Shanghai est un Eldorado de façade

eldorado

Débarquent ici chaque jour par millions ces jeunes en quête de travail plus rien ou presque dans leurs provinces plus rien à part les champs le travail de la terre rêvent d’autre chose que le quotidien de leurs parents de leurs grands-parents alors se rapprochent de la ville géante brillante mouvante dans l’espoir de trouver de quoi se vêtir se loger se nourrir vivre en somme avec ce qu’il reste une fois envoyés les yuans à la famille restée là-bas en arrivant à l’aéroport ou à la gare de Hongqiao ils se retrouvent souvent embauchés manœuvres sur un chantier casque et souliers de sécurité fournis parfois le coût retenu sur leur premier salaire dorment entassés dans l’un des préfabriqués blancs et bleus alignés tout près de l’immeuble en démolition ou en construction et si tu ne tiens pas la cadence dehors bon vent remplacé dans l’heure tu as d’autres plus chanceux plus instruits quelques notions d’anglais ils décrochent un boulot à l’accueil d’un restaurant à la caisse d’un magasin pour peu qu’ils aient un peu de maturité ou d’aplomb les voila au gardiennage d’un hôtel d’une résidence treillis noir casquette noire talkie walkie le salut militaire de rigueur compter ses heures tu n’y songes pas les dimanches aussi ça travaille se reposer ce jour-là exceptionnel il y a aussi ces livreurs à la tâche à l’abattage douze heures jour pénalisés au moindre retard la journée finie s’entassent à cinq dans trente mètres carrés au sous-sol d’immeubles mille yuans de loyer par tête cent cinquante euros c’est à prendre ou à laisser à cinq des lits superposés pour ces jeunes hommes tu te rends compte l’intimité absente impossible d’accueillir une copine ou bien s’organiser si tes colocataires sont sympas si tu sens un brin d’humanité dans vos rapports te laissent la piaule une heure juste un matelas une couverture pour reconstituer sa force de travail une vie de boulot rien que de boulot mais à la ville oui la ville lumière où paradent les Porsche les Rolls les Ferrari les Maserati les boutiques de luxe les cafés branchés les grands magasins gigantesques où tu n’achèteras rien juste tes yeux pour jeter un œil de loin et te dire que peut-être toi aussi un jour car tu n’y entres pas avec ta tenue de chantier collante de sueur maculée de poussière la ville oui mais sans loi qui protège le travailleur le petit n’empêche la ville où on te dit que si tu ne dors pas si tu ouvres bien les yeux et les oreilles tu restes à l’affût des opportunités qui peuvent se présenter on ne sait jamais l’argent peut être au rendez-vous un jour pour toi aussi mais tu sais que pour l’instant tu donnes beaucoup reçois peu enfin assez peu par exemple les vendeuses d’ordis téléphones tablettes Apple et concurrents avec présentoirs rutilants affiches alléchantes pour capter le client elles se font trois à quatre mille yuans le mois six cents euros à la louche même pas le prix d’un Iphone et encore elles sont confort par rapport à la main d’œuvre qui fabrique ces objets de notre désir un million d’employés dans des usines de la province du Henan sous-traitantes de la marque à la pomme au moins douze heures par jour sur la chaîne un management à la schlague et des suicides qui font tâche le patron taïwanais a fait installer des filets de protection au rez-de-chaussée se jetaient des étages les malheureux dix-neuf vingt ans au-delà du burn out tellement ça pressait de chaque côté tu as aussi celles et ceux qui décrochent n’en peuvent mais et se retrouvent à dormir dans les rues font la manche aux carrefours ou attendent sans bouger que les journées passent sous quelque auvent de boutique à l’écart des passants ou à l’abri des rocades des pénétrantes géantes qui surplombent le ras de la ville là où tu atterris lorsque l’horizon se bouche cette ville qui bat sans cesse au rythme du fric tellement fort que tu te demandes combien de temps ces jeunes vont endurer encore la vie dans cet Eldorado de façade sans broncher combien de temps encore avant que ça explose fort et que ça saigne en grand.

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