Printemps #6 Un vœu, des gueux et une fée

Il paraît que ça porte malheur de dire quel vœu on formule lorsqu’on souffle sur les pistils d’un pissenlit. Du coup, je vais taire le mien, lancé hier les yeux bien ouverts sur ses reflets d’argent. En donnant tout de même un indice. Ce vœu s’écrit sur fond d’arc en ciel en lettres rouges.

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États-Unis. Début du XXème siècle. Des gueux débarqués de l’Europe entière déferlent sur Chicago à la recherche d’un travail dans les abattoirs. Upton Sinclair décrit dans La Jungle l’épopée des ouvriers venus vendre leur force de travail aux magnats de la viande. C’est en lisant  » À la ligne Feuillets d’usine « , le roman de Joseph Ponthus, que j’ai découvert et dévoré ce livre qui fit scandale lorsqu’il parut en 1906. En voici un extrait lu à voix haute.

 

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Camille Thomas est une fée. L’écouter interpréter Donizetti, Purcell, ou un Kaddish de Ravel me procure tant de joie. Depuis le premier confinement, la violoncelliste a joué sur les toits de Paris et puis a choisi de faire résonner son De Munck Feuermann Stradivarius fabriqué en 1730 dans des musées désormais confinés. Elle s’est rendue notamment au Château de Versailles, à l’Institut de France, à l’Institut du Monde Arabe à Paris, et récemment dans les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. « La musique n’a aucun sens si elle n’est pas partagée, confie-t-elle. Sans le moment de communion avec les autres, elle est comme une fleur qui se fane. Le public, c’est l’eau, il lui est essentiel. » Ne laissons surtout pas se faner cette fleur, alors, partageons.

Comme tous les artistes, Camille Thomas est quasiment privée de tout concert en public. Ce printemps, quatre de ses dates ont été annulées : Hong Kong, Dublin, Bonn et Leer, en Allemagne. Pour l’instant, le concert d’Innsbruck prévu le 11 mai est maintenu. Faisons le vœu que Camille Thomas puisse ce jour-là retrouver la scène.

 

Photographie © Dan Carabas / Deutsche Grammophon

Hiver #12 L’abeille, la Commune, la flûte et Mathurin

Ce n’est pas encore le temps des cerises mais tenter d’en dénicher les prémisses au rythme des promenades quotidiennes et au hasard des sentiers. Sourire à la pitchounette abeille en plein labeur. La première croisée depuis des mois. Hibernent-elles comme les ours et les tortues et les marmottes, les fabuleuses filles d’Aristée, comme les appelle Maurice Maeterlinck dans son livre La vie des abeilles ? Je mesure une nouvelle fois mon inculture devant les cadeaux de la nature. Pour ne pas en rester là, je me suis me procuré le livre publié chez Publie.net  En plus j’adore l’illustration de la couverture, œuvre de Roxane Lecomte.

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La Commune. Continue-t-elle de faire son miel ? Oui, assurément. Elle reste toujours vivante pour qui sait ne pas oublier. Louise Michel (photo ci-dessous). Les barricades. Le Mur des Fédérés. Un siècle et demi que se levèrent à Paris des insurgé.e.s, des communueux et des communeuses qui désiraient imaginer et construire un monde où règneraient la dignité, la justice sociale, l’émancipation et l’égalité. Une kyrielle de livres et d’émissions évoquent cette fulgurante page de notre histoire commune. Dans le Monde Diplomatique de ce mois-ci, l’historienne Mathilde Larrère évoque comment graffitis et affiches participent depuis 150 ans à la revendication d’une mémoire de l’insurrection. L’article La Commune prend les murs s’écoute ici :

 

 

Faire ses gammes. Flûte et violoncelle même travail. Répéter et répéter encore. Le mieux est l’ennemi du bien, sauf en musique. Cette flûte qui joue et rejoue ses gammes, émane-t-elle d’une dame ou d’un monsieur ? Mystère…

Cet abécédaire me plaît beaucoup. Créé par Mathurin Méheut, peintre, illustrateur et décorateur breton dont je découvre les œuvres chaque jour sur Twitter.

Parmi ses merveilles, des poissons, des crabes, des poulpes, des pêcheurs, des Bigoudènes, des scènes de la vie quotidienne en Bretagne, au Japon, en Amérique. Et puis ce Vieux-Port avec Bonne-Mère qui m’enchante.

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Je proposerai bientôt – quelque part sur le net – un voyage cent pour cent sonore au Panier, le quartier de ma prime enfance à Marseille. Ce sera une histoire d’amour et de partage. Nous remonterons le temps auprès de femmes dont les voix se sont tues mais qui n’ont pas fini de raconter ce Marseille populaire de jadis. Chantier en cours. En attendant la concrétisation de ce projet, retourner en Bretagne chaque jour et poursuivre la lecture à voix haute du roman À la ligne, Feuillets d’usine, en mémoire de Joseph Ponthus.

