Hiver #5 Gabian, yachts et kamikazes

Sur les hauteurs de Cannes j’ai croisé un gabian paisible juché sur une murette et qui contemplait la ville. Il n’a pas bronché lorsque je me suis approché pour lui demander où il nichait, s’il avait des petits, s’il appréciait la vue depuis le Suquet. Il a juste esquissé quelques pas de côté quand il a vu que je cherchais à percer le mystère de son œil jaune assorti à son bec et ses pattes palmées. Puis il est allé se poser en contrebas sur un petit mur en briquettes bistres comme des tomettes. J’avais encore quelques questions à lui poser, alors je suis descendu vers lui sans me presser, en savourant la lumière vive de janvier au bord de la Méditerranée. Lorsque j’ai voulu prendre place à ses côtés, il s’est envolé. Je l’ai photographié. J’aurais bien aimé qu’il m’offre son rire acidulé, mais même pas. J’ai seulement entendu remonter de la ville des cris d’écoliers à la récré et une sirène de bateau de retour des Îles de Lérins. Un de ces quatre, il faudra que j’aille goûter au silence qui entoure les moines de l’Île Saint-Honorat. Les gabians y vivent nombreux paraît-il.

yachtcannes

Un autre matin s’est levé sur les yachts alignés le long de la jetée Albert Édouard, derrière le Palais du Festival. Désertés pour la plupart. Vides de présence humaine, vigiles et agents d’entretien exceptés. Pavillons multicolores, odeur de fric, éclats de luxe, relents de paradis fiscaux. Silencieuse nausée rythmée par le frottement à peine exaspéré des cordes et des bouées sur les coques rutilantes en bord de quai. Culbute de mots et de rime pauvre dans ma tête. Voyage, sabotage, partage, ravage, dommage, abordage.

Mon écoute-podcast de la semaine. Des mots d’adieu à la radio. D’ultimes poèmes avant le départ vers la mort. L’émission L’Expérience sur France Culture les donne à découvrir : « Tombez, fleurs de cerisiers » : 1945, derniers mots de kamikazes japonais. Bouleversant voyage sonore autour des nombreuses lettres adressées à leurs familles, leurs enfants, leurs amis par de tout jeunes soldats, au dernier jour de leur courte vie, la veille de leur ultime mission à bord de leurs avions-suicide. Ces poèmes pour quitter le monde prolongent une tradition aristocratique et lettrée, pratiquée jadis par les moines et les samouraïs.

Envie de rester encore un peu au Japon, et de partager ces trois merveilles dénichées sur Twitter, signées Keizaburo Tejima (Les cygnes), Shiho Sakakibara (Le prunier et la mésange) et Kiyoshi Niiyama (Le temple sous la neige).

Hiver #4 Le Fuji et une apparition

Le retour des engelures, de la goutte au nez, de l’écharpe épaisse et du bonnet. Le givre sur les feuilles,  quelques flocons savourés comme des friandises. Et voilà le désir de Fuji qui renaît.

livreFuji

Ce rêve de monter jusqu’à son sommet se réveille aussi en été lorsque je pars marcher face aux Pyrénées. Mais voilà l’hiver venu et sans trop savoir pourquoi, le désir d’aller un jour tout là-haut se fait encore plus vivace. Chez mon libraire préféré, j’ai aggravé mon cas en dénichant le livre de Dazai Osamu, Cent vues du mont Fuji, dont l’un des récits est dédié à la mythique montagne japonaise. « Ce soir-là, le Fuji était magnifique. Vers dix heures, mes deux compagnons me laissèrent pour rentrer chez eux. Ne dormant pas, je sortis. J’avais gardé ma veste d’intérieur. La lune jetait un vif éclat sur le paysage nocturne. Merveilleux spectacle : sous les rayons de la lune, le Fuji, translucide, avec ses reflets bleutés. Était-ce un renard qui l’avait ensorcelé ? La montagne, bleue comme l’eau ruisselante. Éclat phosphorescent. Feux follets. Étincelles. Lucioles. Hautes herbes. Kuzuno-Ha. Je marchais tout droit dans la nuit. mais avec l’impression d’être sans jambes. Seul résonnait avec clarté le bruit de mes sandales. – dont on eût dit qu’elles ne m’appartenaient pas, que c’étaient des êtres totalement indépendants de moi. Je me retournai doucement et regardai le Fuji. Il était comme une flamme aux reflets bleus flottant dans le ciel. » Me languis d’aller le voir de près. De jour comme de nuit. Et pourquoi pas avec mon James sur le dos ?

