Tante Berthe

Tante Berthe

Les clochettes tintent. La pauvre chèvre pelée bêle devant la véranda.
Suivie d’une autre chèvre puis d’une autre en un cortège qui dessine une volute blanche et beige dans le jardin. Elles annoncent une drôle de nouvelle les biquettes il te semble, ma Mémé Zoé. Tu dis que leurs gros yeux humides racontent le pire. Leurs barbichettes tremblotent de stupeur.

Chacune arbore un large collier de cuir à rivets et à points rouges semblable à ceux que …
« Tu ne te souviens plus, Mémé ?
« Non, Il me faut fermer les yeux. Chercher au dedans de moi. Délaisser un instant les faces tristes et tremblotantes des bêtes. »

Là, ça te revient. Ces colliers accrochés dans la remise à côté des bidons des deux brouettes, une pour le grain l’autre pour le fumier, ces colliers tu les revois maintenant, oui. C’est Tante Berthe qui les tresse. Elle tient ça de son grand-père Fernand qui le tenait du sien et loin on peut remonter avec cette histoire de colliers. Elle t’en a parlé, Tante Berthe. Fernand lui a appris la façon d’accorder, de mêler les brins de cuir un peu comme on tricote. Un brin à l’endroit un brin à l’envers enfin à peu près comme ça en resserrant bien les doigts à chaque passée.
« Je n’ai pas d’enfant alors ces colliers c’est un peu ma layette à moi », elle répète souvent dans un grand éclat de rire.

Ces colliers, Tante Berthe les confectionne depuis petite. Avec la place juste à l’aplomb du gosier pour laisser accrocher une cloche ou une clochette.Tous poinçonnés de rouge, ils sont. Sa marque de fabrique. Sa signature. Elle s’applique comme une écolière en tirant la langue. Elle trempe le poinçon dans un pot d’encre et paf, les pois sont marqués sur le cuir. Tu te rappelles bien maintenant. Elle s’en amuse. Même les doigts tout humides de rosée après le ramassage des légumes ou la cueillette des champignons, elle passe et repasse les brins de cuir l’un sur l’autre et le collier nait sous ses épais doigts aux ongles ras et bombés.

«  Elles sont jolies mes chèvres, on les reconnaît quand elles sortent du village ! », elle dit à chaque fois.Toujours en rigolant. Une trentaine de bêtes elle a. Le plus gros troupeau du canton. Ça fait beaucoup de cuir et de pois rouges. Avec deux ânes aussi mais elle ne les marque pas, eux.

La pauvre chèvre pelée ne bêle plus à présent. Elle frotte son cou contre le piquet brun de la clôture. Juste à l’endroit où le collier tinte de sa clochette. Puis elle pousse ses gros yeux globuleux vers le chemin qui mène à la bergerie. Les autres attendent en tremblant comme d’habitude.

Alors tu comprends.Tu sautes la clôture et te mets à courir vers le mas de Tante Berthe. Les chèvres derrière. Au ralenti vous avancez. En amont de l’allée qui mène aux deux murettes juste à l’entrée du mas, tu distingues sa silhouette. Debout elle se tient. Immobile. Figée dans le froid de novembre. Tu siffles pour t’annoncer. D’habitude elle te répond en criant « Viens, viens ! » Là, rien.
« Mon Dieu », tu te dis.

Tu approches et c’est un épouvantail qui se dresse devant toi. Vêtu comme elle. À l’identique. Même blouse à carreaux. Même fichu blanc et beige autour de la tête. Même godillots crottés.
Mais un corps de chiffons accroché à une armature en fer et un visage de paille grossière avec deux gros cailloux noirs pour les yeux.

Toi, tu écarquilles les tiens, tu entres dans la pièce cuisine salle à manger bergerie et tu entends « coucou, coucou ! ».
C’est Tante Berthe qui bondit de derrière le gros poêle à bois en éclatant de rire
« Je t’ai bien eue, hè Zoé, je t’ai bien eue ! Allez, accompagne-nous au pré !».

Ce texte est ma contribution à l’atelier d’écriture* « faire semblant d’être Pierre Michon ».  proposé par François Bon sur son Tiers Livre. Décrire un personnage dans son rapport avec le temps, c’était la consigne. L’écrire « en entier par le temps quantifié et saisi, on décrypte un instant et c’est toute l’image d’une vie qu’on va construire ». J’avoue avoir calé et longtemps ramé pour finalement trouver la clé et accoucher de ce portrait que j’ai pris plaisir à brosser.

*Les 3O contributions-portrait se découvrent ici

Photo de ci-haut @Paquerette

 

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