cette ville qu’il se sent le plus libre

 

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Serge, 65 ans, vit dans la rue à Biarritz

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Yeux bleus azur ; longue barbe blanche ; moustache jaunie par le tabac ; bonnet gris ; Serge a 65 ans ; accroupi dans un coin au bout de la Grande Plage de Biarritz ; sous le balcon de l’Hôtel du Palais ; précisément sous la piscine du cinq étoiles ; à l’abri du vent ; à ses pieds trois grands sacs plastique  ; un pour ses vêtements ; un pour ses couvertures et sa nourriture ; un matelas plié dans l’autre ; hier après-midi ; marée basse ; à peine un ou deux degrés au-dessus de zéro ; quelques surfeurs à l’eau ; et Serge posé sur un oreiller bleu foncé ; à regarder l’océan ; comme presque chaque jour depuis 4 ans ;

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Serge a un peu de mal à respirer ; il a aussi perdu ses dents ; lui ai apporté une veste chaude ; du thé sucré ; une tranche de gâteau basque aussi ; offerte par l’un des serveurs d’un café près du Casino ; Serge a mis la veste sous son blouson ; et puis il a parlé ; au début aucun son n’est sorti de sa bouche ; juste quelques mots murmurés ; trop froid pour laisser passer un son ; après le thé sa voix a commencé à se frayer un chemin dans l’air glacé de janvier ;

Serge a travaillé toute sa vie sur les marchés ; vendait des vêtements en région parisienne ; il ne touche ni retraite ni RSA ; sans papiers il est ; le matin il fait la manche près des Halles de Biarritz ; Serge n’a plus de contact avec sa famille ; espère le printemps pour monter sur Arcachon ou sur Royan .

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On attend quoi ?

 

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Mortes de froid

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retournent en terre

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qui s’en souviendra ?

il fait surtout froid pour les femmes et les hommes
sans toit
gel ou pas
tant de morts dans la rue
chaque mois
qui s’en souviendra ?

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et nous
bien au chaud
on fait quoi ?
on attend quoi ?

on-attendquoi

Trois petits oiseaux Quai de la Fraternité

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Sous le soleil de janvier
Three little birds
survolent en chantant
le Quai de la Fraternité

https://soundcloud.com/ericschulthess/quai-de-la-fraternite

Il s’appelle Staulen Green
chanteur-guitariste de passage à Marseille
il est né au Rwanda
vit en France depuis dix ans
fan absolu de Bob Marley comme moi
et amoureux bien sûr de ses Trois petits oiseaux

Three little birds

Don’t worry about a thing
‘cause every little thing is gonna be alright
Don’t worry about a thing
Every little thing is gonna be alright

Rise up this morning
Smiled with the rising sun
Three little birds
Pitch by my door step
Singing sweet songs
Of melodies pure and true
Saying, this is my message to you

[Refrain]

Don’t worry about a thing
‘cause every little thing is gonna be alright
Don’t worry about a thing
Every little thing is gonna be alright

Bob Marley

La romance des amants papillon

Il connaît ses classiques
le flûtiste de rue

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les amants papillon
c’est l’air qui joue sur sa longue flûte
et qui s’échappe de l’ampli à l’abri dans son sac
les amants papillon
une légende chinoise issue de la dynastie Jin
une sorte de Roméo et Juliette de là-bas
l’histoire d’amants désespérés
Zhu Yingtai et Liang Shanbo
plutôt que d’être séparés
ils préfèrent mourir
la légende raconte qu’après leur mort
deux papillons se sont envolés vers l’infini
ce « tube » de la culture chinoise
est décliné en d’innombrables versions
au violon, c’est joli aussi je trouve

Entre femmes

Elles se retrouvent à la nuit tombée
le dimanche
entre femmes
une sono sur le trottoir
et elles dansent
pendant des heures

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des amies ou des copines du quartier sans doute,
ces danseuses du soir
ouvertes aux nouvelles venues
à ces mamans avec enfant qui se joignent au bal
point d’homme sur la piste
ils observent de loin

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ils auraient envie, qui sait
de venir se mêler aux pas légers de ces femmes
et respirer le parfum de liberté
qui glisse autour de leurs corps offerts à la nuit
mais ils ne savent pas se lâcher
peut-être le désirent-ils mais ils n’osent pas
seul le marchand ambulant approche son tricycle et il sourit.

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