Sortir de Shanghai par le rail

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Jamais croisé autant de monde dans une gare que ce matin-là dans HongQiao Station il a de la gueule le TGV chinois tout blanc fuselé spacieux dedans propre et moderne sièges sur rangées de trois amovibles tu les tournes comme au Japon dans le Shinkansen en appuyant sur une petite pédale dans le sens de la marche lorsque le train parfois s’arrête et repart dans l’autre sens salues les demoiselles coiffées et vêtues de violet et blanc les employées à chignon de la compagnie des chemins de fer et lorsque le train démarre penses à François Bon en connaît un rayon en chemin-de-fer en écriture-vidéo le camarade écrivain-voyageur il filmerait lui aussi il écrirait et respirerait au rythme du décor qui défile comme lui tu filmes regardes Shanghai s’étirer et s’allonger comme tu ne l’avais pas imaginé jusqu’où tu te le demandes elle grandit sans cesse cette cité géante elle repousse ses limites même lorsque verdure arbres pelouse et champs te font croire que ça y est tu en sors elle se rappelle à ton souvenir je suis là avec mes hangars fabriques immeubles en bataillons rocades en construction embouteillages visibles Shanghai t’en met plein la figure direct labyrinthe toi tu en redemandes colles ton nez à la fenêtre et t’interroges les quartiers démolis qui défilent où donc sont passés celles et ceux qui y vivaient qui s’y aimaient y faisaient des enfants vers où ont-ils été naviguer pour trouver leur place au sein de cette araignée gigantesque quelle place pour chacune et chacun en une cité de vingt-huit millions d’âmes silence en toi car ne sais pas puis tu t’apaises peu à peu maintenant que tu sens la ville commencer à s’éloigner pour de bon au fur et à mesure que tu te rapproches de la montagne rêvée.

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Shanghai est un retour

retour

Maintenant que tu redescends vers la vallée dans la voiture qui te ramène à la gare de Deqing assis devant à côté du chauffeur dont tu comprends à peine un demi mot dire au revoir à la montagne à l’heure où commence à se colorier de gris le paysage cette montagne qui se pare au fil des minutes des chauds habits du souvenir la pluie dès le petit jour tu l’as écoutée tapoter les toits cette nuit elle t’a bercé comme à la maison lorsque l’automne s’installe la pluie encore ce matin alors que tu petit-déjeunes de quelques crêpes sucrées un œuf dur un peu de raisin et un thé brûlant dans un grand verre les feuilles flottent et tournoient vers le fond c’est joli cette danse des feuilles joli comme le caractère de thé en chinois 茶 Chǎ se prononce tcha comme tcha du tcha tcha tcha en descendant la voix puis la remontant allez un petit café du soluble et au lait c’est bon aussi et tu descends découvrir le bas du village marcher vers les petits jardins aux parcelles soignées un vieil homme au chapeau pointu bêche sa parcelle tu vas le saluer il te salue aussi en souriant il lui manque plein de dents tu n’oses le déranger avec des questions que tu ne sais pas bien poser du tout puis longes un gros ruisseau bordé de passerelles un petit héron blanc s’envole les pattes frêles bien jointes c’est touchant il a pris peur le bruit de tes pas croises quelques poules et leur coq tout trempés aperçois un bâtiment avec une énorme étoile rouge en haut de sa façade mais pas de faucille ni de marteau demande tant bien que mal ton chemin vers le temple bouddhiste Tianquian tu veux à tout prix le voir tu te sens toujours si bien sur les lieux de prière et de recueillement mets du temps pour le trouver sur les hauteurs du village enfin le voilà coincé entre deux arbres géants il te semble désaffecté ce temple lorsque tu grimpes les marches de pierre juste un toit de cinq six mètres de long posé sur une charpente couleur châtaigne il est bordé de deux murs aux parois jaunes quatre lanternes rouges et rien de plus pas beaucoup de place pour prier peut-être rares sont les gens du village qui croient encore en Bouddha tu ne sais pas en fait pourtant un peu plus haut délaissé près des feuillages un autel comme une petite pagode l’intérieur est constellé de tiges d’encens brûlé une forêt rouge miniature quand est-on venu se recueillir ici pour la dernière fois tu retournes sous le temple et ferme les yeux et pense aux disparus qui en toi vivent encore si intensément pries à ta façon comme toujours à leur repos et leur paix puis repars vers les futaies de bambou et les maisons aux jardins en désordre trempés certains envahis de planches de briques de gravats une rose rose dépasse d’un grillage les pétales en larmes et à présent c’est le retour qui te happe tu es dans le temps présent fonçons vers la ville le chauffeur roule très très vite tu lui fais comprendre que tu as le temps pour ton train qui te ramène à Shanghai il lève un peu le pied mais pas longtemps te montre les champs de thé Chǎ Chǎ tu le comprends il te dit qu’il aime bien en boire de ce thé de montagne la nuit s’installe sur la route la campagne défile maintenant et bientôt les premiers quartiers de Deqing tu traverses la ville très sombre et te voilà en gare devant un immense panneau lumineux où cohabitent horaires des trains des deux côtés et au milieu clip vidéo de propagande pour le gouvernement et publicités pour parfums et voitures tout ça défile et s’enchaîne en boucle personne ne semble regarder indifférents les voyageurs ils en subissent sans doute beaucoup des clips et des pubs à longueur de journée c’est comme en France même lassitude de ce matraquage pour les marques et pour le pouvoir même si chez nous la propagande est plus masquée bref un hall à fuir volontiers lorsque arrive l’heure de ton train un long couloir mène sur le quai peu éclairé très long lui aussi comme le train qui déboule phares jaunes percent la nuit dans moins de deux heures Shanghai les petits dormiront bien sûr il y a école demain tu attendras samedi Papet pour leur montrer tout heureux tes photos de la montagne du train à grande vitesse et leur faire écouter la musique de la pluie et le chant des grillons dans la forêt.