 

Trois fois clic clac et puis revient (6) Éphémères…

« … J’ai rêvé d’une fleur, qui ne mourrait jamais… J’ai rêvé d’un amour qui durerait toujours… Pourquoi, pourquoi faut-il hélas que sur la Terre… Les amours et les fleurs soient toujours éphémères ?… » Je fredonne souvent cette chanson de Moussu T e lei Jovents – paroles d’Alibert – quand je promène – dans mon rayon d’un kilomètre autour de la maison – en croisant toutes sortes de fleurs dont j’ignore pour la plupart le nom. En fleurs comme en arbres ou en oiseaux, c’est fou ce que je suis inculte… Ce confinement me le fait davantage toucher du doigt.

Éphémères. Je trouve qu’il sonne joli ce mot. Propice à quelques rimes, à quelques jeux de sons, quelques mélis-mélos de sens. De bref passage ici-bas sont les fleurs comme nous autres les humains. Si ne l’étions pas, les garderions-nous longtemps en amour ? Pendant combien de temps nous resterait le goût d’en savourer les charmes ? 

 

Petite fleur – Claude Luter et son orchestre

Contribution #5 Place aujourd’hui aux photos et au texte adressés par Josie. Grand merci.

Si la vue du ciel rouge et bleu vous remplit de joie, si les fleurs des champs ont le pouvoir de vous émouvoir, si les choses simples de la nature ont un message que vous comprenez, réjouissez-vous, la vie est belle !

Continuez à m’adresser vos photos et textes : ericschulthess@mac.com Merci à toutes et tous !

(À demain, 8h30…)

Vous avez l’éclat de la rose

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Roses de juin –
Promesses éphémères,
l’été en embuscade.

 

Vous avez l’éclat de la rose – Moussu T e lei Jovents

Cueille le jour présent…

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Elle m’est venue d’un coup cette envie d’alexandrins. Ce désir de douze pieds répétés, il a surgi à l’intérieur de ma bouche, juste au-dessus du cœur, là où naissent mes élans d’écriture. Oui, à l’intérieur de la bouche ce fut, alors que je contemplais les fleurs. Comme un suc qui affleurait en douceur. Il faisait bon. Le matin s’installait. J’avais rêvé d’oiseaux migrateurs, comme souvent. Les six premiers mots se sont mis à tourner en boucle. Et puis j’ai accompagné les mots qui venaient en comptant sur mes doigts. Éphémère et humble cueillette…

Juste des larmes de pluie tiède et l’écho tu
Des heures de semailles au calme de la rue
J’observe tes mains brunes et tes ongles danser
Nous fredonnons le chant des malheurs envolés
Tu bénis dans la joie la naissance des fleurs
Il n’y aurait ni Dieu, ni miracle, ni peur
Nous sommes étonnés, en paix, les corps légers
Nous partageons l’instant et rien d’autre à pleurer.

 

Shanghai est un deuil

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De l’autre côté de la rue où tu marches au soleil une jeune femme hurle sa douleur la photo d’un homme enserrée dans un cadre qu’elle tient contre son cœur
aux dix couronnes de fleurs posées non loin tu comprends que la mort d’un être cher a surgi dans sa vie
elle ne l’accepte pas et elle le crie
peut-être a-t-elle perdu un frère un compagnon ou un promis
peut-être était-il tombé malade de trop et trop fumer ou de respirer l’air pollué de la ville
peut-être fut-il tué au travail sur l’un des milliers de chantiers de démolition qui rayent de la carte de la ville au fil des mois les vestiges du Shanghai d’avant pour construire du neuf du géant et du qui rapporte de l’argent
peut-être cet homme était-il coursier fracassé sur son scooter dans la lutte quotidienne pour les yuans que se mènent sept jours sur sept les livreurs
tu ne sais mais la jeune femme oui elle n’accepte pas alors elle crie
derrière elle ceinturon de tissu blanc à la taille une femme plus âgée essuie ses larmes et parle fort la maman du défunt sans doute
entourée de quelques amis ou de voisins un petit cadeau enveloppé de rouge à la main
et puis ces roses et ces œillets sur ces hautes couronnes verticales en osier elles sentent si bon ces fleurs caressées de larges rubans blancs calligraphiés de mémoire de deuil de mots de réconfort de prières de pensées pour le disparu et pour celles qui lui survivent
soudain la jeune femme ne crie plus son chagrin montre un car stationné un peu plus loin et avance la première pour le rejoindre la photo du défunt baignée de ciel
tous y monteront et rejoindront le cimetière sous le soleil de février.

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Si peu

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Si peu aujourd’hui
les mots à l’arrêt
le désert
le calme plat
le vide
le rien du tout
l’infime
le silence
à peine quelques perles de pluie sur les fleurs
si peu

Comme un léger parfum de printemps

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Comme un semblant de printemps
douceur sous les arbres
premières fleurs
timides
poussant leur soif de lumière
hors des feuilles mortes

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et puis le retour du merle
presque en boucle, le copain

aurais bien sifflé comme le faisait Jacques
pour dialoguer un peu sous le soleil
mais le merle s’est enfui
quand me suis approché du chêne
reviendrai un de ces quatre
avant l’arrivée du printemps
c’est promis

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Bashō dans mon sac à dos

Juché au sommet des montagnes
paisible
sens en éveil
sans d’autre présence que le silence
et les mots de Bashō.

Commence par célébrer
les fleurs de prunier dans ton cœur
abrité pour l’hiver

Bashō (1644 – 1694)