 

Ce concerto en mi mineur d’Elgar, interprété par l’étoile filante Jacqueline du Pré au violoncelle (Daniel Barenboïm à la baguette de l’Orchestre Philharmonique de Londres en 1967),  est l’une des œuvres préférées de la violoncelliste Claire Oppert, reçue par Chloë Cambreling sur France Culture et découverte en podcast cette semaine. Quelle découverte ! La musicienne a choisi d’orienter son art vers le soin et de devenir thérapeute musical. Elle a commencé à jouer d’abord auprès de jeunes autistes, puis auprès de femmes et d’hommes qui vivent dans des Ehpad, et puis dans des unités de soins palliatifs. La musique qui soigne, qui apaise, parce qu’elle parle à l’intelligence du cœur. Parce qu’elle a la capacité d’aller chercher à l’intérieur de chacun ce qui est encore intact et source de joie. 

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Une apparition dans le port de Cannes. Ce cygne en face du vieux quartier du Suquet. Affamé, le pauvre. Il s’est approché lorsqu’il m’a aperçu sur le quai. N’ai eu rien d’autre à lui offrir que mon émerveillement. L’ai salué et lui ai confié un autre de mes rêves, tiens, tout aussi vivace que celui du Fuji : réussir à jouer un jour sur mon James ce morceau-là :

 

Le Cygne de Saint-Saëns – Yo-Yo Ma, violoncelle et Kathryn Stott, piano

 

Hiver #3 Partitions et lectures en tous genres

Se sentir un peu ours sur les bords. Ou marmotte. Tortue aussi. Penser l’hibernation tout en promenant. Deviner soudain les petites taches noires sur la partition embrouillée des nuages. Imaginer une destination à ces nuées d’oiseaux. Près de l’océan, là-bas.

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De retour, retrouver James, mon cher violoncelle. Une bonne heure. Comme chaque jour. Réviser les morceaux déjà appris : L’Ave Verum de Mozart, la petite berceuse de Brahms (Wiegenlied opus 49, N°4) et puis Das Blümchen Wunderhold de Beethoven. Pour la première fois, réussir à jouer ce petit lied sans crisper les lèvres, en cherchant le plus de relâchement possible dans les bras, les doigts et notamment main droite, celle qui tient l’archet. Sentir James vibrer contre ma poitrine et le haut de mes cuisses. Plaisir physique. Mesurer les progrès à toutes petites touches. Peut-être ce mois-ci, la découverte de la quatrième position. Vraiment hâte, mais… apprendre le cello, c’est une école de patience et d’humilité.

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Non-loin du poêle, prendre le temps d’écrire. Retravailler Mireille la Trompettaïre et Aimé le cantonnier avant d’envoyer les deux textes à Céline pour traduction en provençal. Lire dans le semainier d’Anne Savelli « trouver enfin un éditeur ou une éditrice pour Volte-face, mon livre sur Marilyn Monroe ». Bauduennois.e.s anonymes et Norma Jean Baker, même combat… Continuer de fuir les news – télé, radio – , lire dans Le Monde Diplomatique un article passionnant consacré à la résurgence de l’antisémitisme en Allemagne et aux politiques de mémoire instrumentalisées par l’anticommunisme. (https://www.monde-diplomatique.fr/2021/01/COMBE/62660 ) Et puis retrouver avec bonheur, en podcast, Paul Auster, invité de la Masterclasse d’Arnaud Laporte, sur France Culture. « Je crois qu’il faut beaucoup lire et beaucoup vivre pour écrire », confie-t-il. Ça me plaît bien. Vivant je me sens, malgré le mode hibernation. Et lecteur vorace aussi, de jour comme de nuit. Ce n’est pas Herr Edgar Hilsenrath qui dira le contraire.Edgar Hilsenrath