Chemin de fer, tu me fends le cœur

img_1095Chemin de fer
tu me fends le cœur
lorsque laisses les quais déserts

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Repartis
envolés
disparus
soudain
enfuis
plus là
déjà loin

reviendront
bientôt
mes enfants chéris

Traversée

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Traverser la campagne givrée
train presque fantôme
juste le crissement des freins
et le claquement des rails
pour déchirer le silence du petit matin
avancer
rentrer
retourner
yeux fermés
souffle presque fantôme
juste la danse légère du sang
sous la peau fatiguée
puis
presque par surprise
se retrouver en pleine lumière
et prier
prier encore
à la mort des fantômes

Dans la loco avec mon minot

MariusTrain

Ce jour-là, avec mon fils Marius, avons eu beaucoup de chance. Monsieur R. nous a acceptés dans sa machine. Entre deux gares. N’avait pas le droit mais a pris le gauche. Pendant une vingtaine de minutes, il s’est retrouvé avec deux enfants à ses côtés. À 130 km/h. Avons bavardé. S’est raconté. N’oublierons pas.

Parfois, la nuit

Parfois, la nuit
je retombe en enfance
je me dédouble
je rêve de la vie rêvée
qui faisait tant rêver
le petit garçon que j’étais

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Lance-toi

Vieux pont rouillé
ouvre grand tous tes yeux
au ballet de la rivière
n’en perds pas une goutte
savoure la fraîcheur qui glisse entre tes jambes
rappelle-toi comme s’agitaient tes nervures
lorsque rails te parcouraient
lorsque vapeur t’inondait
avec claquements et sifflets
n’oublie pas les bleus tachés des cheminots
souviens-toi des gamins aux casquettes
les agitaient en riant au passage des trains
laisse-toi caresser par l’eau vive
imagine les chemins qui conduisent à la mer
emprunte-les sans redouter le pointu des galets
ne crains pas les goulets
ne tremble pas dans les tourbillons
lance-toi vers l’aval
offre-toi aux descentes
arrime-toi aux couleurs de la rive
ose t’abandonner aux senteurs du large

L’air du temps

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Dépité le vieux pont de chemin de fer
plus aucun train n’y roule
rails démontés
voie déclassée
destinations oubliées
vapeurs évanouies
vibrations éteintes
élans au point mort
locos à la casse

sur ses flancs
le pont abandonné
ose annoncer la couleur
de l’air du temps

 

Not dark yet – Bob Dylan

Le ventre du père

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Le ventre du père connait le désert
Ne s’habitue pas au désert
Abhorre le désert
Hurle dans le désert

Déchiré lorsque le train s’en va
Les rails gémissent leur meurtrissure
Quai tremblant
Quai vide
Déserté soudain

Toc toc sur la vitre du train
Sourires arrachés au pas de course
Lampes rouges tout au bout
Talons tournés dans l’autre sens
Quelques minutes à peine et tombe le silence
Enfants partis vers là-haut

Le ventre du père voudrait semer
Récolter en toute saison
Brasser les graines en amples grappes

Le ventre du père
Maudit la coupure
Vomit la fêlure

Le ventre du père rêve de balancelles
De lents baisers aux fronts de miel
De mots apaisés et de temps sans compter

Revienne le temps des locos fumantes
Dans la nuit aux écharpes offertes
Quand le père était enfant ébahi