Shanghai est un adieu

carteavionshanghaiparis

Sur l’écran lumineux en face de moi
l’avion du retour est à l’arrêt
près de dix mille kilomètres me séparent du sol natal
sept heures de décalage
douze heures de vol
le énième que je vis depuis plus de seize ans
peut-être le dernier d’ici à très longtemps

adieu Shanghai
tiendras toujours une place à part dans mon cœur
et les graines semées depuis tout ce temps
les mots appris les mots sus dits et écrits
continuerai à les arroser les faire pousser et les chérir

restent aussi
je les emporte avec moi
ces centaines d’images captées et de sons enregistrés ici
ils prolongeront la grande histoire
ne sais encore sous quel visage
mais le bébé sera beau j’en suis sûr

à présent
place au décollage
adieu la Chine
place à d’autres vols et d’autres voyages.

Shanghai est un sent bon

taxiretour

Dans le taxi qui te ramène à l’aéroport de Pudong tu aperçois les arches géantes du grand pont blanc franchi il y a un mois dans l’autre sens
heureux de tout ce que tu as vécu et vu et appris depuis
saisi aussi par le mal du pays
sans doute las d’étouffer dans cette ville si polluée si peu lumineuse si peu apaisée

dans cet ultime embouteillage tu t’amuses aussi de ces petites boules blanches roses et vertes qui trônent sur un socle en plastique près du pare-brise avec leur deux pompons mauves pour chasser les mauvais esprits
il y a du liquide dedans
ce n’est pas de l‘eau bénite
peut-être un sent bon un désodorisant bienfaisant
dehors l’air est déjà chargé de son lot de particules fines et de mauvaises odeurs
tu t’en vas et te dis que ça va être bon de changer d’air.

Shanghai est un retour

retour

Maintenant que tu redescends vers la vallée dans la voiture qui te ramène à la gare de Deqing assis devant à côté du chauffeur dont tu comprends à peine un demi mot dire au revoir à la montagne à l’heure où commence à se colorier de gris le paysage cette montagne qui se pare au fil des minutes des chauds habits du souvenir la pluie dès le petit jour tu l’as écoutée tapoter les toits cette nuit elle t’a bercé comme à la maison lorsque l’automne s’installe la pluie encore ce matin alors que tu petit-déjeunes de quelques crêpes sucrées un œuf dur un peu de raisin et un thé brûlant dans un grand verre les feuilles flottent et tournoient vers le fond c’est joli cette danse des feuilles joli comme le caractère de thé en chinois 茶 Chǎ se prononce tcha comme tcha du tcha tcha tcha en descendant la voix puis la remontant allez un petit café du soluble et au lait c’est bon aussi et tu descends découvrir le bas du village marcher vers les petits jardins aux parcelles soignées un vieil homme au chapeau pointu bêche sa parcelle tu vas le saluer il te salue aussi en souriant il lui manque plein de dents tu n’oses le déranger avec des questions que tu ne sais pas bien poser du tout puis longes un gros ruisseau bordé de passerelles un petit héron blanc s’envole les pattes frêles bien jointes c’est touchant il a pris peur le bruit de tes pas croises quelques poules et leur coq tout trempés aperçois un bâtiment avec une énorme étoile rouge en haut de sa façade mais pas de faucille ni de marteau demande tant bien que mal ton chemin vers le temple bouddhiste Tianquian tu veux à tout prix le voir tu te sens toujours si bien sur les lieux de prière et de recueillement mets du temps pour le trouver sur les hauteurs du village enfin le voilà coincé entre deux arbres géants il te semble désaffecté ce temple lorsque tu grimpes les marches de pierre juste un toit de cinq six mètres de long posé sur une charpente couleur châtaigne il est bordé de deux murs aux parois jaunes quatre lanternes rouges et rien de plus pas beaucoup de place pour prier peut-être rares sont les gens du village qui croient encore en Bouddha tu ne sais pas en fait pourtant un peu plus haut délaissé près des feuillages un autel comme une petite pagode l’intérieur est constellé de tiges d’encens brûlé une forêt rouge miniature quand est-on venu se recueillir ici pour la dernière fois tu retournes sous le temple et ferme les yeux et pense aux disparus qui en toi vivent encore si intensément pries à ta façon comme toujours à leur repos et leur paix puis repars vers les futaies de bambou et les maisons aux jardins en désordre trempés certains envahis de planches de briques de gravats une rose rose dépasse d’un grillage les pétales en larmes et à présent c’est le retour qui te happe tu es dans le temps présent fonçons vers la ville le chauffeur roule très très vite tu lui fais comprendre que tu as le temps pour ton train qui te ramène à Shanghai il lève un peu le pied mais pas longtemps te montre les champs de thé Chǎ Chǎ tu le comprends il te dit qu’il aime bien en boire de ce thé de montagne la nuit s’installe sur la route la campagne défile maintenant et bientôt les premiers quartiers de Deqing tu traverses la ville très sombre et te voilà en gare devant un immense panneau lumineux où cohabitent horaires des trains des deux côtés et au milieu clip vidéo de propagande pour le gouvernement et publicités pour parfums et voitures tout ça défile et s’enchaîne en boucle personne ne semble regarder indifférents les voyageurs ils en subissent sans doute beaucoup des clips et des pubs à longueur de journée c’est comme en France même lassitude de ce matraquage pour les marques et pour le pouvoir même si chez nous la propagande est plus masquée bref un hall à fuir volontiers lorsque arrive l’heure de ton train un long couloir mène sur le quai peu éclairé très long lui aussi comme le train qui déboule phares jaunes percent la nuit dans moins de deux heures Shanghai les petits dormiront bien sûr il y a école demain tu attendras samedi Papet pour leur montrer tout heureux tes photos de la montagne du train à grande vitesse et leur faire écouter la musique de la pluie et le chant des grillons dans la forêt.

Migrateur

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Puisqu’il faut rentrer
redescendre de la montagne
retourner sur le sol d’avant
non-pas cheminer à reculons
non
se placer dans l’autre sens
revenir dans les contrées laissées en friche
redessiner les contours effacés
laisser le ciel peser sur les silences et les cris d’ici

puisque l’heure sonne d’un nouvel abandon
chaque fois il le faut
oui
abandonner encore
toujours pareil
c’est
enfouir à nouveau le lien ténu avec la neige et la glace
gommer l’éclat des roches
rayer l’alphabet des écorces
écrire cette lumière et repartir

puisqu’il faut oser l’au-revoir
tourner le dos
quitter
couper
perdre

s’en remettre à présent aux calligrammes des migrateurs
redécouvrir leur grâce au-dessus des branches frêles
goûter les traces laissées aux pieds, aux doigts, au corps tout entier
puis, savoir se fondre dans les rêves de départ

Der Wanderer – Franz Schubert – chant : Dieter Fischer-Diskau – piano : Gerald Moore