Voyons voir…

2020 est derrière. Une année à oublier, je lis ça de ci de là. Comme si la mémoire était affaire de volonté. De choix. De tri. D’enfouissement. Elles s’accumulent, mes années et je n’oublierai pas plus celle-ci que les autres. Alors, je rembobine. 2020 donc. Sur le papier, ça faisait joli ces deux 20 collés serrés. Ça évoquait le 20 sur 20. La note ultime. Le top niveau de l’excellence. Voyons voir…

Papa

Janvier. Papa chute le 2 en promenant Choupette. Ensuite, peur de sortir. Puis goût de vivre qui s’évanouit tel une bougie à bout de souffle. Il s’en ira rejoindre le Grand Tout le 22 février. Pour toujours et à jamais. À peine un peu plus d’un mois après son 89ème anniversaire. Paul James Schulthess repose au Jardin du souvenir. Misha Maisky joua Bach et accompagna ses cendres au pied de l’arbre. Nous l’écoutâmes religieusement. Dernières volontés respectées. Parti en paix, le vieil Instituteur de la République.

carnet

Écrire. Le carnet noir se remplit de phrases. D’histoires courtes. Elle se passent toutes à Bauduen, le village natal de ma grand-mère maternelle. Ce sont des portraits de villageoises et villageois du temps de ma jeunesse. Chacun sera traduit en provençal, la langue que parlait Mémé à la maison mais interdite à l’école. À qui parleront-elles, ces histoires ? L’ignorer. Est-il important de le savoir ? Écrire pour soi d’abord, mais peut-être se mettre en quête d’un éditeur en 2021. Rêver d’un livre illustré.

mimosa

Février. Les premiers mimosas de l’année. La fleur préférée de Papa, né à Nice. Éternuer en approchant le nez de ses boutons parfumés. Déplorer qu’elle soit si fugace.

tombe

Mars. Découvrir en promenant une tombe en bord de mer, sur une île lointaine. Quelle belle vie pour le futur !

phaare

Nous voilà confinés. Se souvenir du phare miniature auprès des flots. Pour éclairer quels chemins ? Guider vers quels ports ? Vers quelles rencontres ? Vers quelles tempêtes ? Se souvenir de Yann Paranthoën au Phare des Roches Douvres. Magique, le documentaire.

arbreschéris

Avril. Donne-nous aujourd’hui nos fleurs de chaque jour. Arbres chéris, c’est tellement beau de penser aux abeilles.

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Mai. Les rides sur le front de Papa jeune. Ne les ai jamais remarquées. D’où puisait-il sa fatigue ? Instituteur. Syndicaliste. Militant communiste. Tant de réunions et tant de trajets en Solex le soir après l’école. À son retour, j’entendais les graviers crisser dans l’allée. Le pas plus lourd qu’à l’aller. Il y croyait aux lendemains qu’il imaginait. Sans doute ne dormait-il pas assez.

choupette

Juin. Choupette prend le soleil auprès de ma sœur. Elle rêve, j’en suis sûr. Là-haut ou là-bas ou nulle part, Papa et Maman dorment tranquilles. Choupette, j’aimerais te caresser un peu comme avant et te gronder aussi lorsque tu aboies pour un oui ou pour un non et que tu me casses les oreilles.

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Juillet. Retrouver les petits-fils. Ils sont si beaux. Rajeunir soudain d’une année. Mais oui. Savoir que désormais ils ne seront plus aussi loin de ma maison. Déguster cette offrande de la vie.

concertGautier

Août. Le seul concert de l’année. Gautier Capuçon à vingt mètres de nos chaises. Se pincer. Un cadeau offert et partagé avec Marie-Laurence, ma professeur de violoncelle. Sublime soirée. Les mots si gentils du maestro, lorsqu’il m’accueille dans sa loge. Si encourageants et chaleureux qu’ils me portent chaque fois que je prends James, le cello offert par Papa. James fut son second prénom. Mon cello joue aussi pour lui.

mer

Septembre. Un an de plus au compteur. Soixante-six. Ça calme. La mer ne m’en veut pas. Elle m’accueille toujours. Tant d’anniversaires à fêter ce mois-ci. Partir partager la Méditerranée. En Espagne et à Cannes.

ruine

Octobre. Re-confiner. Se retrancher du dehors. La vie de tant et tant de gens en ruines. Ne point les oublier. Ne jamais pardonner aux massacreurs des hôpitaux.

vélo

Novembre. Remonter à vélo. Retrouver le vieux copain italien. Se bouger. Tourner les jambes. Faire monter le cœur. Remplir l’attestation. Ravaler sa colère. Respirer encore et encore. Aller saluer les brebis. Savourer.

FANCULLO

Décembre. Voir Venise et hurler. Accepter le jaillissement des insultes adressées au vieux monde qui brime, exploite et opprime. Ce vieux monde soumis aux lois de l’argent. Aux profits des gros. Au mépris du plus grand nombre. Se promettre de ne pas en rester là. De résister coûte que coûte aux casseurs de vies et aux briseurs de rêve. Ça commence ce matin.

Ludovico Einaudi – Una mattina – Gautier Capuçon au violoncelle & piano

Hiver #2 Lune et rêve de paix

Si lointains, si proches sommes. Leitmotiv de ces jours derniers, d’où que nous ayons osé contempler la lune et ses escapades, de la cime des pins jusqu’à la mer, du fond des campagnes jusqu’au creux des villes. Lointains, les horizons partagés. Proches, les espérances murmurées les yeux dans les yeux ou devant l’éternel vide du ciel. Bientôt évanouies les notes joyeuses de la fête. Tenter de mesurer la distance qui nous sépare encore et toujours de nos rêves de justice et de paix.

L’hiver se faufile en douce entre deux éclats de lumière. Sois la bienvenue, saison du ralentissement ! Il paraît que tes oripeaux de froidure vivifient le sang tout autant qu’ils le glacent face à la « saloperie du monde », comme l’écrivait Jean-Claude Izzo. Jusqu’à l’an nouveau, continuer de serrer les dents, ravaler sa colère, faire le dos rond. Ensuite, il sera grand temps de songer à réchauffer nos âmes.

Gymnopédie 1 de Erik Satie – Gautier Capuçon, violoncelle – Orchestration de Jérôme Ducros

Hiver #1 Oiseaux et bain de mer

Entamer l’hiver nouveau auprès des oiseaux, près de la mer et du long étang où quelques pêcheurs tuent leurs heures, ignorés des canards et des poules d’eau. M’extirper des espaces de la ville où suintent la claustrophobie et la phobie tout court. Mesurer mon incapacité à nommer les êtres qui volètent et s’agitent autour des barques. Me contenter de suivre leur ballet et de savourer l’acidité de leurs petits cris. Ne comprendre rien de rien à un langage vivifie l’humilité, nourrit l’imagination, excite la curiosité.

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« Pourquoi les oiseaux chantent » Dévorer cette petite merveille de livre – recommandé par mon libraire – et en ressortir sans voix devant le profond mystère de la création. Noter que les oiseaux chantent parce qu’ils s’aiment, se haïssent et voyagent. Retenir que pendant la Grande Guerre, Jacques Delamain tint son Journal d’un ornithologue. Extrait : « Les Moineaux piaillent, pendant que le bruit des 75 déchire l’air. Le Rossignol de muraille fait entendre sa note triste. Un 77 allemand tombe à une cinquantaine de mètres du bureau. Un Merle chante dans le lointain. Une Hypolaïs polyglotte chante sous le départ des coups de 90. Je remarque pourtant qu’une interruption de deux ou trois secondes a lieu aussitôt après la détonation, mais pas toujours. Par contre, une Fauvette des jardins ne suspend pas sa petite strophe commencée sous un coup de 90… » Delamain offre une initiale majuscule à chacun des oiseaux observés. Respect.

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Le premier soleil d’hiver étire les secondes et lance quelques poignées de lumière en plus. Oser un bain de mer. Nager sans compter les minutes. Interroger un souvenir lointain : mes cheveux dans la mer. Le confronter au présent : mon crâne nu entenaillé d’eau frisquette. Tirer la langue au temps qui file, aux saisons qui défilent et replonger sans retenue. Face à l’horizon, tenter de visualiser le rallongement des jours vers le printemps. Déjà.

Trois fois clic clac et puis s’en va (28) Au pays des jouets…

Garçon Souris : – Il paraît qu’on s’en va aujourd’hui…

Fille Souris : – On s’en va où ?

G. – On se lève et hop !

F. – Comment ça, hop ?

G. – Le magasin rouvre, quoi !

F. – On redevient essentiels ?

G. – Il paraît que oui

F. – Et le virus alors ?

G. – Tout pareil

F. – Tout pareil quoi ?

G. – Il est toujours là

F. – Rien ne change alors ?

G. – Si, Noël approche !

F.- On va revoir le soleil alors ?

G. – Peut-être

F. – Pas sûr ?

G. – Il faudra se faire acheter !

F. – Et si personne ne veut de nous ?

G. – Nous resterons cloîtrés au pays des jouets

F. – On est bien quand même ici sur nos petits fauteuils

G. – Mouais… ça manque de vie, tu ne trouves pas ?

F. – La vie, c’est donc dehors que ça se passe ?

G.- La vraie vie, ce n’est pas dedans

F. – La vraie vie, c’est au-dedans de soi aussi

G. – Oui, oui. Mais pas de dedans de soi sans le dehors

F. – Tu philosophes maintenant ?

G. – Depuis le printemps, j’ai appris ; nous avons eu le temps de réfléchir, non ?

F. – Donc là, toi tu dis Youpi Tralala ?

G. – Je dis Ouf, surtout !

F. – Ouf, tu sais, c’est fou à l’envers…

G. – Oui, oui, c’est fou ! À l’image de nos vies…

Oui Oui au Pays des Jouets – Générique

Contribution #25 J’accueille aujourd’hui les photos et les mots de Delphine. Mille mercis !

Sur les hauteurs de Foix. De là-haut, rien n’a changé…

En suspension, hors du temps, retrouver la foi, miracle de la nature. 
Rien n’a changé.
Un jour, un jour – Jean Ferrat chante Aragon

Remerciements chaleureux à Claude, Dany, Mimi, Dominique, Éric, Josie, Chantal S. C. , Anne, Noémie, Christine, Zoé, Chantal H. , Romain, Georges, Joss, Momomi, Toshiko, Paule, Annick, Franck, Mireille, Patricia et Delphine pour leur amicale participation au feuilleton, en photos et en mots. Ce fut un grand plaisir de lecture et de partage.

(À bientôt…)

Trois fois clic clac et puis revient (27) Des oui et deux non…

Oui, ils nous bastonnent. Oui, ils nous passent à tabac. Oui, ils nous contraignent. Oui, ils nous humilient. Oui, ils nous serrent la vis. Oui, ils n’ont pas de figure. Oui, ils nous pompent l’air. Oui, ils se croient tout permis. Oui, ils nous épouvantent. Oui, la casse va être terrible. Oui, nous nous souviendrons que nous avons eu peur. Oui, nous avons honte. Oui, nous sommes en colère. Oui, nous gardons la foi. Oui, la vie retrouvera un visage paisible. Oui, un jour, ça finira par passer. Oui, la route se dégagera bientôt. Oui, nous nous reprendrons à chanter et semer ensemble. Non, nous n’oublierons pas. Non, nous ne pardonnerons pas.

Esperanza – Ryon

Contribution #24 J’accueille aujourd’hui les photos et les mots de Patricia. Grand merci.

Il renferme bien des secrets, le lac où baigne mon village. Bien des souvenirs aussi. Du temps où nous vivions dans l’insouciance. Comme en apesanteur, dans cette Haute-Provence baignée des dieux. Mais l’accord parfait de ce ciel et de cette eau nous donne confiance en des jours plus souriants, plus paisibles, plus joyeux, plus légers. Comme au temps d’avant…

(À demain, 8h30…)

Trois fois clic clac et puis revient (26) Désir de mer…

Comme un soudain désir de mer, de flots, d’embruns, de vagues qui tapent, d’écume qui danse, de palmes et de tuba, de nage vers le large, d’yeux qui piquent, de rochers salés, de crabes qui pincent, d’algues qui glissent, d’arapèdes qui s’accrochent, de poissons qui promènent, de coquillages qui coupent, de bateaux qui croisent, de gabians qui crient, de soleil qui cuit, d’horizon qui se dégage. Désir, ô désir, calme-toi, mon ami ! Tempère-toi si tu le peux ! D’ici, la mer t’attend hélas bien au-delà des vingt kilomètres autorisés. Alors, prends le large autrement. Évade-toi sur d’autres voies et poursuis ton inlassable et pénible marche sur les sentiers de la patience…

Well You Needn’t – Thelonius Monk (Live à Paris 1961)

Contribution #23 Accueillons aujourd’hui les photos et le texte adressés par Mireille. Mille fois merci !

Malgré cette période difficile, je voudrais être optimiste car je me sens privilégiée tous les matins lorsque j’arpente toutes ces jolies petites rues du Roucas et que j’aperçois cette belle Méditerranée si bleue si calme et solitaire sans les bateaux. Je recharge mon esprit de positif et je reprends espoir. Alors je voulais partager ce moment de bonheur avec ceux qui n’ont pas cette chance. Bonne journée à vous tous !

(À demain, 8h30…)

Trois fois clic clac et puis revient (25) Essentiel Moment…

Le Moment. C’est un bien joli nom pour une librairie indépendante. Laure et Olivier, les libraires de la commune où je vis l’ont choisi. Avant le re-confinement, il m’aurait fallu l’écrire au pluriel parce que j’y passais du temps au Moment. Régulièrement. C’était essentiel de venir y flâner, échanger avec eux, s’entendre suggérer une lecture, conseiller un auteur, partager un coup de cœur, se laisser tenter et souvent acheter illico. Essentiel, oui. Depuis début novembre, ces moments se sont fait forcément moins nombreux et surtout très fugaces. Il a fallu se résoudre au clique et collecte. À chaque fois, entrer pour payer, prendre le(s) livre(s) puis ressortir dare-dare. Très frustrant pour eux comme pour moi. Mais bon, pas question de se couper les uns des autres. Le lien n’est pas rompu et c’est déjà ça. La pile de mes livres commandés par téléphone puis collectés s’est agrandie et ça n’est pas fini. Provisions pour l’hiver et les mois de claustration supplémentaires qui se profilent. Essentiel aussi de bien prendre la mesure de ce que l’adjectif non-essentiel – nos gouvernants n’ont quand même pas osé imposer d’en fabriquer des étiquettes en grosses lettres à coller sur les vitrines – a pu et peut encore provoquer comme colère, dégoût, sentiment d’injustice et d’humiliation chez Laure et Olivier tout comme chez tous les commerçants * contraints de rester fermés depuis toutes ces semaines, sauf pour le clic and collect. Et même si les librairies et autres commerces – à l’exception des restaurants et des bars – pourront rouvrir ce samedi 28 novembre, il est essentiel de ne pas oublier qui sont les responsables de cet abandon majuscule. Pas de pardon pour ces saboteurs de la culture et de notre vivre ensemble, qui permettent sans état d’âme dans le même temps à Amazon de continuer à étendre son réseau en France.

 

Essentielles – Ibrahim Maalouf

* Quitte à être mis à poil par le gouvernement, on a choisi de le faire nous-même !

Olivier s’est associé aux commerçant.e.s et artisans solidaires – qualifié.e.s de non-essentiel.le.s – qui ont choisi de protester et de résister aussi en photo, lors d’une séance de pose qui décoiffe. Sauras-tu le reconnaître ?

(À demain, 8h30…)

Trois fois clic clac et puis revient (24) Sur le vieux Bianchi…

Ressortir le vélo. Besoin de tourner les jambes, même condamné à rester loin de la montagne escaladée jadis mais aujourd’hui interdite. Me vêtir chaudement car ça commence à pincer. Tirer sur les cuisses quand ça monte un peu. Grimacer. Respirer plus vite. Plus fort. Souffler. Retrouver la bonne trajectoire vers le bas de la pente. Réentendre le petit clic clic clic métallique du pédalier en roue libre. Savourer le tout léger frottement de la chaîne sur les pignons en ajoutant quelques dents. Aller saluer en vitesse mes copines les brebis. Leur lancer quelques bêêêêêê. Sourire de leur indifférence. Me remettre en selle. Pédaler souple. Savourer l’air frais sur les joues. Revisiter le Ventoux et l’Izoard, par flashes teintés de plaisir et de souffrance. Me rappeler les si précieux mots de Franck et de son papa qui me portèrent un jour avec amitié jusqu’en haut de l’Aubisque et du Tourmalet. Un coup d’œil sur la montre. Me résoudre à m’arrêter au bout d’une heure. Maudire les interdits absurdes. Envoyer au diable les faiseurs de lois liberticides. Lancer ciao bello ! à mon vieux Bianchi en le remisant. Me languir de la prochaine sortie. Rêver à une randonnée tout là-haut avec mon ami. Accueillir sa photo et ses mots, pour la contribution #22 Mille fois mercis, Franckie !

photofrank

 » Ce n’était rien qu’un peu de miel, mais il m’avait chauffé le corps, et dans mon âme il brûle encore à la manière d’un grand soleil. »
Ne serait-ce qu’un instant, revenir dans le temps…

Chanson pour l’Auvergnat – Georges Brassens

(À demain, 8h30…)

 

Trois fois clic clac et puis revient (23) Onirique triptyque…

Comme une allégorie de nos vies confinées…

Parce que nous avons encore le choix des mots, allons-y, rimons !

Flic. Hic. Tique. Pique. Bique. Brique. Clic. Clique. Énergique. Économique. Sadique. Athlétique. Logique. Tique. Nique. Pudique. Tactique. Mécanique. Onirique. Bénéfique. Pacifique. Pudique. Philosophique. Psychiatrique. Poétique. Éthique. Politique.

À l’agonie – Massilia Sound System

Contribution #21 J’accueille aujourd’hui les photos et le texte postés par Annick. Mille mercis !

Quand l’heure du laitier ne veut plus rien dire

Quand Choupette dort encore

Quand personne ne sort si tôt, sauf les travailleurs du village

Quand le froid qui arrive à petits pas laisse les gens sous la couette

Quand le vent souffle fort

Quand les nuages se pressent à qui mieux mieux

Et que le jour se lève, lentement, offrant un décor de rêves à mes pensées bouillonnantes

Quand l’automne éclate de mille couleurs qui changent chaque jour pour mon plus grand bonheur,

Je sors Tzinky… tout simplement.

C’est mon rituel du matin ; café, pain grillé et chien, ça a de la gueule !

Tzinky je l’aime ; c’est ainsi.

Certains le trouvent collant, pénible ou têtu, mais moi je l’aime !

Je le sors chaque matin pour lui lancer la baballe ; car il est addict au lancer de balle ! Vraiment addict !

Chacun son truc !

Et finalement, en période de confinement, je trouve cette addiction fort sympathique !!!

Elle me permet de m’émerveiller chaque jour ; ciel, lumière, rivière, cailloux, branches, oiseaux…

Que la Nature est belle… 

N’hésitez pas à me mailer vos contributions : ericschulthess@mac.com

(À demain, 8h30…)

Trois fois clic clac et puis revient (22) Ce serait Moby Dick…

allegoriemobydickDepuis quelques jours, me voilà plongé dans le roman fleuve d’Herman Melville et accompagné de Moby Dick presque partout. Longer de larges demeures aux murs tout blancs, elle apparaît en plein soleil. Entendre le vent s’engouffrer dans une ruelle, la voilà qui se met à souffler. Devant ce jet d’eau, tout en haut d’un boulevard au visage charmant et paisible comme celui de l’océan avant le surgissement de la blanche baleine géante, Moby Dick n’en finit pas de respirer par son évent. Au stade de ma lecture, le monstre n’est pas encore apparu mais je sais qu’il ne tardera pas. Je me languis de le découvrir. Pour l’heure, je navigue paisiblement sur un baleinier, juché au poste de vigie et je savoure le voyage :

« Les trois hauts mâts dont occupés constamment du lever au coucher du soleil, les gabiers de l’équipage y prenant poste à tour de rôle (comme à la barre), et s’y relevant de deux heures en deux heures. Sous les cieux sereins des tropiques, c’est chose extrêmement agréable que d’être de vigie ; non, non ! pour un esprit méditatif et rêveur, ce sont de pures et suprêmes délices. Vous êtes planté là-haut, à quelques cent pieds au-dessus des ponts où l’on entend plus rien, déambulant à travers l’océan comme si les mâts étaient pour vous d’immenses échasses ; cependant qu’à vos pieds, entre vos jambes mêmes dirait-on, naviguent dans les eaux les plus fabuleux monstres de la mer, exactement comme autrefois passaient les voiles des bateaux entre les bottes du célèbre Colosse de Rhodes. Vous êtes là, perdu dans l’infini de la houle incessante et le déferlement immense des vagues de la mer ; pas d’autre bruit que le souffle de ces eaux. Le navire en extase se berce avec indolence et lenteur ; des alizés, les somnolentes brises vous caressent ; tout en vous se fond et s’évanouit en langueur. C’est que vous êtes la plupart du temps, dans cette vie de baleinier du Sud, dans une sublime ignorance de tous les évènements : pas de nouvelles à apprendre ; nulle gazette à lire ; nul article sensationnel avec des titres à tout casser pour des banalités, qui vous entraîne en des excitations indues… »

Another Day In Paradise – Phil Collins

Contribution #20 Ce sont les photos et les mots de Toshiko, adressés depuis Kamaishi au Japon, que nous accueillons aujourd’hui. Grand merci ! ありがとうございます

Beau ciel ! Aujourd’hui, je suis allé à l’intérieur des terres. La préfecture d’Iwate possède l’un des observatoires astronomiques nationaux. Le directeur, le professeur Homma, est le représentant de l’équipe japonaise pour le Black Hole Photo Project lancé l’année dernière. Le ciel était très beau grâce au beau temps. Le paysage des rizières après la récolte du riz était aussi magnifique.

Trois fois clic clac et puis revient (21) Trois haïkus d’automne…

viignes

Les gros doigts de Pépé,

parmi les vignes nues

Sa chemise en sueur

vignes

L’automne avancé

Quelle vie mène-t-il,

mon voisin ?

Bashō

grues

Cet automne,

pourquoi ai-je vieilli ?

Oiseaux dans les nuages

Bashō

Autumn Leaves – Nat King Cole

Contribution #19 Place aujourd’hui aux photos et au texte adressés par Paule. Gratitude.

Et les jours s’égrainent, inexorablement. Ils passent dans notre vie comme passent les nuages dans le ciel, parfois teintés de rose, parfois de gris. Le temps qui s’écoule nous prive désormais de tous ces voyages improbables, de ces longues promenades sur des grèves oubliées, sur ces sentiers de montagne esseulés, sur ces plages lointaines où les alizés font frémir les grands filaos, sur ces larges avenues où les feuilles des platanes tombent en pluie dorée l’automne venu… Mais, peu à peu reviendra l’espoir de réaliser nos rêves d’évasion et de liberté. Soyons confiants. Le bonheur, il faut le goûter lorsqu’il est là, à portée de notre main, de notre cœur. Intensément, pour que son souvenir vienne adoucir nos jours de grande nostalgie et accrocher un sourire sur nos lèvres…

(À demain, 8h30…)

Trois fois clic clac et puis revient (20) Au temps où il y avait encore des fêtes…

La petite mésange charbonnière m’a dévisagé un court instant lorsque je suis sorti de la boulangerie. La rue était très calme. Il faisait frisquet. Je ne sais plus si c’est son chant qui m’a fait dresser l’oreille ou si c’est le balancement de la branche sur laquelle elle était posée qui m’a capturé le regard. Peut-être les deux à la fois, dans la même seconde. Je me suis approché et hop, la mésange s’est envolée de l’autre côté du petit pont, pour se jucher tout en haut du poteau en fer forgé où l’on accrochait le panneau des fêtes, au temps où il y avait encore des fêtes. Je ne sais pourquoi elle s’est arrêtée de chanter dès lors que j’ai lancé mon regard vers elle, au pied du poteau. J’ai osé siffler quelques notes pour l’encourager mais ça ne lui a pas donné envie de tenter un duo. Alors, je me suis tu. Elle a lâché une minuscule fiente et a disparu au-dessus des toits.

 

Alone Together – Chet Baker

Contribution #18 Accueillons aujourd’hui les photos et le texte de Momomi. Mille mercis.

Qui a dit que la vie parisienne était stressante ? En temps normal, peut-être.
Mais quand on a de beaux couchers de soleil et que le chat me regarde travailler de mes mains, que voulez-vous de plus ?

(À demain, 8h30…)